L. 293.  >
À Charles Spon,
le 6 septembre 1652

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 2d d’août, depuis laquelle on n’a ici parlé que de la maladie de M. de Bouillon-Sedan [2] qui a été jusqu’à l’extrémité à Pontoise. [3] Le sieur Béda des Fougerais, [4] qui était ici son médecin, y a été appelé, on dit même qu’il lui a donné du stibium. [1][5] Les nouvelles portent qu’il est mieux et qu’il en guérira, dont Dieu soit loué. Et cum fata volunt, bina venena iuvant[2][6] Enfin, après en avoir bien parlé, il en est mort le vendredi 9e jour d’août à deux heures après midi, nonobstant les trois prises d’antimoine de Vallot [7] et de Béda. Guénault [8] et Rainssant, [9] qui sont deux grands empoisonneurs chimiques, de corio humano temere admodum ludentes, et in necandis hominibus exercitatissimi[3] en donnèrent ici il n’y a que dix jours à M. Saintot, [10] maître des cérémonies, âgé de 42 ans, fort et robuste, dans une fièvre continue, [11] qui en mourut cinq heures après avec tant de précipitation qu’il n’eut pas même le loisir de recevoir la communion ; [4] ce qui a augmenté l’horreur contre ce poison que le public avait déjà conçue. Les prêtres et les moines en parlent tout haut, et ont délibéré de faire des remontrances à l’archevêque de Paris [12] afin qu’il fasse défense aux médecins d’en donner et aux malades aussi < d’en prendre >, sur peine d’excommunication, [13] si premièrement ils n’ont reçu tous leurs sacrements. Guénault, qui est un dangereux homme, dit que tant plus il en tue, tant plus il gagne ; et in hoc unum incumbit, huic uni studet[5] L’antimoine [14] est même fort décrié à la cour, mais nous vivons en un si mauvais temps que je ne sais s’il est permis à un homme de bien d’espérer quelque amendement in tanta morum corruptela[6] Les charlatans ont bon temps, quia pene omnes volunt decipi[7]

Le 10e d’août, le petit duc de Valois, [15] fils unique du duc d’Orléans, [16] est ici mort d’un catarrhe [17] suffocant, ex dentitione[8][18] On l’avait sevré n’ayant que huit dents, qui était beaucoup trop tôt, ce que nous ne permettrions pas à des enfants de crocheteurs, mais les médecins des princes n’y entendent rien, et ne sont la plupart que charlatans et empiriques ; [19] il le faut ainsi à la cour où un homme de bien n’a que faire et où il ne voudrait point demeurer une heure. Mme la duchesse d’Orléans [20] est grosse, peut-être qu’elle donnera un autre garçon qui pourrait faire [branche], s’il vit, dans la famille royale.

Ce 14e d’août. Pour la vôtre datée du 9e d’août, que je viens de recevoir, je suis bien aise que soyez de retour de Mâcon [21] en bonne santé. [9] Si durant ce voyage vous n’avez perdu que la vue de M. Des François, [22] vous n’avez point perdu grand’chose. Il m’a mandé qu’il avait été chez vous. Sa lettre est si longue et si pleine de babil qu’à peine l’ai-je pu lire. Notre malheureuse guerre continue ; il est vrai que les soldats ne se battent point, mais ils mangent, ruinent et détruisent tout, et ce misérable Paris souffre tout. On nous promet toujours un accord, la paix, le départ du Mazarin, [23] etc. Ils se moquent de nous, ils ont raison, ils ont notre argent et nous le souffrons. Nos licenciés [24] sont cinq, voici leur ordre : MM. Barralis, [25] Lopès, [26] Arbinet, [27] de Sarte, [28] Landrieu. [29] Tous sont bons et savants, le moindre de ces cinq mériterait le premier lieu d’une autre licence. [30]

Le chancelier de l’Université devant lequel j’ai harangué est M. Loisel, [31] docteur de Sorbonne [32] et curé de Saint-Jean-en-Grève, [33] qui est un fort habile homme dans la doctrine et dans son métier de curé, mais qui ne harangue pas bien. [10]

