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Autobiographie de Charles Patin
(Lyceum Patavinum, 1682)

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(BnF Gallica)

Charles Patin [a][1]

[Page 77 | LAT | IMG] Fuir la lumière des hommes, et se soustraire au jugement du vulgaire, voilà certes la meilleure manière de vivre tranquille, comme l’enseigne cet antique proverbe rebattu, Vis caché, que le poète [2] a élégamment traduit :

Crede mihi, bene qui latuit, bene vixit, et infra
Fortunam debet quisque manere suam
[1]

N’y a-t-il pas lieu de méditer sur ce précepte que les Anciens ont justement énoncé autrement ? Surtout quand nous avons sous la main l’opuscule que Plutarque a tout entier consacré à ce sujet, où il nie qu’il faille suivre ce conseil des sages antiques ? [2][3] Et plus encore, quand nous avons du même auteur un autre traité, Comment on peut se louer soi-même sans s’exposer à l’envie, où il enseigne fort élégamment qu’il est permis au sage de se louer lui-même ? [3] Quoi qu’il en dise, cela est assurément tout à fait étranger à ma disposition d’esprit, car je ne connais absolument rien de plus imprudent que d’écrire sur soi-même ni, certes, rien qui me soit plus désagréable ; mais plusieurs raisons sont ici parvenues à m’empêcher de respecter ma volonté et ma résolution : l’une est de produire un ouvrage que j’ai estimé ne pas devoir laisser incomplet ; une autre tient aux prières de mes amis qui, depuis longtemps, ne se contentent pas de me demander cela, mais [Page 78 | LAT | IMG] l’exigent comme un dû, car ils n’ignorent pas quel a été mon sort, qui m’a roulé deçà delà comme un jouet de la Fortune, [4] et poussé, bien contre mon gré, à voir tant d’hommes et de contrées, et à m’exhiber sur le théâtre du monde. Pour donc ne pas paraître repousser leur affectueux conseil ni mépriser leur souhait, j’ai à cœur de dire aussi maintenant quelque chose de moi. [4] Au jugement de Tacite, dans la Vie d’Agricola, c’est la confiance en leurs bonnes mœurs ou quelque forme d’arrogance qui détermine les auteurs à écrire leur propre vie. [5][5] Ni l’une ni l’autre ne m’a poussé à le faire, mais bien l’exigence du livre que je publie ; et sans aucun désir de gloire, j’y exposerai mon existence telle qu’elle s’est véritablement déroulée, en la donnant aux autres à voir comme au travers d’une claire-voie.

[Enfance, 1633-1647]

J’ai eu pour père Guy Patin, médecin et professeur royal, [6] à la suite de Jean Riolan. [7] Ce fut un homme éminent et doté d’un immense savoir, à qui on donnait les surnoms de bibliothèque vivante et de musée ambulant[6][8] Je semblerais retrancher à sa gloire méritée si j’ajoutais quoi que ce soit à la piété que j’ai montrée à l’égard de sa mémoire. Le souvenir de cet homme est encore maintenant en honneur dans les esprits des lettrés : il l’y a animé par la maîtrise de son art et par l’étendue de sa doctrine, unies à la singulière intégrité de ses mœurs, et en France et dans les pays voisins. J’en appelle au témoignage des Allemands, les plus sincères des hommes, qui avaient coutume de rechercher à l’envi ses opinions et ses avis, [9] et non seulement de l’appeler leur ami commun, mais aussi leur parent. Il avait épousé Jeanne Janson, [10] à l’amour de qui je dois le lait que j’ai bu pendant 20 mois et [Page 79 | LAT | IMG] la vigilante édification de ma petite enfance. [11] Aux femmes qui l’engageaient à me trouver une nourrice, moyennant salaire, comme on aime fréquemment à le faire, elle objectait inlassablement que les mères plus désireuses de faire des enfants que les allaiter ou les élever étaient coupables d’intolérable lâcheté, et qu’elles corrompaient souvent ainsi leur descendance chérie en la nourrissant de l’indigne lait tiré d’un autre sein. [12] En outre, je dois à cette excellente et très pieuse mère ma parenté avec les plus nobles familles, qui n’auront jusqu’ici pas eu à douter que je les reconnais et salue comme liées à mon sang. [7][13]

Un fait survenu au tout début de mon existence mérite d’être rapporté, car ceux qui professent l’art divinatoire prétendent en général qu’il s’agit d’un heureux signe et d’un bon augure : [14] quand je suis venu au monde, la membrane me couvrait la tête à la manière d’une coiffe, comme si la Nature m’avait jeté cette enveloppe sur les paupières pour retarder le moment où je verrais les misères de la vie humaine, ou plutôt pour m’armer contre les épreuves qui m’attendaient. Pour dire ce que j’en pense, je crois qu’il s’agit d’un dédoublement de la dernière des membranes qui enveloppent le fœtus, qu’on appelle l’amnios[15] simple fantaisie de la Nature, sans autre signification prophétique. [8]

Étant ainsi né le 23 février 1633 à Paris, capitale de la France, je me suis attaché à étudier avant même de savoir ce qu’étaient les études. En femme d’esprit vigoureux, ma mère m’avait enseigné la lecture à trois ans, et l’écriture à quatre ans. Mon père, dans la mesure où il en avait le temps, la seule chose dont il fût très avare, m’a appris à comprendre le latin familier et à le parler, si bien qu’avant d’avoir six ans, comme par aisance naturelle, [Page 80 | LAT | IMG] j’étais capable de converser en latin avec les gens instruits, et en français avec le commun de mon entourage.

Mon père étant débordé par l’exercice de son métier, M. Gontier [16] l’a soulagé de son amicale et diligente sollicitude. Il est encore aujourd’hui le principal médecin de Roanne, [17] sa ville natale, qui est une cité assez connue sur les rives de la Loire. [18] Je reconnais avec gratitude devoir à cet homme non seulement les rudiments de ce qu’on appelle [9] les humanités, mais aussi tout ce qu’il était possible de m’inculquer en cet âge tendre, et particulièrement les éléments d’histoire grecque et latine.

