L. 342.  >
À Charles Spon,
le 6 mars 1654

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du 13e de février avec une autre pour M. Falconet, je vous dirai que le lundi 23e de février, comme j’étais dans mon étude le matin, je vis entrer un gros homme tout reformé, [1] qui me salua de très grande affection. De prime abord, j’eus peine à le remettre, mais tôt après je lui dis, Monsieur, n’êtes-vous pas M. de Sorbière ? [2] et c’était lui. Aussitôt il me fit un nouveau compliment tout plein de charité, de foi et d’espérance chrétienne : comme il s’était fait catholique, [3] qu’il avait des lettres du cardinal Barberin, [4] lesquelles il me voulait montrer ; qu’il avait pensé aller à Rome, mais qu’une affaire l’avait amené à Paris ; qu’il y venait chercher de l’emploi ; qu’il était assuré d’une pension de la libéralité de Messieurs du Clergé ; qu’il eût bien voulu avoir quelque emploi à la cour pour obtenir quelque bénéfice, comme d’être bibliothécaire du cardinal Mazarin [5] si la place de M. Naudé [6] n’était prise. Je lui alléguai qu’il n’y avait rien à gagner chez ce cardinal ; il n’importe, ce dit-il, ce me serait toujours une entrée pour avoir quelque bénéfice, etc. Enfin, après plusieurs discours, étant pressé de sortir, nous nous séparâmes. Entre autres choses, il me dit qu’il avait fait imprimer à Lyon, chez M. Barbier [7] en une feuille, un petit discours politique sur la guerre des Anglais et des Hollandais [8] où il montrait que le dessein des Anglais était de très grande conséquence, etc. Je vous supplie de m’acheter cette feuille, de me l’envoyer dans votre première, et vous m’obligerez fort. [2] Je vois bien qu’il y a bien du changement à son affaire, mais néanmoins je doute s’il a bien fondé sa cuisine, [3] car, combien que le feu de purgatoire [9] soit bien chaud et bien grand, tout saint et sacré qu’il est, néanmoins tous ceux qui s’y chauffent n’en mangent pas les chapons, etc. [4]

Le lundi 23e de février. Mais bonum factum[5] enfin M. le prince de Conti [10] fut hier marié et a l’honneur d’être neveu du cardinal Mazarin, [11] en tant qu’il a épousé la Martinozzi, [12] laquelle est pareillement nièce du sieur Ondedei, [13] qui est un autre Italien depuis peu revêtu de l’évêché de Fréjus, d’autant qu’il vaut 35 000 livres de rente. On demande là-dessus si le prince de Condé [14] reviendra et s’il est content de cette alliance. Je réponds que je le crois ainsi, mais néanmoins, n’étant nullement de la race des prophètes, je ne sais pas ce que ces gens-là deviendront, ni nous-mêmes. Utut sit[6] voilà la faveur, la fortune et la tyrannie fort établies par le moyen de cette alliance avec la Maison royale. Le roi [15] et la reine [16] ont tous deux fait grand honneur à la mariée pour le degré qu’elle tient aujourd’hui parmi les dames du sang royal. On dit que le prince de Conti sera gouverneur de Provence [17] et que le duc de Mercœur [18] aura celui de Champagne, et que le roi ira bientôt à Reims [19] pour y être sacré de l’huile de la sainte ampoule, more maiorum[7] Après ce sacre, [20] le roi fera des chevaliers de l’Ordre du Saint-Esprit, [21] du nombre desquels sera le père du Mazarin [22] qui s’en va être nommé duc de Rethélois [23] et aura la qualité d’ambassadeur du roi très-chrétien près de notre Saint-Père le pape. [8][24] On dit aussi que le prince de Conti sera après Pâques envoyé en Catalogne [25] en qualité de vice-roi.

M. Musnier [26] de Gênes [27] m’a mandé qu’il venait d’apprendre de Padoue [28] une funeste nouvelle touchant M. Licetus [29] (et ne dit que cela), je pense que c’est qu’il est mort. Voilà grand dommage, je pense qu’il était un des plus savants hommes de l’Europe en sa sorte. Ainsi tous les savants s’en vont, mais il était bien vieux, Iuvenes mori possunt, senes vivere diu non possunt[9] On dit que le 12e d’avril est marqué pour être le jour du sacre du roi dans Reims.

