L. 294.  >
À Charles Spon,
le 25 octobre 1652

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du 6e de septembre, je vous dirai que la guerre continue toujours alentour de Paris, quelques troupes que nous ait emmenées le duc de Lorraine. [2] Le nombre des mangeants en est augmenté, [1] mais personne n’en est soulagé, la paix même n’en avance pas davantage. Le coadjuteur [3] est revenu de Compiègne [4] avec ses curés, qui n’a rien rapporté de la cour que de simples paroles et de froides promesses de quelque accommodement. [2] Les six corps de marchands [5] de cette ville, qui sont las de ne rien faire depuis longtemps à cause que la guerre leur ôte tout le commerce, ont délibéré d’envoyer des députés vers le roi [6] pour le prier de revenir ici. [3] On dit que le duc d’Orléans [7] est malcontent de cette députation ; que le roi ne sera plus guère à Compiègne. Les uns disent qu’il revient à Saint-Germain, [8] les autres que le voyage est différé pour 15 jours. [4] Un grand de la cour a écrit ici que l’on parle d’un voyage d’Amiens [9] et que le roi y pourra bien passer l’hiver si les princes ne se mettent à leur devoir. Je croirais bien que le roi ne reviendra pas si tôt à Paris, quelques-uns qui sont auprès de lui craignant fort ce retour, et entre autres le premier président [10] et la reine [11] même, qui sont cause de tous les malheurs depuis un an arrivés ici alentour.

J’ai reçu un paquet de lettres qui vient de M. de Sorbière [12] pour être rendu à M. Du Prat, [13] c’est un de ses amis qui me l’a apporté céans. Je [sais] que ledit sieur Du Prat m’avait dit adieu il y a plus d’un m[ois et] qu’il m’avait parlé de Lyon. Je vous prie de me mander s’il y e[st encore, afin que] je lui envoie ledit paquet, et où il est logé, afin que j’y mette s[on adresse].

Le P. Petau, [14] fameux jésuite, fort vieux et fort cassé [d’avoir trop] étudié, avait obtenu de ses supérieurs qu’on le menât à Orléans ; [15] ce qui [lui fut] accordé ; mais tôt après, il s’y ennuya, sur l’opinion qu’il eut de n’y […] ; enfin, il a obtenu qu’il serait ramené à Paris. Comme il fut à trois lieu[es…], leur carrosse fut attaqué par des voleurs qui dépouillèrent quatre séculiers [qui y] étaient et n’épargnèrent même pas l’autre jésuite du P. Petau. Pour lui, [ils] eurent bien de la peine à se résoudre de ne lui en pas faire autant ; il se nom[ma] à eux, et les pria d’avoir pitié de sa vieillesse et de sa maladie ; ce qu’ils firent à la prière d’un d’entre eux qui lui dit qu’il avait autrefois étudié aux jésuites et qu’il honorait sa doctrine ; et ainsi, il ne fut pas dépouillé. Ne voilà pas un brave larron qui porte encore quelque respect à la science ?

Les députés des six corps des marchands ont enfin obtenu des passeports de M. le duc d’Orléans et ont été à la cour prier le roi de revenir en sa bonne ville de Paris. On leur a fait grand accueil, mais ils n’ont apporté que de belles paroles. Depuis ce temps-là, le roi a quitté Compiègne et est revenu à Pontoise, [16] où il est de présent. [5]

Ce 8e d’octobre 1652. Les armées qui étaient ici alentour et vis-à-vis l’une de l’autre commencent à se séparer et à décamper : le maréchal de Turenne [17] s’en va à Lagny, [18] et par delà jusqu’à Provins ; [19] le duc de Lorraine fait prendre le chemin de Dammartin [20] et de Creil [21] aux siennes, [6] pour delà gagner la frontière vers Soissons [22] et faire mettre sa petite armée en quartier d’hiver dans le Luxembourg. [23]

