L. 467.  >
À Charles Spon,
le 6 mars 1657

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Monsieur, mon cher ami, [a][1]

Ce 24e de février. Je vous écrivis hier, par le moyen de M. Rousselet, [2] une lettre de deux pages dans laquelle, entre autres nouvelles, je vous mandais la mort de notre pauvre ami M. Riolan. [3] M. Rousselet m’a promis qu’elle vous sera rendue par ordre de Monsieur son père [4] en main propre. C’est par cette même voie que j’ai déjà écrit, il y a déjà plus de cinq semaines, à M. Guillemin [5] qui est leur médecin, dont je n’ai eu aucune réponse : est-ce qu’il ne l’aurait pas reçue ? je vous prie de lui demander ; c’est peut-être qu’il n’a rien à m’y répondre, ou bien plutôt, ne serait-ce pas qu’il serait malade ? sed absit[1]

On dit que la peste recommence à Naples [6][7] et qu’elle ne diminue pas à Rome ; et que le cardinal de Retz [8] a présenté, ou plutôt envoyé au pape [9] une requête afin de le supplier d’obtenir du roi [10] pour lui une permission qu’il puisse jouir du revenu temporel de son archevêché et de son abbaye.

Le roi a donné audience à quatre divers ambassadeurs cette semaine, savoir au nouveau nonce du pape, [11] aux ambassadeurs de Savoie, de Venise et de Portugal, [2] et a pris le deuil (qui est un habit violet) pour le feu roi de Portugal [12] et pour la duchesse de Lorraine. [13]

Le Parlement continue, toute autre affaire cessante, à travailler au procès de M. Vallée sieur de Chenailles [14] (belle terre près d’Orléans) ; [3] il y en a encore pour huit jours et puis après, gare la tête car il y en a bien ici qui gageraient de sa mort et qu’il n’y aura pas de rémission du côté de la cour. Pour le Parlement, on dit qu’il ne peut en échapper, qu’il faut qu’il y soit condamné ; même, les conclusions du procureur général se savent déjà et vont à la mort, à ce que m’en a dit ce matin un conseiller, savoir à être dégradé de sa charge de conseiller de la Cour, sadite charge supprimée, son bien confisqué au roi et la tête coupée en Grève, [15][16] ce qui est le plus fâcheux. J’ai céans un fort beau livre in‑4o de Genève intitulé Les Parlements de France de M. de La Roche Flavin[17] dans lequel se lisent plusieurs exemples de présidents et conseillers de divers parlements qui ont été condamnés et exécutés pour divers crimes, des parlements de Paris, Toulouse [18] et Rouen. [19] C’est au livre xi, chap. 12[4] Ce livre est fort beau et curieux. Le fils de l’auteur est conseiller au parlement de Toulouse, que j’ai vu ici et traité malade ; il fut ravi de joie quand il vit que je connaissais le livre de Monsieur son père et que j’en faisais grand cas, comme il mérite. C’est un des meilleurs livres que j’aie céans. Il a autrefois été imprimé in‑fo, pour la première impression, à Bordeaux l’an 1617, qui est l’année que feu ma mère [20] m’amena petit garçon à Paris pour tâcher d’y faire fortune et me retirer des champs où la guerre et la taille [21] font trop et trop de désordres ; c’était un des premiers souhaits de feu mon père. [22][23]

M. de Chenailles est encore dans la Bastille, [24] mais on croit qu’en bref il sera amené dans la Conciergerie. [25] Un de mes amis voudrait bien savoir si dans Lyon présentement on n’imprime pas les Mémoires de M. de Tavannes [26][27][28] et m’a prié de m’en enquérir. [5] Je vous prie de le demander à quelques libraires de Lyon, peut-être que M. Huguetan, Devenet [29] ou Borde, [30] ou Rigaud [31] le sauront bien.