Ce 26e de février. Et pour réponse à la vôtre du 20e de février, laquelle je viens de recevoir, je vous dirai que j’ai délivré la vôtre à M. Garmers, [30] lequel vous fera réponse. L’auteur des vers latins intitulés Pithœgia est un des nôtres, [10] nommé M. Blondel, [31][32] fort savant en grec et en latin, ennemi juré des charlatans, de l’antimoine [33] et de tous ceux qui en donnent. Il en viendra encore d’autres par ci-après. [11] Je vous remercie du paquet qu’avez envoyé à M. Volckamer, [34] il m’a depuis peu donné avis qu’il avait reçu l’autre, dont je vous remercie. J’ai mis votre émendation, ad ripam Samaræ, dans vos vers pour notre bon ami feu M. Naudé, [12][35] le frère duquel [36] est fort malade depuis trois mois ; [13] quand il sera guéri et qu’il aura achevé avec le cardinal [37][38] (qui leur redemande plusieurs livres de la bibliothèque de M. Naudé, qui ne lui appartiennent pas), [39] on pensera à l’impression de ce recueil où vous ne serez pas oublié. Je vous prie de faire mes recommandations à M. Garnier et de lui dire que je le remercie de toute mon affection de son beau livre ; comme aussi M. Huguetan [40] l’avocat, de sa belle lettre par laquelle il me donne avis de son retour du pays de fourberie ; Italiam intelligo, quæ tot alit monachos, sacrificulos et impostores[14] M. Sanson [41] est véritablement un grand personnage, et surtout en géographie, mais je n’ai encore rien vu de lui que des cartes de géographie, lesquelles il continue tous les jours, et un petit traité nommé Britannia, pour lequel il s’est depuis rétracté, avouant que ce ne pouvait pas être Abbeville, [42] sa ville natale, où est enterré notre pauvre ami feu M. Naudé. Hors de cela, je n’ai rien vu de lui que deux petits traités contre le P. Labbe, [43] jésuite ; néanmoins, je m’en enquerrai plus particulièrement de lui-même en l’allant voir exprès et vous le manderai. [15] Ma prétendue déclaration contre le vin que demande M. Barbier est ma thèse de Sobrietate[44] et rien autre chose ; [16] si vous en avez un exemplaire, je vous prie de lui donner, je vous en renverrai de deçà tant qu’il vous plaira. Je vous remercie de vos beaux vers latins que je n’avais jamais vus. Le bonhomme M. Benoît, [45] médecin de Saumur, [46] m’a autrefois dit, mais il y a plus de 15 ans, que l’an 1664 la papimanie mourrait en France, que nous deviendrions alors tous réformés et que l’Italie serait ravagée flamma et ferro ; [17] que c’était une prophétie d’un conseiller du Parlement de Paris qui était mort il y avait environ 50 ans ; mais j’ai vu et connu que ce bonhomme rêvait souvent en plusieurs autres choses, joint que toutes ces prophéties me sont fort suspectes, de quelque part qu’elles viennent. Le Mazarin [47] a eu quelques attaques de goutte [48] depuis huit jours, qui lui ont fait garder le lit. Il n’y a jamais eu au Parlement de Paris aucun conseiller nommé Chalandeau, [49] si ce n’est quelque seigneurie. [18] On a pris et arrêté un jour pour le sacre du roi qui sera le 12e d’avril, jour de la Quasimodo ; et pour cet effet, le roi et toute la cour sortiront de Paris le lendemain de la grande Pâque. [19] Des sœurs et des nièces de l’Éminence sont ici nouvellement arrivées d’Italie, [20] on dit qu’elles sont déjà toutes retenues en mariage ; et même qu’il y a une de ces nièces, d’une beauté singulière, que l’on espère de faire monter sur le trône, et Divæ Fortunæ beneficio[21][50][51] la faire transformer en Junon, [52] combien qu’elle ne soit que nièce d’un Iupiter miniatus[22][53] ou plutôt, pour parler avec Joseph Scaliger, [54] d’un fungus Vaticanus[23]

Ce 2d de mars. Le roi, le Mazarin, le prince de Conti, qui est le grand favori, avec tous les joueurs de la cour sont allés à Saint-Germain [55] se réjouir pour quatre ou cinq jours. [24] Le comte d’Harcourt [56] a fait son accord avec le roi, il rend Brisach. [57] Le Mazarin est évêque de Metz [58][59] et traite avec le maréchal de Schomberg [60] pour en avoir aussi le gouvernement. [25] M. Huguetan l’avocat m’a mandé qu’on a depuis peu réimprimé à Genève in‑8o les Tragiques de M. d’Aubigné. [26][61] Je vous supplie d’en faire venir à Lyon (s’il ne s’y en trouve déjà) quelques exemplaires pour moi, et tout au moins deux, ou en blanc ou reliés ; et puis après, vous me les enverrez avec quelque autre chose qui se pourra rencontrer, comme le Bravo [62] de M. Garnier, [27] ou autre.