On dit qu’ils ont entre eux accordé d’une trêve de dix jours tandis qu’ils feront écouler leurs troupes par diverses provinces et au long de différentes rivières, Turenne au long de la Marne, les Lorrains au long de la rivière d’Oise, et tout cela sans coup férir. Ils ont tout mangé et tout ruiné sans avoir tiré un coup de mousquet ni d’épée, si ce n’est peut-être quelque coup d’estramaçon ou de bâton qu’ils ont donné à des paysans désarmés, [7] qu’ils ont par hasard rencontrés dans les champs ; car autrement, tout le monde s’enfuyait de leur fureur. Ils ont fait l’août et vendange [24] tout alentour de Paris, [8] à dix lieues à la ronde ; et nous avons cette obligation au Mazarin, [25] sans beaucoup d’autres, à la reine et à son Conseil. On parle ici d’envoyer des députés plénipotentiaires sur quelque ville frontière de Flandres [26] pour y traiter de la paix générale. On dit aussi que le prince de Condé [27] et le Mazarin en seront, ce que je ne crois point, non plus que ce que l’on dit des états généraux à Tours [28] l’hiver prochain. [29]

Ce 12e d’octobre. Aujourd’hui, 12e d’octobre, est mort ici M. de Chavigny, [30] fils unique du bonhomme Bouthillier [31] qui mourut ici il n’y a que sept mois. Il avait été secrétaire d’État sous le feu cardinal de Richelieu [32] et avait tellement dérobé que l’on croit qu’il avait 200 000 écus de rentes. Il laisse douze enfants vivants et n’a que 46 ans. Sa maladie était une fièvre double-tierce [33] qu’une prise d’antimoine [34] ordonnée par un charlatan [35] (quo genere hominum mire delectabatur[9] lui rendit continue. [36] Une autre prise du même poison l’abattit tout à fait et l’assoupit. Un autre charlatan nommé Lagneau [37] lui en donna une troisième qui le tua ; [10] et ainsi est mort de deçà sans être plaint de personne. On dit qu’il est mort de regret de ce que les princes lui ont reproché qu’il les trahissait, ce qu’on lui a prouvé par une lettre qui avait été interceptée. [11] Il était chef du Conseil du prince de Condé et assez avant dans les bonnes grâces du duc d’Orléans. On croit aussi que, comme il était haï de la reine, il aurait pu être empoisonné ; mais je pense que tout son poison n’a été autre que cet antimoine qui l’a mis au tombeau. [12] C’est lui qui nous a engés de Mazarin et qui l’a élevé au ministériat, d’où il espérait de le faire chasser et de prendre sa place ; [13] mais cela ne lui a pas réussi, non plus que beaucoup d’autres desseins qu’il a eus en sa vie. Il avait autrefois, à l’insu du cardinal de Richelieu, entretenu le roi défunt de faire revenir la reine sa mère [38] en France ; et par le moyen d’icelle, faire chasser ce cardinal et prendre sa place dans le gouvernement des affaires. Le feu roi Louis xiii [39] le voulait bien et lui avait promis, mais de malheur pour bien du monde, la corde rompit et la reine mère mourut. [14] Le cardinal de Richelieu, qui mourut cinq mois après, ne l’a jamais su ni découvert, mais le roi l’a dit en sa dernière maladie à quelqu’un. On dit qu’il jouait ordinairement les deux. [15] Il était ennemi des jésuites ou au moins, était ordinairement contraire à leurs desseins. Il faisait ici le janséniste et le réformé de la primitive Église, [16] mais il n’en était pas plus homme de bien. Nil concedebat nisi ad pondus[17] il pesait son boire et son manger, et imitait tant qu’il pouvait la sobriété du Cornaro [40] de Venise ; [18][41] et néanmoins, il est mort à 45 ans, d’une fièvre et de trois prises d’antimoine, mais il n’en faudrait pas tant pour tuer un plus homme de bien que lui.

Ce 13e d’octobre. Les troupes du duc de Lorraine s’en retournent hors du royaume, mais c’est en raflant et ravageant tout ; elles prennent le chemin de Soissons. Lui-même sortit hier de Paris pour ne plus revenir ; et aujourd’hui, le prince de Condé en est sorti avec quelques grands de ses amis, on dit qu’il s’en va à Stenay, [42] d’autres à Bruxelles, [43] tandis que le duc d’Orléans traitera de la paix et en accordera pour soi, pour ledit prince, pour le Parlement, pour la ville de Paris, etc. On dit aussi que le maréchal de Turenne est reculé et qu’il emmène pareillement ses troupes. [19]

[Nouvelles sont aujourd’hui arrivées que le prince de Conti [44] est mort à Bordeaux : voilà bien des bénéfices vacants que la reine sans doute donnera au Mazarin puisqu’il est si heureux d’être encore en crédit depuis qu’il a causé tant de maux. Le roi est sorti de Mantes [45] et est arrivé d’hier à Saint-Germain-en-Laye.] La nouvelle est fausse. [20]