Un conseiller de la Cour m’a dit aujourd’hui que si M. de Chenailles n’eût été fou, comme il en tient de race, qu’il n’eût jamais pensé à une si méchante et si malheureuse affaire qu’est celle pour laquelle il est prisonnier ; mais qu’il a bien montré sa folie par ses réponses, qu’il a bien avoué des choses par ses interrogations qu’il pouvait dénier et dont il n’eût jamais pu être convaincu ; que l’on ne saurait faire le procès à personne sur confrontation de lettres parce que les écrivains s’y trompent très souvent quand il est question de la vérification ; [6] si bien que s’il se fût bien défendu, s’il eût nié tout ce qu’il fallait nier, il ne serait pas dans le péril éminent de sa vie comme il est. Néanmoins, il croit qu’il y aura bien des juges qui n’opineront pas à la mort et qu’il y a lieu de le traiter un peu plus doucement, κατα το επιεικης, nostri verbum iuris[7] Quelque crime qu’il y ait dans son fait, il y a encore plus de folie que de méchanceté.

Ce 26e de février. Le fils de M. Moreau [32] m’est venu voir aujourd’hui après-dîner, qui me dit qu’il n’oserait aller à la foire Saint-Germain, [33] à cause de la bibliothèque [34] de feu Monsieur son père [35] pour laquelle il a grand regret. Il n’en a presque rien sauvé. Il m’a parlé de quelques copies de lettres qu’il vous a écrites, qui sont toutes pleines d’érudition. Il dit que Monsieur son père lui a parlé très peu durant toute sa maladie et ne lui a presque rien dit ni rien recommandé. Il m’a dit qu’il avait eu un sac plein de papiers à examiner et qu’il ne sait ce que c’est ; mais surtout, il dit qu’il n’a pas toutes les leçons qu’il a faites ; et entre autres, il cherche un commentaire entier sur les Aphorismes d’Hippocrate [36] dont je n’ai jamais ouï parler.

Il est ici mort un intendant des finances nommé M. Gargant, [37] d’une jaunisse [38] et d’une flétrissure par tout le corps. On s’en va bientôt rendre les liards à un double[8] On travaille ici fortement à bâtir un hôpital [39] pour y enfermer les pauvres et valides mendiants. On dit aussi que l’assemblée des Messieurs du Clergé [40] s’en va finir bientôt et qu’ils n’ont offert que deux millions au roi qui en prétend bien davantage ; et qu’à moins de contenter le roi, on ne leur tiendra rien de ce qu’on leur a promis. On dit que le prince de Condé [41] a écrit au roi et partout que si on fait mourir de Chenailles, qu’il se vengera sur tout ce qu’il pourra ; cela fera peur aux officiers de l’armée et cette considération pourra empêcher que l’on n’aille jusqu’au bout, vu les conséquences qui peuvent en être très dangereuses.

Ce 28e de février. M. de Chenailles a présenté requête à la Cour à ce qu’on lui donnât un conseil libre d’autant que dans la Bastille où il est, quand les avocats le vont voir, ils n’ont pas la liberté qu’ils désirent à cause d’un lieutenant du gouverneur de la Bastille qui y est toujours présent. La Cour de Parlement a ordonné ce matin que Messieurs les Gens du roi iront vers Sa Majesté la prier de permettre que ledit M. de Chenailles soit transféré en la Conciergerie.

M. Gargant, intendant des finances, avait gagné beaucoup de bien à être partisan, mais enfin il est mort de regret d’avoir perdu tout d’un coup un million au jeu : [42] voilà comment ces Messieurs les partisans se moquent du monde, de ceux qui paient la taille et de Dieu même ; et enfin la mort se moque d’eux aussi, comme elle fait de tout le monde.

Voilà un médecin de Bourges [43] nommé M. Ferrant [44] qui vient de sortir de céans, qui m’a dit que M. de Belleval [45] de Montpellier [46] est mort : qu’en croyez-vous ? Il m’a dit aussi qu’il a vu un livre in‑4o imprimé chez M. Rigaut à Lyon, d’un médecin de Provence nommé de Fontaines, [47] qu’il a intitulé Antihermetica, et que ce livre est entièrement contre Van Helmont : [48] savez-vous ce que c’est ? [9]

Un de nos anciens médecins m’a dit aujourd’hui que le Mazarin a fort rudement traité et menacé Vallot [49] d’avoir, comme il a fait, mal traité et même donné de l’antimoine [50] à sa nièce, Mme de Mercœur ; [51] si bien que Vallot s’est vu à la veille d’être chassé. Je crois que cela pourrait se faire bien aisément s’il se présentait encore quelque charlatan qui voulût encore donner 70 000 livres de cette place, comme a fait Vallot qui a bien de la peine d’être payé de ses gages.