Nous sommes en quelque façon bloqués, mais je pense que l’on ne nous assiégera point autrement. On dit que le roi [34] s’en va dans quelques jours à Compiègne [35] et que le Mazarin se retirera pour quelque temps à Bouillon, [36] près de Sedan, [37] mais tout cela est peu assuré. [11]

Je vous prie de ne vous point donner la peine de transcrire le chapitre de M. Hofmann [38] contre Fernel ; [12][39] gardez-vous bien de prendre cette peine, je ne vous ai jamais demandé que la ligne ou la période où Fernel était injurié ; effacez-la s’il vous plaît afin qu’elle ne soit pas imprimée, et quand on travaillera, gardez la vieille copie s’il vous plaît, afin qu’elle me puisse revenir. Il y a tantôt un an que M. Rigaud [40] est parti d’ici, sic solent nostri bibliopolæ moras nectere[13]

M. de Saumaise [41] n’a rien fait imprimer contre Milton, [42] on dit seulement que sa réponse est faite. [14] Il a dessein de retourner en Suède, mais il eût bien voulu faire un voyage en France pour y revoir encore une fois ses bons parents et amis ; la guerre l’en a empêché jusqu’à présent ; je voudrais bien le voir encore une fois à Paris. On m’a dit que Milton faisait réimprimer son livre pour une seconde fois in‑4o, augmenté de moitié, à Londres ; si cela est, il nous en pourra venir quelqu’un de deçà, et même, je crois que l’on ne tardera guère de l’imprimer aussi en Hollande. Il est vrai, et je l’avoue avec vous, que ce Milton est un rude joueur et que je voudrais avoir vu la réponse que lui fera son adversaire sur tant de particularités ; mais pourquoi ce badin, qui a, ce dit-il, tant de raisons, s’amuse-t-il à parler de Mme de Saumaise, [43] qui est une femme incomparable ? Eo nomine[15] si je tenais ce Milton, je l’étranglerais. Il est homme d’esprit éveillé, son style est gai et enjoué, il dit d’assez belles choses, mais il ne devait point mêler de telles injures ; joint qu’il n’a point encore gagné sa cause. Le crime des Anglais est sans exemple et plein d’horreur, et d’une effroyable conséquence. [44]

Je me suis enquis, tout exprès pour vous complaire, du prix des livres que m’avez mandés : les Conciles du Louvre [45] en blanc, en 37 volumes, coûtent tout en un mot, 300 livres[16] et la grande Bible de Vitré [46][47] en dix grands volumes et plusieurs langues, en blanc, 450 livres. [17][48] On m’a dit qu’il n’y avait rien à rabattre.

Je vous prie, en continuant, [18] de faire mes recommandations à nos bons amis MM. Gras, Falconet et Garnier. Depuis trois jours est mort ici un fort honnête homme nommé M. Limonne [49] qui était médecin domestique de M. le garde des sceaux de Châteauneuf. [50] C’est lui qui s’était enfermé avec son maître lorsque le cardinal de Richelieu [51] le fit mettre prisonnier dans Angoulême [52] l’an 1633, et a demeuré avec lui jusqu’à présent. [19] Il était fort honnête, civil, courtois et savant ; il était natif d’auprès de Vienne [53] en Dauphiné.

Le lundi 19e d’août, le roi et la reine [54] sont sortis de Pontoise et sont allés à Liancourt, [20][55] pour delà aller à Compiègne. Ce même jour, le Mazarin en sortit aussi et prit le chemin de Meaux, [56] pour delà aller à Château-Thierry. [57] On dit que delà il s’en va devers Liège, [58] à Dinant ; [59] d’autres disent à Bouillon ou à Metz. [60] Ut ut sit, non est fera bestia, habet animum redeundi[21][61] et aussi être ainsi que la reine l’entend, et le roi aussi, non vero aliter[22]

Ce même lundi, 19e d’août, est ici mort M. le président de Bailleul, [62] deuxième président au mortier. Il avait un fils unique [63] reçu en survivance qui dès le lendemain prit sa place dans la Grand’Chambre[23]