La bibliothèque de mon père, [19] jadis extrêmement riche, par l’abondance de ses ouvrages, mais aussi par leur rareté et leur choix, que n’a surpassée aucune de celles qu’on a jamais vues chez un particulier, m’a certes procuré des livres à foison, mais elle semblait insuffisante à satisfaire l’ardent désir de lire qui me consumait. Sur sa double foi en mon habileté et en mes dispositions naturelles, mon père m’a décrété non pas héritier, mais patron de tous les livres que je saurais comprendre sans le secours d’une traduction. Ces mots de mon précepteur augmentant ainsi ma bonne fortune, que je ne puis comparer à celle d’aucun roi, je mis alors tous mes soins à apprendre le grec, et il m’a vu si bien y parvenir et dépasser de si haut le vœu qu’il formulaitt, que Plutarque, [20] Dion, [21] Diodore de Sicile, [22] Denys d’Halicarnasse, [23] Xénophon, [24] ainsi qu’Homère, [25] le père des poètes, et certains autres écrivains d’éminent renom me sont devenus familiers. Ce faisant, je n’ai négligé ni les Italiens ni les Espagnols, brûlant du désir très assidu d’accéder à leurs élégances et à leurs Grâces[26] soit pour me cultiver l’esprit, soit pour me reposer d’études plus austères. [10]

À onze ans, pour ne pas perdre de temps à aller et venir, je fus mis en pension au Collège de Presles-Beauvais [27] [Page 81 | LAT | IMG] recommandé aux bons soins et à l’amitié de Cl. Albertus, homme d’une singulière érudition qui, dans sa charge ordinaire d’enseigner la rhétorique, exposait le matin les faits remarquables de la guerre de Troie, et l’après-midi, les lois des Douze Tables. [11][28] Ses démonstrations n’étaient à mon avis pas moins agréables à écouter que dignes de l’être. J’avoue que ces leçons me captivaient l’esprit, mais mes condisciples les jugeaient soit inutiles, soit trop ardues. Comme les régents avaient remarqué que j’étais plus attentif à ce qu’ils enseignaient, ils me destinèrent à d’autres apprentissages, capables de contenir opportunément les élans d’un esprit adolescent. C’est ainsi que je fus initié aux rites de la philosophie. Je consacrai deux ans aux disputations et aux argumentations, en ajoutant même mes soirées aux journées qui me paraissaient trop courtes.

Mes études progressaient ainsi heureusement, quand survint un accident qui me troubla fortement l’esprit : avant de faire imprimer mes conclusions gréco-latines (qui, à la mode parisienne, étaient fort longues car elles contenaient la philosophie tout entière), je les soumis à la censure de mon professeur, Roger O’Moloy, [29] philosophe irlandais non dénué de quelque célébrité, mais il refusa de les examiner, disant qu’il ne pouvait les approuver en aucune façon et que je m’étais attaqué à un monstre hors de ma portée. À mon souvenir, jamais flot de larmes ne pourra surpasser celui que je versai alors, pensant que c’en était fait de moi (je me repens encore aujourd’hui de ma pusillanimité). Le savoir-faire de mon père put seul trouver un accommodement : il invita à dîner mon directeur d’études, le R.P. Cyrillus Rhodocanacis, originaire de l’île de Chio [30] (qui a depuis été, dit-on, nommé patriarche en Orient), et ils convinrent que, si la force d’âme ne me faisait pas défaut, je devais m’acquitter de mon devoir, même sans protection [Page 82 | LAT | IMG] et en dépit de toute la difficulté qui s’y rencontrerait, pour la bonne raison que ce professeur n’entendait rien à la langue grecque. Je me serais certainement engagé dans un si rude combat, tant le désespoir m’avait rendu téméraire, si une plus sage réflexion n’avait déterminé mon régent à préserver sa bonne réputation. Si bien que le 4 juillet 1647, ayant atteint l’âge exigé de 14 ans, en présence du nonce apostolique, de 34 évêques, d’éminents personnages de la cour, du Parlement et de la Ville, après une dispute de cinq heures dans les deux langues, je fus heureusement honoré du titre de lauréat en philosophie, que les Parisiens intitulent plus modestement magisterium artium[12]

[Études en droit puis en médecine, 1647-1655]

Après avoir sacrifié quelques semaines aux délices de la chasse, auxquels il n’est pourtant pas rare que les meilleurs esprits se distraient, je m’en évadai pour retourner aux études, à quoi me portait une ardeur innée, pour ne pas dire une véritable furie. De retour à Paris, je fus accaparé par la réflexion sur le métier que je choisirais. J’avais en vue la médecine, sœur de la très chérie philosophie, art de la vie et gardienne du salut. Mon père m’avait inspiré pour elle un amour peu commun. Un certain mien oncle maternel s’y opposait pourtant ; il était lui-même juriste et comme il se voyait sans enfants, il avait promis de me déclarer héritier de ses biens et de m’adopter pour fils, tout en pourvoyant à la dépense pour que je devinsse un avocat de quelque mérite ; c’était assurément ce qu’on appelle aureos montes polliceri[13][31] Il nous sembla, à mon père et à moi, que nous étions dans l’impossibilité de refuser l’offre de cet oncle qui jouissait d’une grande autorité sur notre maison. Je m’attaquai donc au droit, autant de gré que de force, de sorte que celui qui y avait dirigé ma formation, le célèbre [Page 83 | LAT | IMG] lecteur de droit Mongin, [32] décida après 16 mois que le moment était venu pour moi d’accéder au doctorat dans les deux droits. Ce qui fut dit fut fait, par les préalables poitevins, nom qu’ils donnent aux licences ; [33] et je prêtai serment devant le Parlement de Paris, présenté par le très éloquent M. Bataille, [34] dont j’étais naturellement l’obligé, pour attribuer à chacun la juste part qui lui revient. En tout, j’ai consacré six ans à ces études, à savoir au droit romain, qui comprend les Institutes, le Digeste, le Codex [35] et les autres lois, à quoi j’ai ajouté notre droit français. [14][36] Tandis que je m’y exerçais, je passais pourtant la plus grande partie de mes soirées, comme en cachette, à m’initier aux plus plaisantes études de la médecine.

Je ne veux pas taire ici la sagesse de mon père qui, ayant sondé la vérité des choses, m’a avisé d’être plus attentif à mes intérêts et de tirer mauvais présage du silence de mon oncle. Soyez avocat, disait-il, soyez juge, jamais vous ne pourrez accéder aux plus hautes magistratures, car elles sont réservées aux puissants les plus opulents. Vous pâtiriez de vous nourrir du lait que vous promet un oncle avare et chiche. Désirez-vous être continuellement asservi à la réputation ou à l’ignorance d’un autre, voire même à sa fourberie ? Si vous abandonniez au contraire les disputes du barreau et vous tourniez vers la médecine, pour pénétrer les merveilles de la nature, auxquelles vous avez déjà prêté quelque attention, en hésitant à vous y consacrer, vous pourriez un jour être utile à vous-même, aux vôtres, à la patrie et peut-être aussi au monde entier. Vous apprendriez et enseigneriez l’art qui ne prescrit pas seulement ses lois aux magistrats, mais aussi aux rois et aux empereurs. Enfin, vous verriez tous les plus sages boire vos paroles et se soumettre à votre arbitrage. Souvenez-vous, mon cher stoïque [37] (ainsi avait-il coutume de m’appeler, [Page 84 | LAT | IMG] en raison de ma prétendue impassibilité) de notre Marescot, [38] qui proclamait devoir trois choses à notre art sacré, dont il n’eût pas joui s’il s’était résolu au sacerdoce qu’ambitionnaient pour lui ses parents : une santé d’athlète en sa 82e année d’âge, cent mille écus d’or, et l’intime amitié d’innombrables personnages illustres[15] Il y ajoutait la facilité que j’y trouverais en m’entretenant ou en étudiant avec lui à la maison. Ayant sur-le-champ promis de tout faire à son idée, je rangeai les ouvrages disparates de mon petit cabinet de façon que nul, hormis mon père, ne sût que j’avais substitué Hippocrate [39] à Justinien, et les médecins aux juristes. Riolan, [40] Pardoux, [41] Valleriola, [42] Fernel, [43] Paré, [44] Hofmann, [45] Renou, [46] Houllier, [47] Duret [48] et d’autres, qui m’étaient en quelque façon déjà familiers, m’ont enseigné l’apprentissage du métier que j’avais adopté, où mon père éclairait ma route. Au moment où j’ai été propulsé au grand large, et sur le conseil de mon père et de mon propre chef, j’ai choisi Galien [49] pour capitaine de mon petit navire et pour guide de mes études, car j’avais compris qu’il est le véritable génie de la Nature. J’y ai joint Dioscoride, [50] Celse, [51] Avicenne [52] et d’autres princes de la médecine, dont la diversité me délassait l’esprit quand j’étais fatigué. [16]