Nous avons perdu depuis 14 jours deux de nos compagnons, dont l’un est M. Thévenin [46] qui s’était retiré à Châlons en Champagne, [47] son pays natal, où enfin il a trouvé la fin de sa vie. L’autre était un bonhomme sanguin nommé M. de Vailli [48][49] qui est mort d’une apoplexie, [50] per quam factum est ut penetraverit ad plures [21] en douze heures ; il était fort vieux et si abattu qu’il ne faisait plus rien. Vos imprimeurs [51] ne font-ils non plus à Lyon qu’ici ? On n’imprime rien ici qui vaille : quelques libelles, quelques burlesques, dum imminet summa rerum[22] M. Rigaud [52] ne se souvient-il point de ce qu’il m’a promis il y a un an passé touchant les trois traités de notre bon ami feu M. Hofmann [53] et votre Sennertus [54] avance-t-il ? [23] On dit qu’en Hollande le nombre des malades est effroyable ; ils meurent tous, nonobstant le fréquent usage des sudorifiques : [55] quo Deorum monstrante hanc perfidiam ? [24] où est-ce que ces gens-là ont appris la médecine ? Saigner [56] très peu ou point du tout, purger [57] peu avec des poudres, des pilules [58] ou de l’antimoine, et puis faire suer des malades qui ont les vaisseaux, le ventre et l’habitude du corps pleins d’ordure et de beaucoup d’impuretés ? Profecto ista curandi methodus non est medicina, sed carnificina : vel ut cum Asclepiade loquar apud Galenum, vera meditatio mortis[25][59] Si M. Rigaud a commencé notre impression, obligez-moi de m’en envoyer la première feuille enfermée dans votre lettre.

Nous avons solennisé la fête de la Saint-Luc [60] en notre Faculté, more solito, et le lendemain, en une grande assemblée, avons reçu le serment des chirurgiens [61] et des apothicaires. [26][62] Le même jour, M. le maréchal de L’Hospital, [63] gouverneur de Paris, et M. Le Fèvre, prévôt des marchands[64] qui s’étaient retirés d’ici à cause du massacre de l’Hôtel de Ville, le 4e de juillet (qui fut le même jour que mourut ici le sieur Vautier [65] de son misérable antimoine), sont rentrés dans Paris en pompe triomphale, accompagnés et suivis des trompettes et gardes du roi, escortés de tous les colonels de la ville avec leurs capitaines et officiers, et les archers de l’Hôtel de Ville. [27] Cela faisait une troupe de plus de 1 200 cavaliers fort lestes que tout le monde a vue avec grande joie, d’autant que le gouverneur de Paris a dit par les rues que lundi prochain (21e d’octobre) le roi viendrait coucher à Paris, savoir dans le Louvre, [66] et non pas au Palais–Cardinal [67] où on envoie loger le roi et la reine d’Angleterre, [68][69] qui n’ont point été de leur dernier voyage plus loin qu’à Saint-Germain. [28]

Je vous prie de voir derechef chez vos libraires qui vendent de vieux livres, s’ils n’avaient point quelque vieux Rabelais ; [70] et si en trouvez quelqu’un qui soit bien conditionné, faites-moi la grâce de me l’acheter.

Nous avons ici reçu la nouvelle que notre bon ami M. Naudé [71] est arrivé à Stockholm, [72] où il a été fort bien reçu, et qu’il a entretenu la reine de Suède [73] très paisiblement par trois différentes fois, dont je suis ravi.