Notre Faculté est ici en division pour un plaisant rencontre, c’est que l’Université de Paris a droit de nommer à quelques bénéfices, et entre autres à trois cures de Paris. Le Droit canon y a depuis peu nommé, de sorte que notre rang est venu. [24] Aujourd’hui trois des nôtres font brigue pour avoir la cure de Saint-Germain-le-Vieux, [64] qui est dans le Marché-Neuf. [25][65] M. Merlet, [66] qui est un de nos anciens, la demande pour un sien fils [67] qui est déjà abbé de Saint-Lô [68] moyennant 8 000 livres de rente ; [26] mais jamais trop de bien ne chargera Normand, ces gens-là sont toujours habiles à succéder et à prendre tout ce qui vient afin que rien ne tombe à terre, tant ils ont peur de mourir de faim. Le deuxième est M. Piètre, [69] qui la demande pour son frère [70] qui est avocat et excellent homme, il est fils de Nic. Piètre, [71] petit-fils de Simon [72] et neveu du grand Simon ; [73] le mérite de ces trois grands hommes surpasse et vaut mieux que tous les écus que le Mazarin a volés à la France. [27] Le troisième compétiteur est M. Richard [74] qui la demande pour un sien frère, [75] bachelier en théologie, grand prédicateur et janséniste fort zélé, pour qui pareillement tout le parti se remue. [28][76] Il y a encore quelques autres externes qui regardent ce bénéfice vacant pour l’empaumer, mais ils auront de la peine à y parvenir si peut-être ce n’est quelque force externe qui s’en mêle : on parle du cardinal de Retz, [77] mais je ne sais si les grandes affaires qui l’occupent pourront lui permettre d’y penser. Non vacat exiguis rebus adesse Iovi[29][78][79] Le parti de M. Piètre est le plus juste pour obtenir notre nomination, par le mérite de feu son père, son oncle et son aïeul ; mais bien souvent la brigue renverse le bon droit. M. Merlet, qui est un Normand fort entendu en chicane, remue ciel et terre. M. Richard fait aussi jouer tous les ressorts de la puissance des jansénistes, dont la force est considérable. Mais il n’y en a pas un qui le mérite en sa personne comme notre M. Piètre, qui est un grand homme bien fait, honnête, sage et savant, de très bonne réputation dans le barreau, et à qui, pour sa vertu connue, tout le Palais souhaite qu’il l’obtienne. Il est vrai que si nous étions bien sages, nous ne marchanderions pas de lui donner, et même avec joie, pour lui faire connaître l’estime que nous faisons de ses ancêtres qui ont été des hommes incomparables et pour lui faire entendre la bonne opinion que nous avons de lui ; mais je vous dirai, à notre honte et à mon grand regret, et néanmoins très véritablement, talis sapientia apud nos non habitat[30] on ne fait plus tantôt rien par raison dans tout le monde, tollitur e medio sapientia, vi geritur res ; [31][80] la brigue, la fourberie, l’imposture, l’intérêt, la cabale sont le grand mobile de ce monde. Nempe omnis ordo exercet histrioniam[32][81] il n’y a pas jusqu’à notre vieux M. Moreau [82] (que la grande et sèche vieillesse a tantôt infatué) qui ne veille et ne promette de favoriser à Merlet et qui, non sans honte, abandonne lâchement le parti de M. Piètre, combien qu’il doive son érudition, son doctorat, [83] l’Hôtel-Dieu [84] de Paris (dont il est le premier médecin depuis 34 ans) et sa première femme, laquelle s’appelait Anne Piètre, [33][85][86] à feu M. Simon Piètre qui l’avait tenu chez lui pour précepteur de ses enfants, et qui a été le seul et premier auteur de sa réputation et de sa fortune. Je ne vous en écris qu’à regret et pressé, voire poussé de la douleur que j’en ai sur le cœur. Je pense que les vieilles gens sont ordinairement ingrats : c’est qu’il attend des consultations de Merlet ; [87] mais outre qu’il est bien vieux, M. Jean Piètre, qui est un maître homme, aurait bien moyen de faire mieux que ce Merlet qui n’en peut plus tantôt, accablé du poids de 70 ans et d’une grande maigreur qui le menace de lui faire bientôt voir la rive du Cocyte. [34][88] Voilà où nous en sommes, par l’avarice et l’ingratitude qui règnent aujourd’hui partout, et qui se fourrent même jusque dans le sanctuaire. [35] Quand M. Piètre ne l’aura point, il a de quoi vivre sans cela ; mais j’ai regret qu’une si belle et si plausible occasion se passe sans témoigner à ces deux Messieurs, [36] qui sont gens tous deux de grand mérite, quel état nous faisons par obligation, d’eux, de leur mérite et de celui de tous leurs ancêtres. La fourberie et l’impudence ont aujourd’hui tant de crédit que je m’étonne comment il y a encore quelques gens de bien au monde, quum tam multa liceant improbis ; [37][89] je ne vois plus qu’injustice, fourberie, mensonge, hypocrisie et telles autres denrées pour toute bonne raison. [90]