[Médecin à Paris, 1655-1667]

Me voilà enfin docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, après avoir été paré de la dignité de bachelier, à la suite d’un examen de 4 jours, d’une singulière minutie, [53] suivi des coutumières deux années et demie d’études, au prix d’innombrables examens de théorie et de pratique, tant publics que privés, et d’une somme de deux mille livres tournois[17][54][55]

Vers ce temps-là, mon père saisit l’occasion d’un des entretiens secrets qu’il avait avec moi dans son cabinet, tard dans la soirée, tandis que la famille dormait, pour m’embrasser avec fougue, [Page 85 | LAT | IMG] me témoigner sa joie, allant jusqu’aux larmes, me remercier d’avoir si diligemment conduit mes études et me promettre tous les biens qu’il posséderait à sa mort. J’ai toujours méprisé la fortune, disait-il, à lui seul, l’amour que je vous porte surpasse déjà mes désirs : outre mes maisons de Paris [56] et des champs, [57] et ma bibliothèque, jouissez comme vôtre de mon argent[18] Je répondis à cela que je ne lui avais encore rien prouvé, tout en le remerciant beaucoup la générosité de son affection paternelle, que je ne m’étais pas acquitté de ce que je lui devais, mais que je ne manquerais jamais de constance à me souvenir de mes obligations à son égard. Il voulut alors que je me loge dans une maison séparée de la sienne et la meubla très généreusement, incluant une bibliothèque, remarquable pour son excellent choix d’ouvrages, touchant principalement à la médecine et à littérature la plus élégante ; j’y ajoutai toute sorte d’ossements et des instruments chirurgicaux, un bahut rempli de médicaments venus d’Europe et des pays lointains, des cartes de géographie, des tables chronologiques, des portraits de gens célèbres et des médailles, à tel point que n’y manquait presque rien de ce qu’on peut imaginer pour instruire, distraire ou enflammer l’esprit. [58]

Il s’émerveillait, et moi plus encore que lui, de la multitude de gens qui recouraient à mes services, où j’avais très rapidement progressé du menu peuple à la haute société. La multitude des pratiques plus urbaines me poussa à dire adieu aux couvents de moniales qui m’employaient comme médecin. N’en ayant retenu que l’hôpital dit des Incurables[59] qu’on célèbre parmi les mieux fournis du monde pour la très grande rareté des maladies qu’on y soigne, et qui me dotait d’obligations et d’un renom fort estimables. [60]

[Page 86 | LAT | IMG] Je soignais seul les maladies les plus bénignes et les plus banales ; mais pour les cas graves, je ne prescrivais rien sans avoir pris l’avis de mon père. Je garde plus de mille billets emplis de ses conseils, qui levaient mes doutes et que j’appliquais avec plus d’assurance qu’oracles émanant du trépied de Delphes. [61] J’ai plaisir à en rapporter ici un cas qui, à mon avis du moins, peut être utile ailleurs. J’avais prodigué mes soins à un jardinier de la cinquantaine que sa bile [62] baignée de suc mélancolique [63] avait rendu intelligent, studieux et même poète. Saisi par une fièvre tierce, [64] il en guérit heureusement après quatre ou cinq paroxysmes, à l’issue desquels il restait affligé d’une insomnie rebelle. Comme nous étions en octobre, je redoutais qu’au cours du prochain hiver, la tierce fût suivie d’une quarte. [65] Selon mon habitude, j’écrivis tout cela à mon père. J’ajoutai que j’avais en vain recouru aux somnifères, que le patient était extrêmement impatient, qu’il conservait tant soit peu de force, ne ressentait plus ni fièvre ni douleur, n’admettait de remède que pour mieux dormir, avantage dont sa coutumière anathymiasis [66] le privait ; mais qu’il y avait péril en la demeure et que je pensais donc devoir recourir à des substances plus énergiques en prescrivant, s’il y consentait, un petit grain d’opium, [67] sans penser à ce qui se vend sous le nom de diacode [68] ou de laudanum. [69] À quoi, il me répondit : Ô mon cher fils, comme vous défendez bien l’opium ! Comme vous me semblez vous en faire l’avocat ! Comme vous n’avez rien omis de ce qui s’opposerait à son emploi ! Donnez-en donc si ça vous chante, mais souvenez-vous qu’on décrit éloquemment l’opium en le comparant à un serpent : il cherche d’abord à flatter, mais ensuite, il mord et tue. Je mis ce billet sous les yeux du patient, et il lui inspira la frayeur de toute tentative périlleuse ; je lui conseillai de remettre la décision à plus tard, en lui disant n’avoir pas été formé dans une école où on achète quelques heures de repos [Page 87 | LAT | IMG] au hasard de la vie. Il approuva et tint mon sage conseil pour précieux. De fait, il dormit plusieurs heures la nuit suivante, soit par l’effroi du remède empoisonné, soit pour avoir digéré ce qui lui restait de matière morbifique. [19]