Ce 4e de mars. On vient de pendre à la Croix du Trahoir [63][64] une fille des champs nommée Marie Vauvré, [65] native d’un village près de Pontoise [66] nommé Conflans, [67] laquelle avait aidé, habillée en garçon, à égorger un pauvre conseiller de Rouen nommé M. Le Noble, [68] le mois d’octobre dernier. [28] Le premier assassin, qui menait la troupe, s’est sauvé et n’a pu encore être pris ; si bien que l’on ne sait pas qui a mis ces assassins en besogne. Il y a encore trois femmes prisonnières et deux hommes, mais les preuves manquent contre eux. Je pense qu’on les mettra bientôt hors de prison, n’y ayant que quelques soupçons et conjectures contre toute cette troupe. Il y avait encore un autre assassin, frère de celle laquelle fut hier exécutée ; mais 15 jours après qu’il eut tué ce conseiller, il fut pris près de Meaux [69] pour un autre vol qu’il venait de faire et fut pendu à Meaux par jugement dernier ; [29] de sorte que, comme il n’y est plus, on désespère d’apprendre la vérité entière touchant ceux qui ont fait égorger ce pauvre conseiller.

Hier au matin, M. Des Gorris [70] trouva sa femme morte dans son lit. Elle avait 60 ans, tout l’hiver elle avait été travaillée d’une triple-quarte, [71] pour laquelle chasser elle avait pris du quinquina, [72] dont elle se croyait guérie ; je pense que cette poudre loyolitique lui a abrégé ses jours ex nimio fervore[30]

Le roi d’Angleterre, [73] qui est ici, se va retirer à Heidelberg [74] chez le Palatin [75] son cousin ; et la reine d’Angleterre [76] s’en va en Piémont [77] chez sa sœur. [31][78] On a découvert à Londres une conspiration contre Cromwell, [79] pour laquelle il y en a 30 de remarque arrêtés prisonniers, et entre autres le milord Byron. [32][80] On a donné l’évêché de Fréjus au cardinal Grimaldi [81] et l’archevêché d’Aix au sieur Marchetti, [82] auditeur de Rote, [33] lequel céda sa place à Rome au sieur Ondedei qui y résidera et sera secrétaire de l’ambassade de France sous le signor Pietro Mazzarini[8] qui aura la qualité de notre ambassadeur. [34]

On envoie des troupes à Brisach sur l’espérance que, dès qu’ils en approcheront, il y aura tumulte dans la ville et que l’on arrêtera prisonnier le comte d’Harcourt qui est dedans bien empêché de sa personne, le Mazarin ne lui voulant pas tenir l’accord que l’on avait fait avec lui. [35] Nouvelles sont arrivées, mais je doute si elles sont fort certaines, que le roi d’Espagne [83] a fait arrêter prisonnier dans Bruxelles [84] le duc de Lorraine, [85] et qu’on l’a mené prisonnier dans le château d’Anvers ; [36][86] qu’il y avait une conspiration entre le Mazarin et le comte de Bassigny, [87] gouverneur de Saint-Omer, [88] qui nous devait livrer sa ville avec Ypres [89] et qu’en récompense, on lui donnait le gouvernement d’Arras [90] et de tout l’Artois, qu’on le faisait maréchal de France, etc. ; que ce comte est arrêté prisonnier par les Espagnols, qu’il aura la tête tranchée ; [37] que Mme de Chevreuse [91] avait mené cette conspiration, etc. Hier furent arrêtés prisonniers un chanoine de la Sainte-Chapelle et le chirurgien du cardinal de Retz, accusés d’avoir voulu faire quelque chose pour la délivrance de ce cardinal. [92] Nous faisons ici de petits banquets tous les jours avec vos bonnes prunes de Brignoles [93] et en buvons à votre santé, comme à celle de mademoiselle votre bonne femme, laquelle j’honore d’autant plus qu’elle me connaît comme si elle m’avait nourri ; au moins se peut-elle assurer que je ne suis guère chargé de superstition [94] ni de scrupules de conscience. Je me recommande à vos bonnes grâces et à M. Falconet, et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 6e de mars 1654.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 mars 1654

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(Consulté le 21.10.2019)