Nous avons ici notre vieux archevêque fort malade. Pour le coadjuteur son neveu, qui est le nouveau cardinal de Retz, l’on dit qu’il a reçu ses passeports pour aller à la cour avec pouvoir d’y mener qui il voudra ; et même dit-on qu’il partira au plus tôt et qu’il emmènera d’ici quant et soi plus de 400 personnes. [38] Vous diriez que tout le monde veut quitter Paris, comme si la peste ou la famine nous y devaient accabler ; peut-être que le malheur ne sera pas si grand que l’on pense. M. Séguier, [91] chancelier de France, après avoir longtemps attendu après des passeports du duc d’Orléans, a enfin trouvé moyen de se sauver et de sortir de Paris, ce qu’il fit hier. [39]

Enfin la vertu et la justice ont triomphé : ayant fait assembler de nouveau tous nos docteurs et leur ayant représenté tous les titres que les compétiteurs m’avaient mis en main, chacun a dit son avis par ordre, et sans bruit ; [40] le parti de M. Merlet a été plus faible et n’a eu que 21 voix, M. Richard en a eu 32 par le moyen de la brigue des jansénistes, et M. Piètre en a eu 37 ; de sorte que nous avons fait curé de Saint-Germain-le-Vieux à Paris M. Simon Piètre, qui était par ci-devant un savant avocat. [41] Il est frère de Jean, fils de Nicolas, neveu et filleul du grand Simon, lequel mourut l’an 1618, et petit-fils de Simon Piètre, doyen de notre Faculté l’an 1566, auquel an l’antimoine [92] fut condamné, et duquel vous voyez le décret de nos anciens dans notre ami M. Hofmann, in libro de Medicamentis officinalibus[42][93] J’en suis tout ravi de joie et dans un excès extraordinaire. Plût à Dieu que je pusse aussi bien vous mander la paix qui est si fort nécessaire à tout le monde ; mais voilà qu’on en parle bien autrement : on dit que la reine ayant refusé de donner aux princes, depuis le départ du Mazarin, une amnistie en bonne forme et telle qu’ils la demandaient, ils se sont raccommodés avec le duc de Lorraine [94] qui leur donne, par un nouvel accord fait entre eux, quelques troupes avec lesquelles ils rétablissent leur parti ; [43] et dès aujourd’hui, de l’heure que je vous écris, le prince a ramassé toutes ses troupes et les a fait passer vers Corbeil [95] pour aller attaquer les troupes du maréchal de Turenne [96] qui est devers là, tandis que les Lorrains y avancent aussi ; de sorte que l’on croit que dans deux jours ils se peuvent rencontrer et se battre, de quoi le prince de Condé [97] a bien envie, de regret qu’il a d’avoir perdu Montrond en Berry [98] qui s’est enfin rendue au comte de Palluau [99] après 10 mois de siège, et qu’il n’a pu faire lever. Ledit Palluau en a été fait maréchal de France. [44] Je vous donne avis que le duc de Lorraine est à Paris et qu’il a aujourd’hui dîné dans le Luxembourg ; [100] qu’il est revenu avec 12 000 hommes qui sont à quatre lieues d’ici et qui sont prêts de se battre avec le maréchal de Turenne qui a ses troupes entre Corbeil, Villeneuve-Saint-Georges, [101] et Charenton. [45][102] La reine a mandé toutes les troupes du côté de Picardie pour venir au secours du maréchal de Turenne. Peut-être qu’ils ne se battront pas, c’est la raison d’en douter, mais c’est chose certaine qu’ils ruineront tout, tant les uns que les autres ; tout est perdu ici alentour. Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 6e de septembre.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 septembre 1652

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(Consulté le 14.12.2019)