J’ai plaisir à transcrire ici certains préceptes particuliers que mon excellent père m’a inculqués vers cette époque, afin qu’ils témoignent de son immense amour pour moi et renforcent la réputation de sagesse et d’éminente intelligence de l’art qui ont fait sa valeur. [70] Je vous ai recommandé, disait-il, le divin Hippocrate et Galien afin que vous ne doutiez en rien qu’il faille les préférer aux autres auteurs qui ont écrit sur notre art. Je n’ai pas à cœur de vous répéter ce que le premier, dans son Serment[71] et le second, dans son Exhortation aux bonnes pratiques des arts[72] et bien ailleurs, ont enseigné aux jeunes médecins sur ce qui touche à la philosophie des mœurs. Je veux vous aviser de quelques autres conseils. Sachez que vous n’aurez pas affaire à moins de fous que de sages : cette condition est commune à tous les mortels et particulièrement aux médecins. Vous peinerez à rencontrer un malade qui soit totalement sain d’esprit : l’un ne veut pas être guéri, l’autre vous veut du mal ; presque tous mettent en doute la supériorité du médecin, sans pourtant vous égaler en savoir. Ils sont fréquemment trompés, mais désirent plus fréquemment encore être trompés. Beaucoup s’inventent des merveilles dans la constitution de leur corps, dans leurs idiosyncrasies[73] dans le genre de leur maladie, et aussi dans le choix de leurs remèdes. Vous les contredirez si vous exercez votre métier avec probité, science et jugement. Pour parvenir plus heureusement à cela, après avoir méprisé tant de vaines questions, qui visent toutes à la pure recherche d’intérêts, ne vous consacrez qu’à celles qui pourront mettre au jour les maladies par n’importe quel moyen : quand vous aurez ainsi acquis le pouvoir de présager, qu’on appelle le pronostic, vous ne serez pas très éloigné du talent de guérir. Je loue la botanique, qui est la plus instructive partie de l’histoire naturelle, mais je ne voudrais pas que vous la cultiviez outre mesure : [Page 88 | LAT | IMG] faites-en ut e Nilo, canis[20][74] Gardez-vous de toute curiosité et ne vous intéressez qu’à ce qui vous est utile. Je ne conteste pas que l’anatomie soit l’œil de la médecine et qu’elle n’y ait pas moins de valeur que n’a eu le fil d’Ariane [75] pour Thésée, [21][76] mais je ne voudrais pas que vous vous impliquiez trop dans des controverses dont je me contente d’entendre parler : n’existe-t-il pas des ovaires chez les femmes ? [77] les surrénales [78] ne recueillent-elles pas l’atrabile [79] pour la mélanger à la masse du sang ? le cervelet [80] ne dirige-t-il pas les mouvements incessants, et le cerveau, les mouvements volontaires ? les glandes conglobées et conglomérées n’ont-elles pas des fonctions différentes ? [22][81] Cela certes est beau, mais demande qu’un homme s’y consacre tout entier, en l’éloignant peu à peu de la véritable étude de la pratique. Qu’on loue la chimie autant qu’elle le mérite, [82] mais prenez garde à ne pas la préférer à la sage méthode : ayez en tête le grand nombre de gens qu’elle a tués, et le peu qu’elle a sauvés ! Je n’ajouterai qu’une chose : ne vous opposez pas seulement aux empiriques [83] et aux petites bonnes femmes, mais aussi aux sages personnages qui désirent juger et même décider en un métier qu’ils ne comprennent pas. C’est ainsi que vous serez continuellement utile et jamais ne nuirez[23]

Je m’absorbai alors dans mes occupations médicales, quand la dive Fortune me sourit de nouveau : comme le docteur Lopès [84] avait été appelé à se rendre à Bordeaux de manière impromptue, il abandonna sa charge de professeur de pathologie, [85] qui est la plus importante de l’École. [24] La très salubre Faculté fut aussitôt convoquée pour attribuer cette chaire à l’un de ses docteurs. Selon la coutume, elle désigna cinq électeurs parmi les présents, qui s’entendirent pour proposer trois noms. [86] Les trois billets furent mélangés dans l’urne et la main du doyen en tira un qui fut celui de Charles Patin[25][87] La condition avait été préalablement posée que celui qui serait proclamé aurait dispense du discours inaugural habituel, de manière à enseigner sans délai, étant donné le peu de temps dont on disposait. C’est ainsi qu’à un âge auquel personne n’avait encore professé à [Page 89 | LAT | IMG] Paris, je devins titulaire de cette chaire. Je dirigeai la première anatomie [88] publique de cette année-là dans l’amphithéâtre des Écoles sur le cadavre d’une femme qui avait eu la bonne fortune de m’échoir ; le dissecteur fut Paul Emmerez, [89] chirurgien fort expérimenté. Il ne m’appartient pas de représenter avec quel succès j’ai rempli les devoirs de ma charge : cinquante étudiants en médecine, [26] qui, je pense, sont maintenant tous docteurs, témoigneront de ce que j’ai accompli ; tout autant que les apprentis chirurgiens qui désiraient apprendre de moi les préceptes de l’art. En vertu d’un décret que la très salubre Faculté avait voté, je leur ai enseigné, pendant les quelques années qui ont suivi, la manière de connaître l’histoire des tumeurs, de traiter les plaies, les ulcères, les luxations et les fractures, et d’exécuter les grandes opérations de chirurgie sur des cadavres. Comme aussi je commentais les dissections en français, un grand concours de courtisans et de dames me fit l’honneur de venir y assister chez moi. La rumeur enflait disant que j’expliquais chacune des fonctions du corps et de chacune de ses parties en prenant soin de ne rien dire qui pût offenser de chastes oreilles. [27]

Je pense ne pas m’écarter du sujet en insérant ici une observation médicale qui confirme la vigilance, la sagacité et la sagesse de la nature. J’étais depuis dix ans le médecin d’un très honnête marchand nommé Jean Le Blond, [28][90] octogénaire en proie aux symptômes de la pierre, [91] mais autrement en bonne santé. Bien qu’affligé de douleurs continues, jamais leur incommodité ne le conduisit à garder le lit ou à délaisser sa boutique. Cela l’obligeait cent fois par jour à quérir son pot de chambre pour y déverser à toute occasion un peu d’urine, s’il n’y substituait pas une éponge placée aux endroits adéquats. [92] [Page 90 | LAT | IMG] Quand il fut à bout de forces, je le persuadai de s’aliter et l’engageai cordialement à bientôt dire adieu aux douleurs, à la maladie, à la vieillesse et à la vie. Cet homme, qui n’était pas dénué de tout amour de la sagesse, bien qu’il fût étranger aux muses, entendit allègrement ce que je lui disais, m’affirmant trouver merveilleux de ne confier qu’au sort le soin de l’emporter, à la différence de tant d’autres qui meurent ensevelis sous les médicaments, et se réjouissant d’être tombé sur un médecin qui lui permettait de mourir paisiblement. [93] Ainsi trouva-t-il une mort dénuée de toute douleur, après avoir établi un testament dont il me faisait l’exécuteur, en m’y désignant comme son plus grand ami. Suivant la coutume de nos concitoyens, on procéda à l’ouverture de son cadavre, [94] où l’on découvrit que tous les organes avaient une constitution intacte et saine, à l’exception de la vessie et d’un uretère : son volume égalait et même dépassait celui des intestins car, depuis le rein gauche jusqu’à la vessie, il était distendu par une énorme quantité de sérum, [95] dont les enfants des médecins apprennent qu’il ne mérite pas le nom d’urine. La vessie était entièrement remplie par un calcul arrondi et oblong, lisse et poli, pesant 14 onces[29] Qu’elle ait pu atteindre une telle dimension sans risque de rompre s’expliquait par le fait que, dans sa partie antérieure, la nature, en habile architecte, avait ouvert un canal qui surpassait toute l’habileté des chirurgiens : n’importe qui constatait aisément que l’urine avait pris l’habitude de s’y écouler goutte à goutte parce que la vessie était incapable d’en recevoir plus de quelques-unes, et que, sur ordre de la nature, l’uretère s’acquittait de la fonction normalement impartie à la vessie, en devenant le réceptacle du sérum ou de l’urine et en se dilatant jusqu’à atteindre un volume quatre fois supérieur à la normale ; de là provenaient les douleurs, qui étaient permanentes sans toutefois être très violentes.