Ce 22e d’octobre. Enfin, après plusieurs allées et venues, après plusieurs invitations, et principalement après celle des colonels qui furent bien reçus et bien ouïs du roi à Saint-Germain, le roi s’est enfin résolu de venir à Paris, où il entra hier avec petit train, mais où il fut bien reçu avec un perpétuel Vive le roi et un nombre incroyable de peuple. [29] Il alla droit descendre au Louvre où il a couché. On manda de la part du roi hier au duc d’Orléans qu’il eût à venir saluer le roi au Louvre dès hier au soir et à renoncer au parti du prince de Condé, ou bien à sortir de Paris. Après quelques réponses et renvois, n’osant ni ne voulant faire les deux premiers articles, il promit de sortir de Paris, ce qu’il a fait aujourd’hui dès six heures du matin. [30] On dit qu’il s’en va à Limours, [74] et que Mademoiselle d’Orléans, [75] sa fille, a reçu commandement de se retirer à Dombes [76] qui est en vos quartiers. [31] M. de Beaufort [77] a pareillement reçu ordre de sortir de Paris. [32] Tous les présidents et conseillers du Parlement reçurent hier au matin chacun un billet, qu’ils eussent à se trouver aujourd’hui au Louvre en habit rouge, hormis douze d’entre eux qui sunt signati[33] Cette restriction fit qu’ils s’assemblèrent hier au Parlement, où ils délibérèrent d’aller tous ensemble au Louvre, tant mandés que non mandés, et que pour y aller tous de compagnie, ils se trouveraient tous au Palais à sept heures du matin ; après quoi ils sont allés tous ensemble au Louvre dans divers carrosses, habillés de leurs robes rouges. Après avoir été quelque temps là, on les a fait entrer dans une grande salle où, en présence du roi, du chancelier de France, [78] de M. le garde des sceaux [79] et autres Messieurs du Conseil, on a lu une déclaration de réunion du Parlement de Pontoise avec celui de Paris ; puis après, une autre d’amnistie, à la réserve de quelques particuliers. [34][80] On avait bien promis une amnistie générale, mais c’est une maxime de droit, que les jurisconsultes avouent fort et même qui est fort véritable ailleurs, que regulæ generales numquam bene concludunt[35] Ces particuliers sont neuf, la plupart conseillers, que le roi veut qu’ils sortent de Paris et qu’ils se retirent à dix lieues pour le moins d’ici ; l’un desquels est M. le président de Thou, [81] président en la première des Enquêtes, fils de celui qui nous a laissé une si belle Histoire [82] et frère de ce pauvre malheureux [83] que ce tyran de cardinal de Richelieu fit décapiter à Lyon il y a dix ans passés. [36] Le bonhomme Broussel, [84] conseiller de la Grand’Chambre âgé de 80 ans, pour qui on fit des barricades l’an 1648, en est un aussi, avec MM. Portail, [37][85] Bitault, [86] Machault, [38][87] Coulon, [39][88] le président Viole, [89] de Croissy-Fouquet, [90] Martineau, [40][91] Genoux. [41][92] Les voilà tous nommés. [42] Enfin, on leur a lu une autre déclaration par laquelle le roi leur défend de se mêler en aucune façon des affaires d’État et des finances ; ce dernier est en faveur des partisans qui enragent bien fort d’être obligés de passer par les mains du Parlement pour faire vérifier les édits qu’ils obtiennent au Conseil. Après toutes ces lectures, ils ont été congédiés et s’en sont allés tout droit au Parlement, valde mæsti [43] d’avoir perdu quelques-uns de leurs compagnons et de ce que l’amnistie n’était pas entièrement pour tous.

N’avez-vous point appris des nouvelles de M. Sebizius, [93] de Strasbourg ? Fait-il imprimer son commentaire in Galeni librum de curandi ratione per sanguinis missionem ? [44] Comment se portent Messieurs nos bons amis, MM. Gras, Garnier et Falconet ? [94] Je vous supplie de leur présenter mes très humbles baisemains. J’espère, au premier loisir que je pourrai attraper, d’écrire un mot à M. Falconet, auquel je dois réponse pour deux des siennes. [45] Le duc de Lorraine et le prince de Condé ont eu grosse querelle ensemble près de La Ferté-Milon, [95] d’autant que le duc n’a point voulu donner ses troupes au prince pour assiéger cette petite ville qui lui a refusé du pain de munition [96] pour son armée. [46] Les deux chefs et les deux armées se sont séparés là-dessus, et vont par divers chemins, aussi bien que par différentes intentions, jusque sur la frontière de Champagne. M. de Tavannes [97] a quitté le prince de Condé ; aussi a fait Clinchant, [98] M. de La Rochefoucauld [99] et autres seigneurs qui trouvent ce prince trop fâcheux à contenter. [47] On dit ici que le roi a envoyé à Limours vers M. le duc d’Orléans un seigneur de la cour qui est cousin germain du prince de Condé, nommé M. le duc de Damville. [100][101] Ce sont négociations de princes quæ utinam cedant in bonum et commodum Reipublicæ[48] Je vous baise les mains de toute mon affection et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 25e d’octobre 1652.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 25 octobre 1652

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(Consulté le 17.11.2019)