L. 296.  >
À Claude II Belin,
le 16 novembre 1652

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Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre dernière, laquelle n’est point datée, je vous dirai que, Dieu merci, moi et toute ma famille sommes ici en bonne santé. Paris est, Dieu merci, en meilleur état qu’il n’était depuis que le roi [2] y est rentré, et eussions été toujours bien s’il n’en eût bougé, sed talis sapientia apud nos non habitat[1] Le roi a été au Parlement[3] où il a fait vérifier la déclaration par laquelle les princes de Condé [4] et de Conti [5] sont déclarés criminels de lèse-majesté, [6] avec Mme de Longueville [7] leur sœur. [2]

Depuis ce temps-là, M. le garde des sceaux de Châteauneuf [8] a reçu commandement de la part du roi de se retirer en Berry. [3]

Je suis bien aise qu’ayez vu à Troyes [9] l’aumônier de M. l’évêque d’Autun. [10] C’est un carme défroqué [11] que nous nommions ici le P. Louis Jacob, [12] c’est un bon garçon, je doute s’il continuera plus à nous faire des bibliothèques tous les ans. [4] Notre ami M. Naudé [13] est allé en Suède y être grand et premier bibliothécaire de la reine. [14] Il y est heureusement arrivé et y a été fort bien reçu de sa maîtresse, [15] dont je suis fort réjoui.

Il y a ici deux hommes fort considérables qui s’y meurent : l’un est M. Talon, [16] avocat général au Parlement ; l’autre est le P. Petau, [17] jésuite. Tous deux ont désiré de moi quelques visites [18] que je leur ai données, mais je ne suis point assez habile homme pour les guérir : nec enim tantum opus est humanæ virtutis. Contra vim mortis, non est medicamen in hortis[5][19]

Il n’y a rien de nouveau en notre École, sinon que depuis mon décanat, j’ai laissé mourir huit de nos collègues, savoir les deux Gamare, [20][21] Cornuti, [22] Yon, [23] Le Conte, [24] de Vailli, [25] Bréguet [26] et Thévenin. [27] Un neuvième a été chassé, savoir le jeune Chartier, [28] pour n’avoir voulu soumettre au jugement de la Faculté son libelle du Plomb sacré, alias antimoine, [29] qu’il n’avait fait qu’en intention de flatter feu M. Vautier [30] afin qu’il lui donnât quelque chose ; mais les Provençaux ne donnent rien, aussi n’a-t-il rien eu et est gueux comme un peintre, tout prêt de mourir en prison pour ses dettes comme un petit safranier. Et depuis deux jours, nous avons enterré M. de Montigny [31] qui répondit sous moi l’an 1647 à ma thèse de Sobrietate[6][32] J’en ai un regret que je ne vous puis exprimer, c’était un des plus savants garçons de notre École et est mort à 32 ans, le 21e jour d’une fièvre continue [33] maligne. Sa plus grande débauche était de trop étudier, est aliquis morbus per sapientiam mori[7][34] Je vous remercie de vos deux arrêts. M. Piètre [35] votre avocat a quitté le Palais et s’est fait prêtre, en conséquence de la cure de Saint-Germain-le-Vieil [36] que notre Faculté lui a conférée en son rang comme patron lai. [8] Il a été préféré à d’autres postulants et compétiteurs en vertu des obligations que nous avons à ses ancêtres, et entre autres : à feu son aïeul Simon Piètre, [37] doyen l’an 1556, lequel mourut en 1584 ; à son oncle et parrain Simon Piètre, [38] que l’on appelle encore aujourd’hui le Grand Piètre, qui mourut l’an 1618 ; et à feu Monsieur son père, M. Nicolas Piètre, [39] lequel mourut l’an 1649 durant le blocus de Paris, âgé de 80 ans, l’ancien [40] de notre Faculté ; et même à son frère, M. Jean Piètre, [41] qui a été doyen devant moi ; qui tous quatre ont été des hommes incomparables. Il était excellent avocat et sera aussi bon curé. Si votre barbier [42] ne s’amende, vous ne manquerez pas d’avocat. Le P. Théophile Raynaud [43] fait imprimer à Lyon un livre de bonis et malis libris[9] cela sera fort curieux. Nous aurons ici bientôt le premier tome in‑fo de l’Histoire ecclésiastique de M. Godeau, [44] évêque de Grasse, ab Adamo ad Christum et a Christo usque ad quartum sæculum[10] On imprime ici la Vie de feu M. Dupuy l’aîné, [45] conseiller d’État et garde de la Bibliothèque du roi, [46] faite par M. Rigault, [47] doyen du parlement de Metz. [11][48] La duchesse d’Orléans [49] est accouchée d’une fille. [12][50] On croit que le Mazarin [51] sera ici dans peu de jours s’il n’y est déjà incognito. Je vous baise les mains et à tous nos amis, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce samedi 16e de novembre 1652.

M. Le Roux, de Troyes, m’a promis de vous délivrer une médaille d’argent de laquelle je vous fais présent, et que je vous prie de garder à cause de moi et au nom de notre ancienne amitié : c’est le jeton [52][53] que j’ai fait faire par ordre de notre Faculté pour mon décanat. [13] Le présent est chétif et fort petit, mais il part d’une affection toute pure et d’une amitié autant désintéressée qu’il en fût jamais. Je n’en veux point jurer davantage, étant bien persuadé que vous me croyez aisément et très volontiers. Si vous désirez de ces jetons d’argent pour quelqu’un de nos amis qui en pourrait être curieux, je vous en recouvrerai. Vale, vir optime, et quod facis, amare me perge[14]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 16 novembre 1652

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(Consulté le 14.12.2019)