[Exil et errances en Europe, 1667-1676]

L’extrême faveur des grands adoucissait les vicissitudes de ma pratique, car ils me jugeaient digne de leur servir à la fois de médecin et d’intime ami. [Page 91 | LAT | IMG] Survint pourtant alors le malheur, ou plus exactement le mensonge, et je dirai même la calomnie, qui m’a terrassé et jeté dans une iliade de maux. Laisse-moi, bienveillant lecteur, imiter Timanthe [96] qui, peignant les témoins consternés de la scène et mettant tout son art à figurer la tristesse, a voilé la face du père, [97] qui se tenait sur le chemin d’Iphigénie [98] quand elle s’en allait périr sur l’autel, tant il désespérait d’en rendre assez le chagrin. [30][99] Jetons ici un voile sur notre consternation, qu’il traduise notre chagrin devant les sorts malheureux ou notre charité envers la fourberie des jaloux.

Je jugeai plus sage de quitter ma patrie que de risquer ma liberté. J’ai alors puissamment ressenti la valeur de cette stoïque indifférence qu’on m’avait si souvent reprochée ; elle a préservé mon esprit de la destruction ou de la ruine sans permettre que je verse la moindre larme. J’avais dessein de gagner les Provinces-Unies, [100] refuge ordinaire des gens de lettres, à quoi une multitude d’amis hollandais semblait m’inviter. Sur cet avis, je me rendis à Rouen, [101] Dieppe [102] et enfin, au Havre-de-Grâce. [103] Voulant embarquer sur un navire en partance pour Rotterdam, [104] on m’apprit que des corsaires d’Ostende [105][106] dévastaient les parages avec grande violence sans épargner personne, cherchant par tous moyens à tirer butin de toute proie et à jeter dans la mer les Français contre lesquels ils étaient particulièrement mal disposés. Cela terrifia si fort le valet de peintre avec qui je voyageais, qu’il refusa d’embarquer ; ce qui fit que, balançant entre sa pusillanimité et ma détermination, je décidai, puisque ce voyage n’était pas de telle importance, de retourner à Paris.

Delà, je résolus d’aller à Heidelberg, [107] où le sérénissime électeur [108] m’avait quelquefois très généreusement invité dans ses lettres. [Page 92 | LAT | IMG] Son vœu fut exaucé ; le prince m’accueillit avec la plus grande amabilité et mit tout en œuvre pour me consoler, ce qui ne surprendra pas celui qui connaît la gentillesse des Allemands. Alors, comme je coulais des jours tranquilles, et apprenais leur langue et leurs mœurs, je décidai enfin et de me moquer des vaines délibérations des hommes, et de me consacrer tout entier à la philosophie et à la médecine. Ceux qui en sont réduits à cet état ont certes souvent coutume d’embrasser la vie monastique, mais pourquoi le faire quand j’étais marié et entouré d’avis qui s’y opposaient ? En somme, je confesse de bon cœur n’y avoir pas même songé.

La démangeaison du voyage s’empara de moi, en vue de connaître plus intimement les cours des princes et les secrets bien cachés des médecins, et je ne disconviens pas qu’à cause de cela je recherchais assidûment leur affection. Cela a si heureusement réussi que je me suis attiré non seulement la bienveillance, mais encore l’intime amitié de plusieurs d’entre eux. Je dois une part de ma consolation et de l’accomplissement de mes vœux à la générosité de quelques personnages, et souhaite qu’ils souffrent ici d’être nommés, en souvenir de ma profonde reconnaissance et de la joie qu’ils m’ont procurée. Pour ses immenses largesses et les immenses honneurs qu’il m’a conférés, l’auguste empereur Léopold [109] a légitimement coutume de s’y revendiquer la première place. Les électeurs de Bavière, [110] de Saxe, [111] de Brandebourg [112] et le Palatin ont bien voulu parfois se départir de leur majesté pour me faire très familièrement participer à leurs conversations, en discutant régulièrement avec moi de philosophie pendant leurs repas et leurs chasses. Les trois frères Eberhard, [113] Friedrich [114] et Ulrich, [115] ducs de Wurtemberg, les meilleurs des hommes, m’ont conféré tant d’honneurs que leur souvenir ranime tout le respect [Page 93 | LAT | IMG] que je leur dois. [31] Les princes de Bade, et principalement Frédéric, chef de la lignée de Durlach, et son fils Frédéric Magnus, [116] n’ont jamais cessé de m’honorer de leurs immenses faveurs et de leur intime affection. Seul celui qui saura à quel point Ferdinand Maximilien de Bade [117] m’a entouré de son amitié comprendra quelle perte j’ai éprouvée à sa mort. Partant pour Vienne, je lui avais dit adieu tandis qu’il se préparait à partir chasser. Le lendemain, les violentes secousses du carrosse firent éclater son fusil, dont les balles le blessèrent au bras, sans toucher du tout le fils du sérénissime électeur palatin [118] et les autres princes qui se tenaient à ses côtés. Ce malheureux prince demanda instamment qu’on lui coupât le bras, mais il n’y avait aucun chirurgien dans les parages pour le faire à temps ; une gangrène se développa et l’emporta rapidement dans l’au-delà. [32] Je me souviendrai aussi de l’archevêque de Salzbourg qui, quand il reçut aimablement mes déférentes salutations, déclara publiquement que j’étais Charles Patin, etc., et qu’il me connaissait fort bien ; puis il ordonna incontinent que mon portrait fût sorti de sa bibliothèque pour me le faire voir. [33][119] Du sérénissime roi de Grande-Bretagne, je proclamerai que tous les trésors qu’il tient profondément cachés donnent la preuve flagrante de son pouvoir. [120] Il se rappelait avec plaisir que, quand il vivait à Paris, [121] il avait appris de moi, encore tout jeune homme, certaines choses sur les éclipses [122] et les comètes, [123] et que je lui avais fourni les réponses à diverses questions qu’il se posait à leur sujet. Je reconnais devoir beaucoup à la reine Christine, [124] aux cardinaux Francesco Barberini [125] et Camillo Massimi, [126] au grand-duc de Toscane [127] et à son oncle le cardinal Léopold de Médicis, [128] ainsi qu’au prince Francesco, [129] dont j’apprends [Page 94 | LAT | IMG] qu’il accédera bientôt à la pourpre cardinalice, en juste récompense de ses mérites. [34] Le sérénissime duc Alphonse de Modène, [130] etc., m’a aimablement autorisé à examiner les pièces opulentes et savantes, sceaux, orfèvrerie et médailles, qui lui restaient des princes arétins, [131] de les copier dans mes cahiers et de les communiquer à la république des lettres. Tant qu’il m’est possible, j’ai soin d’honorer les princes de Savoie [132] et le duc de Parme, etc., [133] en reconnaissance des bienfaits que j’ai reçus d’eux. [35]

