L. 295.  >
À Charles Spon,
le 1er novembre 1652

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 25e d’octobre, dans laquelle j’en avais enfermé une pour M. Falconet [2] auquel je n’avais rien écrit il y avait fort longtemps. Je délivrai madite lettre à M. Huguetan [3] l’avocat qui me promit de la vous faire rendre, et c’est à quoi je m’attends comme d’une chose très certaine.

Ce dimanche 27e d’octobre. Mais tandis que cette dernière lettre court la poste pour tomber entre vos mains, voilà que je reçois la vôtre, toute pleine d’affection et d’amitié selon votre coutume, mais je n’y trouve point de date. [1] C’est que vous ne voulez point que votre bienveillance soit réduite à quelque espace de temps ; elle sera, Dieu aidant, immortelle de part et d’autre, sic voveo, sic opto[2] Je l’espère ainsi de vous et ferai de mon côté tout ce que je pourrai afin de n’y pas manquer.

Je vous remercie du soin que vous avez pour moi, ma lettre qui n’est partie d’ici que depuis deux jours pourra vous mettre hors de peine. Dès que M. Du Prat [4] sera ici, je tâcherai de le voir et lui rendre son paquet de M. Sorbière [5] auquel j’ai écrit une grande lettre depuis huit jours, combien qu’alors je fusse extrêmement empressé de différentes façons.

Je m’étonne de votre correcteur d’imprimerie, M. d’Antoine. [6] Il faut que cet homme ait l’esprit bien délicat et soit fort tendre aux mouches : [3] l’opinion de traduce [4] le pique et c’est celle qui me semble la plus vraie ; au moins est-elle la plus palpable. Medicus est artifex sensualis, ea credit tamen quæ videt[5] j’ai autrefois étudié cette question, laquelle véritablement est fort difficile quæque superat humani ingenii captum [6] à cause de plusieurs hypothèses qu’il faut y soumettre comme fondements qui ne sont guère assurés. De quo plura coram[7]

Je suis ravi de ce que l’on imprime un livre du P. Théophile. [7] Ce titre me plaît bien, sera-t-il bientôt fait, est-il in‑4o, n’y aura-t-il pas moyen d’en avoir un de bonne heure ? J’espère que oui. [8]

M. Simon Piètre, [8] fort habile homme et jadis excellent avocat, est paisible possesseur de sa cure, Dieu merci et nous. Il en est fort content et joyeux, et moi pareillement. [9]

L’acquisition du Simon Majolus [9] n’est pas grand’chose. Il est plus gros qu’il n’a de sens, il y a là-dedans beaucoup de matière et assez peu de forme ; ce livre-là n’est guère différent du travail loyolitique de quelques moines ou Allemands. [10] Je me suis laissé dire autrefois que ce Majolus était fils d’un juif, mais il n’importe, pourvu qu’il vous plaise.

Si le jubilé [10] ne nous vient, nous tâcherons de nous en passer ; mais il n’y a personne qui y perde plus que les médecins car ces promenades font toujours des malades : Medicis gravis annus in quæstu est[11][11] Les femmes de Paris s’en vont deux à deux, de rue en rue et d’église en église ; si elles ne gagnent les pardons, elles gagnent des crottes et s’échauffent enfin si bien qu’elles en deviennent malades ; mais je souhaite que le nombre n’en augmente point, nous n’en avons que trop, habeat sibi suas phyliras ipse pater Romulidum[12]

Il y a ici deux livres nouveaux, l’un in‑4o, l’autre in‑fo, faits par des pères loyolites [12][13] contre les jansénistes. L’in‑fo est intitulé Anti-Iansenius, le vrai auteur en est un P. Martinon, [13][14] professeur en théologie à Bordeaux, mais ils ont déguisé ce nom et y en ont mis un emprunté : sic faciunt callidissimi æruscatores[14] L’autre in‑4o porte le nom d’un certain P. Annat. [15][15] Les jansénistes sont avertis du tout, et méprisent l’un et l’autre. La Société est en possession de faire beaucoup de livres : [16] nuls bons, quelques médiocres et fort grande quantité de mauvais, Ægyptus homerica, pauca bona, mala multa[17][16] Si ces deux livres pouvaient mériter quelque bonne réponse, ils n’en manqueraient pas : il y a ici du parti contraire de fort habiles gens, et des plus savants du monde, qui ne redoutent en aucune façon les attaques, les embûches et les attentats de ces bons Sociennes. [18][17]