On parle ici d’un grand tremblement de terre qui a été en Touraine [52] et qui a abattu quelques maisons, d’où les pauvres habitants ont été accablés. Bon Dieu, que ce pauvre animal que l’on appelle un homme est sujet à plusieurs calamités et à divers accidents !

Ce 27e de février. MM. Nourri et Girard, [53][54] deux marchands associés dans la rue Saint-Denis, [55] m’ont aujourd’hui annoncé que M. de Gonsebac, [56] marchand de Lyon, leur envoyait pour moi un paquet dans lequel était un tableau ; [57] je me doute que c’est le vôtre. Dès que je l’aurai, je le mettrai en bon endroit, avec Fernel, [58] Ellain, [10][59][60] Duport, [61] Seguin, [62] Marescot, [63] Nicolas Piètre, [64] feu M. Riolan, André Du Laurens, [65] feu M. Gassendi, [66] Salmasius, [67] Heinsius, [68] Grotius, [69] Naudeus, [70] Muret, [71] Buchanan, [72] les deux Scaliger, [73][74] Lipsius, [75] Thuanus, [76] Crasso, [11][77] Passerat, [78] Campanelle, [12][79] Fra Paolo Sarpi, [13][80] Casaubon, [81] le chancelier de L’Hospital, [82] Charron, [83] Michel de Montaigne, [84] l’auteur François, autrement nommé Rabelais, [85] le divin Érasme, [86] etc. Voilà les dieux tutélaires de ma bibliothèque, [14][87][88] et dès que le paquet de M. de Gonsebac sera arrivé, le maître d’icelle vous y colloquera pareillement ; et puis après [89]

Tu quoque principibus permixtum agnoscit Achivis[15]

M. de Chenailles a présenté requête au Parlement, protestant plusieurs nullités dans tout ce qu’on a fait contre lui jusqu’ici en son procès, et qu’il s’offrait de le prouver par un avocat qu’il emploierait pour cela. La Cour a ordonné que le lendemain, les chambres assemblées, un avocat plaiderait et serait entendu pour la défense dudit prisonnier ; ce qui a été fait et peut-être jamais rien de pareil : M. Caillard, [90] avocat de la Religion prétendue réformée, a plaidé le vendredi, a dit tout ce qu’il a voulu, et a été fort bien et parfaitement entendu ; M. Talon, [91] l’avocat général, lui a répondu fort civilement ; lui, de même, a fort honnêtement et fort modestement répliqué à M. Talon et on a remis au lendemain à délibérer sur les raisons que ledit avocat a alléguées pour son prisonnier.

Ce matin samedi 3e jour de mars, on a renoncé à délibérer sur le plaidoyer de M. Caillard, du jour d’auparavant, mais il n’y a encore eu que huit conseillers qui aient dit leur avis.

Avant-hier fut ici pendu à la Grève [92][93] un voleur dont le corps a été apporté à nos Écoles. [94] Le professeur de physiologie [95] qui la devait faire s’est trouvé malade, c’est M. de La Vigne ; [96] et M. Perreau, [97] professeur en chirurgie, de même ; le professeur de pathologie [98] en a déjà fait une ; si bien que l’on m’en a prié comme professeur du roi en anatomie, et ai commencé ce matin l’exercice de ma profession royale par là ; sans quoi j’eusse commencé mes leçons publiques mercredi prochain. [16][99]

Je vous demande pardon de mes corvées et je pense que vous me les pardonnez de bon cœur : faites-moi la grâce de dire au bon M. Sauvageon, [100] notre ancien ami, que je lui ai bien de l’obligation de son souvenir, que je lui baise les mains et que j’ai aujourd’hui rencontré un honnête homme de ses amis nommé M. Alouri, qui m’a témoigné en plusieurs façons que M. Sauvageon continuait de m’aimer, dont je le remercie bien humblement.