J’en viens maintenant aux médecins, dont j’avais à cœur de découvrir les mœurs, la doctrine et la pratique. Je désirais particulièrement savoir à quelles méthodes ils recouraient pour conserver et restaurer la santé des malheureux mortels, car je les savais s’écarter tant de celles de Paris que je désirais ardemment savoir comment ils pouvaient s’acquitter correctement de leur devoir. Je n’y ai rencontré aucune difficulté ni aspérité, car j’ai partout été accueilli avec cette très douce amitié et cette très grande politesse que l’on se doit de respecter très exactement entre gens instruits. J’ai exercé la médecine aux côtés de Fausius, [134] archiatre d’Heidelberg, sans rien y voir qui contredise la nôtre. Je vénère l’érudition et le renom du très célèbre < Johann > Caspar Bauhin, [135] qui s’est lié d’une très étroite amitié tant avec mon père qu’avec moi. Quand j’étais à Bâle, [136] il m’a permis de puiser à profusion dans les réserves de son savoir, tout comme a fait le très éminent Bernhard Verzascha, [137] qui brille par son heureuse méthode pour remédier. Je ne dois pas omettre Jakob Harder, [138] bien qu’il fût tout jeune alors : il enseigne aujourd’hui dans cette même ville et s’est acquis un renom peu commun par son art et ses écrits médicaux. J’estime tout particulièrement Johann Georg Volckamer, [139] citoyen et très noble médecin de Nuremberg, parce que [Page 95 | LAT | IMG] j’aurais été mieux avisé de ne jamais quitter sa compagnie, et qu’il a été un des fidèles correspondants de mon père, au rang desquels je compte aussi Hermann Conring, [140] qu’on surnomme familièrement le Phénix de l’Allemagne. La brillante réputation des Bartholin est connue de quiconque aime la médecine, et qu’il me soit permis de tirer une véritable gloire de ce que le père [141] et le fils [142] m’ont souvent serré dans leurs bras. [36] Lucas Schröck [143] d’Augsbourg est digne de toute considération, il couve avec talent le souvenir de son compatriote Georg Welsch, [144] que j’ai compté parmi mes plus grands amis. Je me félicite fort d’avoir aussi compté parmi eux Melchior Sebizius [145] et Johannes Kupperus, [146] médecins de Strasbourg, qui eurent jadis grande réputation : le premier, presque centenaire, m’a jugé digne de converser avec lui en latin, en grec, en français, en italien et en allemand ; le second était archiatre de presque tous les princes du voisinage. [37] Johann Albrecht Sebizius [147] reflète brillamment l’éclat du renom paternel, et j’ai vu ses collègues Marc Mappus [148] et Georg Franck [149] exercer la médecine suivant les règles bien pesées de l’art. < Johann Daniel > Horst [150] et Sebastian Scheffer, [151] à Francfort, et Johann Peter < sic pour : Matthias > Faber, [152] à Heilbronn, [153] se sont acquis le prestige d’Esculape [154] par leur habileté dans l’art de remédier, et me sont tous chers à de nombreux titres. [38][155] J’ai appris la mort de Werner Rolfinck, [156] très célèbre professeur de l’Université d’Iéna : il connaissait la médecine sur le bout des ongles, dévoilant très libéralement ses règles les plus secrètes, que j’aurais pourtant voulues moins imprégnées de pratique chimique ; puisse son souvenir ne jamais me sortir de la mémoire. L’archiatre [Page 96 | LAT | IMG] Paulus de Sorbait [157] brille d’un immense éclat non seulement à Vienne, mais dans le monde entier : lui doit-on une parfaite méthode pour remédier, ainsi que des écrits parfaitement élaborés ? Je réponds oui à ces deux questions. Hoffmann [158] à Altdorf, Ammann à Leipzig, [159] Sigalinus à Côme, [160] Seb. Jovius à Lugano, [161] Pierre D’Apples à Lausanne [162] méritent l’affection de tous les médecins pour leurs éminents talents à soigner. [39]

La mort a déjà emporté Nicolaas Tulpius, [163] Johannes Antonides Vander Linden, [164] Theodor Kerckring, [165] Reinier de Graaf [166] et Silvius de Le Boë [167] qui furent jadis mes amis et que leurs écrits et le nombre de médecins qu’ils ont formés ont rendus très célèbres. À leur suite, je me souviens des grands Belges : Swammerdam, [168] qu’on a souvent surnommé l’Hippocrate de son siècle, et Drelincourt [169] ont atteint un haut niveau d’estime en Flandre pour leur talent à remédier. [40] J’évoque avec très douce pensée le souvenir du très savant Thomas Puellez [170] (dont le nom sonne comme celui de pucelle, donzella, c’est-à-dire de vierge), archiatre de la très-chrétienne reine Marie-Thérèse : [171] le roi très-catholique d’Espagne [172] l’avait tiré de sa chaire de Salamanque [173] pour accompagner cette princesse de Madrid à Paris ; il m’a dit avoir beaucoup progressé dans la connaissance de l’art au contact de médecins venus de tous les pays, mais ne respecter que ceux de Paris, auxquels il se fiait entièrement en toutes choses, tant pour leur très pure méthode thérapeutique que pour la sainteté de leurs mœurs.

Thomas Willis, [174] célèbre pour sa profonde érudition et ses démonstrations originales sur le cerveau, est mort à Londres. Pour mon malheur, quand j’y étais, je manquai l’occasion [Page 97 | LAT | IMG] de rencontrer Walter Charlton, [175] personnage de très grand renom, car le temps brumeux m’avait poussé à regagner des régions plus clémentes. [41]

Je ne puis manquer de louer aussi les très célèbres médecins lyonnais que sont < André > Falconet [176] et Charles Spon, [177] qui, de tous, a été l’ami le plus affectueux et le plus cher de mon père. Chacun des deux a eu un très savant fils médecin. [178] Celui du second, Jacob Spon, [179] m’est particulièrement précieux pour le plaisir que me valent ses très exquises recherches et pour l’amitié qui nous a soudés en Allemagne et en Italie. [42]

J’ai aussi parfaitement connu : le chevalier Terzago, [180] dont le renom rayonne sur Milan ; Francesco Redi, [181] le très raffiné médecin du grand-duc de Toscane ; Marcello Malpighi de Bologne, que ses écrits ont rendu célèbre dans le monde entier, [182] et son ami le très habile anatomiste Silvestro Bonfigliuoli ; [183] Florio Bernardi, [184] jadis correspondant de mon père, médecin dont l’art est si aiguisé qu’il préside à la santé de nombreux grands personnages de Venise. En outre, j’ai intimement connu Marcus Brunius, Ant. Scarellius et Jac. Grandius, [185] médecins vénitiens de grande réputation. J’ai aussi eu parfois le privilège de faire des consultations médicales en compagnie d’excellents médecins de Vicence, [186] légitimement reconnus pour leurs mérites : Aloysius de Antoniis, Giorgio Fontana, Girolamo Copelazzi, Giacomo Gonzati, qui ont partagé la réputation de leur méthode thérapeutique avec feu Bernardino Malacreda (que j’ai de même fort bien connu). [43][187]