On traite ici de la paix du duc d’Orléans, [18] qui est à Limours, [19] mais on ne dit pas où est sa fille. [19][20] Le prince de Condé [21] est devers Soissons, [22] que plusieurs de ses amis particuliers ont abandonné. On dit que le Mazarin [23] sera ici dans huit jours et que, pour le froid qui commence, il veut se venir réchauffer à la cour et y passer son hiver. [20]

Ce 29e d’octobre. Aujourd’hui, j’ai accompagné M. le recteur de l’Université, [24][25] menant avec moi quelques-uns de nos docteurs, qui est allé faire au roi [26] et à la reine [27] sa harangue pour se réjouir du retour de Leurs Majestés à Paris. [21] Nous y avons été fort bien reçus et le recteur a fort bien harangué. Le même jour ont été reçus à pareil ouvrage Messieurs de la Chambre des comptes, de la Cour des aides[28] des Monnaies, [29] du Châtelet [30] et les six corps des marchands. [31]

Comment se porte notre bon ami, M. Gras ? [32] Faites-moi la faveur de l’assurer de mes très humbles services. J’ai céans une thèse [33] in‑4o que je pense être de lui, elle est de Bâle [34] l’an 1615, Præside Clarissimo viro D.D. Emmanuele Stupano ; [22][35] il est là-dedans nommé Henricus Grassus, Lausann. Helvetio-Gallus[23]

Le duc d’Orléans enfin a fait sa paix avec abstraction de toute sorte d’autre intérêt, præter quam propriæ salutis[24] Il est à Chartres [36] de présent, on dit qu’il ira à Orléans [37] et à Blois [38] prendre de l’air, tandis que le Mazarin reviendra à la cour et rentrera dans son ancien poste de crédit et d’autorité. Le prince de Condé est sur la frontière de Champagne par delà Reims, [39] on dit qu’il pense aussi à faire sa paix. Pour Mademoiselle, on ne sait où elle est : elle n’est point au Bois-le-Vicomte, [40] maison qui lui appartient à cinq lieues d’ici ; [25] quelques-uns croient qu’elle est à Paris cachée, ce que j’ai de la peine à croire, d’autant qu’elle n’y serait point en sûreté vu que quelqu’un la découvrirait, tandis principalement qu’elle est fort haïe de la reine, et du roi même à qui on [a] donné data opera [26] de l’aversion afin que jamais il ne la puisse épouser.

Voilà donc le parti des princes abattu par leur propre faute, tant pour n’avoir su bien faire la guerre en se rendant maîtres de quelque place sur la rivière de Loire, [41] ce qu’ils pouvaient aisément faire dès devant Pâques, comme à Jargeau [42] ou à Beaugency, ou < en > ne défaisant pas les troupes du roi à Sully [43] et Gien, [44] ce qui était en leur pouvoir ; que pour ne s’être saisis des petites places d’ici alentour, comme de Corbeil [45] et de Lagny, [46] ce qui était fort aisé, voire même, faute d’argent et de crédit, qu’ils ont perdues par leur mauvaise conduite, s’étant fait extrêmement haïr à Paris par l’infâme et horrible massacre qu’ils firent faire à l’Hôtel de Ville le 4e de juillet, où leurs créatures mêmes furent maltraitées et où j’ai perdu malheureusement mon bon ami feu M. Miron [47] qui était un des plus parfaits hommes de ce siècle. La haine qu’on leur portait de cette misérable journée a encore augmenté contre eux de ce qu’ils ont permis (et n’ont pu autrement l’empêcher) que les troupes qu’ils avaient ici alentour n’aient tout ruiné et pillé, tant aux paysans qu’aux bourgeois, comme s’ils eussent été nos ennemis et nos assiégeants. Le voisinage de ces gens-là ne vaut rien, tout est ruiné à dix lieues à la ronde de Paris (outre les endroits par où les armées ont passé en allant ou retournant), tant par l’armée du roi que celle des princes ou celle du duc de Lorraine, [48] qui est venu deux fois ou s’en est retourné deux fois sans coup férir ni tuer personne, mais ils en ont bien ruiné. Ne voilà pas une plaisante façon de faire la guerre, de ravager tout et ne point tirer un coup d’épée ? Comme toutes les avenues de Paris étaient pleines de voleurs et qu’il n’y avait aucune assurance d’en sortir non plus que d’y entrer, enfin que pas un carrosse ou messager n’échappait [à] leurs griffes, on a envoyé des lieutenants du prévôt de l’Île [49] et des archers ici alentour, [27] de tous côtés, afin de les prendre ou de les chasser de là. Cela pourra servir à quelque chose, mais de malheur pour nous et pour toute la France, les gros larrons demeurent et n’avons point moyen d’en faire justice. C’est une tyrannie qu’il faut que nous souffrions aussi bien que plusieurs autres.