Je vous prie aussi de dire à M. Huguetan le libraire que M. Ravaud, en son dernier voyage qu’il a fait ici, m’avait promis de me faire envoyer un Sennertusen blanc[101] en deux tomes de la seconde impression ; et comme je ne l’ai pas reçu, je le prie de m’en envoyer un avec mes deux tomes de Io. Heurnius in‑4o puisqu’il ne l’imprime pas ; [102] j’ai vu ici lettre qui portait qu’il est sur la presse et qu’on l’imprime présentement à Rotterdam. [17][103]

J’apprends ici que les Institutiones Laz. Rivierii [104] ont été réimprimées in‑8o à Leipzig : [18][105] ce sont des imprimeurs [106] qui courent à la nouveauté, espérant en avoir bon débit ut faciant rem, si non rem, quocumque modo rem[19][107]

Il y a ici grand nombre de malades a catarrho quodam epidemico qui fit per defluxum seri maligni a cerebro in fauces sensim defluentis. Nonnullis etiam repit ad pulonem usque, acerbamque tussim commovet : quibus singulis summum et saluberrimum est præsidium venæ sectio, per quam merum tabum feliciter educitur a venis. Nullum habui in manibus, qui hac arte non evaserit ; [20][108] je ne leur ordonne que de l’eau de casse [109] avec un peu de séné [110] à la fin, et ne les purge [111] que lorsqu’ils sont fort dégagés ; mais c’est chose remarquable qu’à tous tant qu’ils sont on ne leur tire point de sang, pas une goutte, mais de la boue plutôt, de la sanie, une humeur comme gangrenée ; même, il y en a qui éternuent cruellement, si bien que ce mal n’est guère différent de la coqueluche [112] de nos aïeux, et dont le bonhomme Baillou [113] a parlé en divers endroits de ses œuvres. [21]

Le nonce du pape a dit aujourd’hui au roi pour nouvelles qu’il aurait appris de Rome que son maître le pape avait envoyé au roi d’Espagne [114] un bref par lequel il lui permettait de lever sur les bénéfices de son royaume une somme d’argent, laquelle montera bien à huit millions par an.

Ce lundi 5e de mars. Saint-Ghislain [115] est assiégé par les Espagnols, ils ont déjà pris un fort au troisième assaut ; on parle ici d’envoyer un corps d’armée vitement au secours de cette ville, qui sera composé des garnisons des villes les plus proches. Il y a ici deux maréchaux de France bien malades, savoir M. de L’Hospital [116] et M. de La Mothe-Houdancourt. [117] M. le premier président [118] est au lit fort malade, son mal est cause que l’on n’a rien fait aujourd’hui au Palais pour l’affaire de M. de Chenailles. On dit que la reine de Suède [119] est à Lorette, [22][120] en attendant que la peste cesse à Rome où l’on dit qu’il n’en meurt que des gueux. Je viens de recevoir des mains d’un honnête homme votre lettre pour M. Najat, [23][121] je lui ai promis de voir demain deux de ses juges chez qui j’ai du crédit ; je lui en ai offert d’autres, mais il en est assuré. Tout ce qui me viendra jamais de votre part me sera toujours très expressément recommandé Je vous baise les mains de toute mon affection et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 6e de mars 1657.

Cet honnête homme qui m’a rendu votre lettre pour M. Najat s’appelle M. Le Breton. M. le premier président est toujours malade et a encore été saigné deux fois aujourd’hui ; l’on dit que son mal est une inflammation de poitrine avec un grand rhume [122] qui lui ébranle fort les deux épaules : gare le poumon car il a les joues bien rouges. Si le siège de Saint-Ghislain continue, l’on croit que le roi ira jusqu’à La Fère [123] pour faire passer les troupes, et que cette année nous assiégerons Dunkerque. [124] M. de Chenailles a présenté une requête civile à la Cour, on dit qu’il perd l’esprit en prison. Vale, et me ama[24]

M. Piccolomini, nonce du pape, a dit au roi que le pape son maître avait envoyé au roi d’Espagne un bref portant à lui permission de lever plusieurs sommes sur les ecclésiastiques de ses royaumes, et que cela lui vaudra bien huit millions par an ; on croit delà que le Mazarin [125] en voudra faire autant de deçà pour avoir de nouvel argent afin de continuer plus aisément la guerre au roi d’Espagne ; et ainsi nous n’aurons jamais la paix. [25]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 mars 1657

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(Consulté le 14.11.2019)