Bien qu’ils ne fussent pas médecins, la fréquentation de savants m’a en outre profondément réjoui l’esprit, car j’ai tissé avec eux des liens très étroits. Parce qu’ils sont morts plus tôt que les autres, je nomme en premier Johann Heinrich [Page 98 | LAT | IMG] Boeckler, professeur d’histoire à Strasbourg, [188] Johann Peter Lambeck de Hambourg, [189] Johann Peter Lotich de Francfort, [190] < Johannes Andreas > Bosius, professeur d’histoire à Iéna, [191] et Johann Chrsitian Keck, de Durlach ; [192][193] leur vertu et leur gloire rendront leur souvenir immortel. Je brûle encore du désir de nommer Sébastien Fesch, [194] professeur en l’un et l’autre droit à Bâle, mon très grand ami, pour sa connaissance des antiquités et des belles-lettres, ainsi que les très brillants Johann Rudolf Wettstein, très honorés professeurs de théologie, [195] pour le père, et d’éloquence, pour le fils, qui m’ont tous deux gratifié de leur affection. Je ne quitterai pas Bâle, qui fut pour moi un très réconfortant refuge, sans nommer les autres professeurs qui continuent d’y embellir la république des lettres : Jacobus Rüdinus en rhétorique, [196] < Johann Jakob > Hofmann en langue grecque, [197] Johann Jakob Buxtorf en Écriture sainte. [44][198] Zurich [199] est voisine de Bâle et a aussi nourri de très éminents savants qui ont parfois montré de la bienveillance à mon égard : Switzer, Otte, [200] Hottinger [201] y brillent par leur omnisciente érudition. Jul. Richeltus, [202] professeur de mathématiques à l’Université de Strasbourg, est à tenir en très haute considération pour ses élégants écrits, et principalement pour les observations qu’il a menées avec art. J’ai eu pour intimes et utiles amis Johann Christoph Vagenseilius, professeur de droit et de langues orientales à Altdorf, [203] et Ioannes < sic pour : Jacobus > Gronovius, [204] personnage digne de son père, [205] à qui il a succédé dans la chaire d’histoire de Leyde. [206] Johann Jakob Kerscher [207] et Johann Ludwig Prasch, [208] [Page 99 | LAT | IMG] magistrats de Ratisbonne, [209] contribuent fort à la réputation de l’Allemagne par l’étendue de leur omniscience. Tobias Hollanderus, [210] proconsul de la République de Schaffhouse, [211] mérite un plus ample éloge que ce que je puis en écrire ici, tant pour sa fine connaissance des antiquités que pour les services particuliers qu’il m’a si aimablement rendus. Nul ne peut se dire instruit s’il n’a pas connu Antonio Magliabeschi, [212] conseiller bibliothécaire du sérénissime grand-duc de Toscane, tant il met de bienveillance à écouter tout le monde, comme il m’est arrivé de le constater de mes propres yeux toutes les fois que je suis allé le voir à Florence. [45]

À Rome, où j’ai séjourné pendant quelques mois, j’ai eu de très plaisants entretiens avec deux authentiques Romains dont nous admirons les bonnes mœurs et l’érudition : l’abbé Braccesi, [213] franciscain, était secrétaire du pape Urbain viii ; [214] < Giovanni > Pietro Bellori [215] a été le conservateur des antiquités de plusieurs pontifes, avec une remarquable compétence, dont témoignent les explications qu’il a publiées sur les colonnes de Trajan [216] et de Marc-Aurèle. [46][217] J’ai admiré Ezechiel Spanheim, [218] à Paris, puis à Heidelberg et enfin à Cologne, car ce n’est pas un mince éloge que je dois à cet homme de la plus rare érudition. Je me suis intimement lié à lui, ainsi qu’à son frère Johann Friedrich, professeur de théologie à Heidelberg puis à Leyde. [47][219] Passerai-je sous silence Petrus Paulus Bosca, [220] archiprêtre de Monza, [221] qui fut jadis conservateur de la Bibliothèque Ambrosienne ? [222] Sûrement pas ! Je ne l’oublie pas, tant pour son opuscule De Serpente æneo que pour son insigne savoir et pour sa bienveillance à mon égard. [48]

[Page 100 | LAT | IMG] De même que je n’ai cité aucun Parisien car le nombre des précepteurs que j’y vénère est immense, de même je juge inutile de nommer ici ceux de Padoue car, outre les professeurs de cette Université dont je parle dans ce livre, j’en ai connu beaucoup qui se sont rendus illustres par la diversité de leur érudition. Néanmoins, sans du tout me livrer à la basse flatterie, je me dois de mentionner deux médecins qui professent tous deux à Padoue : Io. Fortius [223] et Hier. Vergerius [224] furent des juges très affûtés en l’art de soigner ; le souvenir de leur générosité à mon égard m’ordonne d’honorer profondément leurs mânes, car j’ai appris d’eux quantité de règles sur la sagesse politique, la prévoyance des médecins et le profit des malades. [49]

Si j’ai pu dépeindre comme ayant été mes amis tous et chacun de ceux que j’ai ainsi nommés, suivant le propos de Socrate, [225] dis-moi qui tu fréquentes et je devinerai tes mœurs, il n’est pas permis de me juger plus favorablement que je ne le désire, car j’en ai rencontré tant et me suis si souvent entretenu avec eux que je n’ai presque jamais quitté leur compagnie sans avoir accru en quelque façon mon savoir ou ma sagesse. Et cela fut partout pour moi un immense soulagement étant donné que, suivant le propos de Chrysostome, [226] ceux qui sont riches en amis ne sauraient éprouver la tristesse[50]

[Padoue, 1676-1682]

La guerre déclarée entre les Français et les Allemands [227] m’incita à sérieusement envisager d’autres projets : à peine se passait-il un jour sans que, depuis mon cabinet de Bâle, je visse des contrées incendiées chez l’un ou l’autre des belligérants. La bonté de sa terre, la célébrité de son antiquité, la gloire de ses lettres et la sagesse de son peuple me persuadaient de préférer l’Italie aux autres pays, car elle est le jardin du monde, la fourmilière des bonnes choses. Ma détermination [Page 101 | LAT | IMG] fut accrue par les lettres de son Excellence le chevalier Grimaldi, personnage qui excelle dans les arts de la paix comme de la guerre, et aussi des grands de Venise, que seule une heureuse fortune avait acquis à ma cause, où j’étais sollicité pour briguer une chaire de médecine à l’Université de Padoue. [228] D’autres courriers, au contraire, modéraient mon ardeur en me rappelant la différence des coutumes qu’on y suit. La réflexion qui m’avait d’abord inspiré l’emporta cependant, et je me résolus courageusement à surmonter toutes les adversités imaginables. Je franchis les Alpes pour me rendre à Padoue en compagnie de ma très chère épouse, Madeleine, [229] qui est la fille de Pierre Hommetz, [230] éminent médecin de Paris. [51] Je ne veux pas taire ici l’exceptionnelle magnificence d’un citoyen de Padoue, le comte Giovanni de Lazara : [231] dès mon arrivée, il m’accueillit dans une très vaste maison, dont il signa même le bail, en témoignage d’une générosité telle qu’il me parut impossible de souhaiter plus grande faveur. Parmi les Vénitiens, Battista Nani, [232] procurateur de Saint-Marc, [233] surnommé la lumière de la République, s’est le premier montré mon protecteur, tant qu’il a vécu ; désormais, c’est Silvestro Valier, procurateur de Saint-Marc et président de l’Université, qui remplit cet office à mon égard ; [234] en 1678, avec ses collègues, il m’a attribué la chaire vouée à l’interprétation d’Avicenne, avec un salaire annuel de 300 ducats, [235] ce qui a été immédiatement confirmé par un arrêt du Sénat. [52][236]