L’an passé sur la fin de décembre, mourut ici M. Dupuy [50] l’aîné, conseiller d’État et garde de la Bibliothèque du roi. [51] Il était un des plus honnêtes hommes du siècle, des plus savants et des plus obligeants. Combien qu’il fût fort vieux, il n’en a pas laissé d’être regretté de tout le monde. On imprime ici sa vie faite par M. Nic. Rigault, [52] doyen des conseillers au parlement de Metz, [53] qui est ce même savant et habile homme, lequel nous a donné par ci-devant son beau Tertullien[54] le Saint Cyprien[55] les Fables de Phèdre, [56] l’Horace, le Juvénal et tant d’autres. Combien que le livre ne puisse être gros, si pourtant y a-t-il longtemps qu’il est sur la presse, d’autant que l’auteur est si exact qu’il a fallu pour le contenter lui envoyer d’ici à Toul [57] en Lorraine, où il est, les épreuves de chaque feuille. Ce livre sera reçu en vénération de tous les gens de bien, tant à cause de l’auteur, qui est un excellent personnage, que pour la mémoire de feu M. Dupuy qui a été parmi les honnêtes gens ce que peut être un beau diamant parmi d’autres pierres précieuses, velut inter ignes Luna minores[28][58]

Mais à propos d’honnête homme, voici une autre affliction qui s’en va survenir au public après tant d’autres : c’est M. Talon, [59] avocat général, qui est en si mauvais état qu’après quelques mois de langueur, il devient hydropique. [60] Vous savez bien qu’il ne peut pas manquer de l’assistance de bons et fidèles médecins ; et néanmoins, dans l’inquiétude que sa maladie lui donne, il s’est souvenu de moi et m’a fait l’honneur de m’inviter à l’aller voir, ce que j’ai fait très volontiers ; [61] mais ayant reconnu le mauvais état auquel il est, je vous avoue que les larmes m’en sont venues aux yeux, ce que je n’ai pu si bien cacher qu’il ne l’ait reconnu lui-même et ne m’en ait fait compliment ; et néanmoins, je vous dirai que mes larmes n’ont pas été à cause de lui tout seul, quelque homme de crédit qu’il soit, mais pour le malheur commun de tout le monde qui est réduit à ce désastre fatal où chacun est obligé de s’arrêter et de finir la course de sa vie. M. Talon est un fort homme de bien, de grand jugement et d’un esprit fort pénétrant, le plus beau sens commun d’homme qui ait jamais été dans le Palais, qui a le mieux pris une cause et qui y a le plus heureusement rencontré aux conclusions qu’il y a données. Chacun a admiré dans Paris la force et la solidité de son esprit, et ses ennemis même n’ont rien eu à lui reprocher ; et néanmoins, il faut qu’il meure aussi bien que tant d’honnêtes gens qui nous ont été malheureusement ravis depuis un an, tandis que le Mazarin, le prince de Condé et tant d’autres brouillons vivent sur terre, summa bonorum et totius reipublicæ nostræ pernicie[29]

Nous avons ici un cardinal de Retz [62] qui fait rage : il a aujourd’hui prêché dans notre paroisse de Saint-Germain-l’Auxerrois [63] en présence du roi et de la reine, et l’église si fort pleine que chaque porte de l’église avait encore plus de mille personnes qui n’ont pu y entrer ; la semaine passée, il fit en Sorbonne [64] l’office le jour de leur grande fête, savoir de sainte Ursule, [30][65] en qualité de cardinal et de docteur de la Maison, ce qu’ils n’avaient jamais vu, ni eux, ni beaucoup d’autres. Il est homme d’État et de cabinet : il prêche, il dispute, il fait des intrigues, et voilà comme le pape [66] les veut ; s’il peut attraper la place qu’a autrefois occupée le cardinal de Richelieu, [67] il est homme à bien faire parler de soi dans l’histoire. Plaise à Dieu que ce soit à meilleur titre et plus heureusement pour la France que n’ont pas fait les deux derniers, Richelieu et le Mazarin. [31] Je viens d’apprendre que Mademoiselle, fille du duc d’Orléans, est retrouvée et qu’elle est à Saint-Fargeau, [68] qui est devers Briare [69] et près de Gien, sur le chemin d’Orléans. [32] Elle est là en état de se rendre près du duc son père qui a fait sa paix, mais non pas celle du prince de Condé ni de M. de Beaufort. [70]

Je vous baise les mains et à mademoiselle votre femme, et après m’être recommandé à vos bonnes grâces, je vous supplie de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 1er novembre 1652.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er novembre 1652

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(Consulté le 22.11.2019)