Trois ans plus tard m’advint un autre honneur, qui fut d’être promu à la dignité de chevalier, [237] que l’excellentissime Sénat me conféra très superbement, et je fus décoré du collier d’or par Alvise Contarini, sérénissime Doge de Venise. [238]

En l’an du Christ 1681, tandis que je me consacrais tout entier tant à enseigner mon art [Page 102 | LAT | IMG] qu’à l’exercer, et que je méditais déjà, l’esprit en paix, sur ma mort future, voilà que, deux fois dans la même semaine, des oiseaux de bon augure m’apportèrent à Padoue une très heureuse nouvelle. Et si elle m’était parvenue une troisième fois, je n’aurais pas laissé de m’exclamer, comme Philippe de Macédoine : [239] « Ô dieux, compensez par un léger malheur le bonheur de tant de succès ! » De Rome, de Paris, de Vienne et de Venise me parvenait la même rumeur disant que le roi très-chrétien, Louis vraiment le Grand[240] dans son immense clémence, m’avait accordé sa grâce, dont j’avais jadis été exclu, sans savoir hélas par quel mauvais sort ! C’est ce que j’avais tenu pour le plus cher de mes souhaits, car jamais mon esprit, accablé plutôt que brisé, ne s’était résolu à perdre tout espoir ou tout désir de l’obtenir. [53] Dans la même période, la chaire de chirurgie étant devenue vacante, elle me fut attribuée par le triumvir qui dirigeait l’Université, Hier. Basadonna, [241] Io. Maurocenus, [242] et Nic. Venier, dont l’éminentissime Sénat confirma le décret sur-le-champ. [54]

[Calomnie allemande contre Guy Patin]

Je dois, je pense, ajouter à cela une autre nouvelle, bien qu’elle soit de moindre importance : des lettres reçues de la Faculté de médecine d’Iéna [243] m’avisaient d’exiger quelque réparation car j’avais, depuis quelques mois, à me plaindre vivement d’un certain Johann Conrad Axt [244] qui, à un petit livre de Arboribus coniferis imprimé là-bas en 1680, avait ajouté une lettre de Antimonio [245] où j’estimais qu’une très grave insulte avait été proférée contre la bonne réputation de mon père, ce que je n’aurais jamais pu tolérer. Cette très salutaire Faculté a contraint l’auteur à se rétracter et j’ai eu avis qu’on avait chargé les imprimeurs de supprimer la calomnie [Page 103 | LAT | IMG] par ces mots : À l’édition de ce traité de Arboribus, bienveillant lecteur, j’avais adjoint une Epistola de antimonio, où j’avais mis un conte au sujet du très illustre Guy Patin. Ayant découvert que cela était certainement faux, et sans doute ébruité par des gens jaloux de lui, j’ai pris soin de faire réimprimer l’Epistola ; j’en ai ôté la fable et reconnais hautement avoir insulté la mémoire de ce très brillant personnage[55][246][247][248][249][250][251]

[Stoïque conclusion]

Ami lecteur, voilà ma vie, qui a été un tissu de bonheurs et de malheurs, et tu jugeras toi-même si elle devait être celée ou étalée au grand jour. Je pourrais néanmoins faire état d’innombrables autres faits qui l’ont agitée si j’avais la liberté de coucher sur le papier tout ce qui m’y est arrivé ; mais qu’il est donc ardu d’écrire sur soi-même ! Il est plaisant d’exposer les éminents mérites des autres, non sans en inventer parfois, s’ils n’en ont guère eu : tel n’est pas le sort ingrat de celui qui raconte sa propre vie, puisqu’il ne lui est pas même permis d’imaginer ces dons, pour autant qu’il en ait eu. J’ai relaté quantité de faits et de propos sans craindre d’être accusé de mensonge et, comme chacun le doit, je dédaigne la flatterie. Il y a encore deux choses dont je voudrais m’excuser, qui sont de m’être trop laissé aller, au fil de la plume, soit à la gratitude, soit à de douces réminiscences. Sache enfin que je ne partage pas l’avis de Brutus, [252] qui pensait que la vertu est la servante de la fortune, puisque je crois, comme Épictère, [253] que la fortune, étant donné sa frivolité naturelle, est une putain qui n’offre jamais gratuitement ses faveurs à personne : en vérité, la vertu est la seule maîtresse qu’il faille éternellement honorer. [56]

J’éduque mes deux filles, Gabrielle-Charlotte et Charlotte-Catherine, [254] qui se sont vouées aux études, principalement pieuses, philosophiques et historiques, et avec lesquelles [Page 104 | LAT | IMG] j’ai coutume de converser très agréablement, comme si les très gracieux attraits de leur esprit dissipaient les affligeantes aigreurs d’âme qui m’envahissent parfois. [57] Pour elles comme pour moi, Quis scit quid serus vesper vehat : [255][256] Θεοι δε τε παντα δυνανται. [58][257]

[Autobibliographie]

Nous avons précédemment publié :

Itinerarium Comitis Briennæ[258] Paris, 1662, in‑8o ;
Familiæ Romanæ ex ant. numismatibus[259] 1663, < Paris, > in‑fo ;
Traité des tourbes combustibles[260] Paris, 1663, in‑4o ;
Introduction à l’histoire des médailles, Paris, 1665, Amsterdam, 1667, in‑12 ;
Thesaurus Numismatum, Amsterdam, 1672, in‑4o ;
Quatre relations historiques, Bâle, 1673, Lyon, 1674, in‑12 ;
Pratica delle medaglie, Venise, 1673, in‑12 ;
Suetonius illustratus[261] Bâle, 1675 ;
De numismate antiquo Augusti et Platonis[262][263] Bâle, 1675, in‑4o ;
Encomium moriæ Erasmi, cum fig. Holbenianis[264][265] Bâle, 1676, in‑8o ;
De optima Medicorum secta, Padoue, 1676, in‑4o ;
De Febribus, Padoue, 1677, in‑4o ;
De Avicenna, Padoue, 1678, in‑4o ;
De Numismate ant. Horatij Coclitis, 1678, in‑4o ;
De Scorbuto[266] Padoue, 1679, in‑4o ;
Iudicium Paridis[267] Padoue, 1679, in‑4o ;
Le pompose feste di Vicenza, Padoue, 1680, in‑8o ;
Natalitia Iovis[268] Padoue, 1681, in‑4o ;
Quod optimus Medicus debeat esse chirurgus, Padoue, 1681, in‑4o[59]

Auxquels on peut ajouter :

Lyceum Patavinum, Padoue, 1682. [a]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe. Autobiographie de Charles Patin (Lyceum Patavinum, 1682)

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(Consulté le 12.06.2021)