L. 503.  >
À Hugues de Salins,
le 15 novembre 1657

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Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre dernière avec grande joie. Pour la consultation, [2][3] nous l’avons faite le plus exactement que nous avons pu, mais je n’ai pas bonne opinion de l’événement, l’hiver est trop contraire à ces gens-là. [1]

Pour le Corn. Celsus [4] de M. Vander Linden, [5] je vous avertis qu’il est in‑12o, fort bien imprimé, et en ai délivré un fort bien relié en veau à cet honnête homme pour la femme duquel nous avons fait cette consultation, [6] qui s’est chargé de vous le faire tenir. Je vous prie de recevoir ce petit présent d’aussi bon cœur que je vous l’offre, en attendant qu’il me vienne autre chose à vous envoyer. Je suis après à persuader au libraire qui a imprimé le Varandæus [7] à Lyon d’imprimer toutes les œuvres d’Erastus [8][9] in‑fo. J’espère que j’en viendrai à bout ; si cela réussit, je vous en promets un. Cet auteur a été de tous les modernes le plus savant, le plus poli et le mieux intentionné après Fernel. [10]

On dit que Io. Rhodius Danus[11] qui nous a donné depuis peu le Scribonius Largus [12] et qui est vivant à Padoue, [13] y fait imprimer un Cornelius Celsus in‑4o qu’il a, dit-on, fort amendé et émendé [2][14] par le moyen de plusieurs manuscrits qu’il a recouvrés de diverses bibliothèques d’Italie. Je pense que cela sera bon, mais je ne sais quand nous l’aurons, d’autant que M. Rhodius est fort long à tout ce qu’il fait ; joint que la peste [15] et la guerre qui sont en Italie retardent fort les impressions et autres desseins des gens de bien. Vous ne trouverez dans le Cornelius Celsus aucune note : il s’est contenté, en vertu des quatre livres qu’il a eus en ses mains, dont je lui en avais prêté deux, d’y corriger le texte qui était dépravé et barbare en près de 800 endroits. Le libraire hollandais qui en a ici apporté un cent m’a dit qu’il avait grand regret de n’en avoir apporté 400, vu le prompt débit qu’il en a trouvé. Tous nos libraires s’en sont fournis et les vendent bien. Il m’a dit qu’ils en ont envoyé 300 à Francfort. [16] Ce grand débit fera peut-être penser M. Vander Linden à le faire réimprimer avec quelques notes et à y ajouter un index ; et ainsi pourra être mis in‑8o ou in‑4o. L’auteur le mérite bien : toute la médecine en est hippocratique et le latin est aussi bon que celui de Cicéron ; aussi Corn. Celsus vivait-il à Rome du temps d’Auguste, [17] sub quo floruit atque viguit purissima necnon expurgatissima latinitas[3]

Pour mademoiselle votre femme, vous avez fort bien fait de l’avoir fait saigner deux fois ; [18] mais environ le cinquième mois, ne manquez pas de la faire derechef saigner à huit onces d’un bras, et autant de l’autre à six mois et demi ; et par après, fœtu paulo grandiore[4] vous verrez comment elle se portera. Dès que le huitième mois sera passé, si elle est rougeaude, pleine, si elle a des pesanteurs ou lassitudes, vous la ferez saigner pour la cinquième fois. Et ne craignez point, tout cela ne lui peut faire que grand bien : la quantité de lait qu’elle a est une puissante marque qu’elle abonde en sang et qu’elle en a beaucoup trop.

Pour votre hydropique, [19] ne lui promettez rien car cette maladie est ordinairement mortelle aux ivrognes. Son vomissement de sang [20] funestum est symptoma : talem enim vomitum sequitur funus, inde funestus morbus, ex Scaligero. Eiusmodi hydrops ut plurimum fit ab hepate imbecillo ; omnis ista imbecillitas est ab intemperie præfervida, quam indicat febris lenta putrida, sitis, ανορεξια, etc. inde [serum] et flatus exsurgunt[5] Purgez-le souvent avec casse, [21] séné [22] et sirop de roses pâles. [23] Au lieu de casse, mettez-y quelquefois demi-gros de rhubarbe. [24] Quelquefois, purgez-le [25] dans un grand bouillon au veau avec beaucoup de chicorée, [26] dans lequel tout chaud on aura fait tremper un gros quart d’heure durant, trois gros de séné, et puis après on y diluera une once de bonne manne. [27] Une autre fois il faut le purger avec une infusion de trois gros de séné [28] dans un grand verre de décoction de chicorée, dans lequel vous ferez délayer deux gros ou drachmes de diaprunis [29] solutif avec une once de sirop de roses pâles ou de fleurs de pêcher. [30] Au lieu de diaprunis solutif, il faut y mettre quelquefois deux drachmes de diaphenic [31] ou de diacartami, [6][32] ou de citron ; [33] tout cela est presque équivalent, præter scammonium. Meminebis etiam in hoc affectu subinde mutandas esse remediorum formulas, ut et ipsa remedia, ne sibi in animum indurat æger, artis nostræ dignitatem atque præstantiam ab uno et eodem perinde medicamento, ne unius et eiusdem remedii satias eum capiat, imo etiam ne uni et eidem tam frequenter repetito remedio ipsa Natura assuescat[7][34] car ces malades-là ont besoin d’être purgés de deux jours l’un. Ne le saignez que fort sobrement car non plus mourra-t-il ; neque enim ex Gal. sunt infamanda remedia quæ multis possunt esse saluti : itaque disponat domui suæ quia morietur. Dolor colicus a flatu plurimum dissimilis est : habet enim adiunctum dolorem atrocissimam, ad cuius tamen curationem opus est venæ sectione audenter repetita, et multis enematis refrigerantibus, medicamento purgante et balneo aquæ dubius, fumo et odore carentis[8][35][36]

Pour le Conciliator, ainsi appelé quia conciliavit philosophos et medicos[9] autrement nommé Petrus Aponensis, vel de Apano[37] c’est un fort bon livre. Il était italien de nation et médecin de Paris, comme lui-même l’a dit à la fin de son commentaire in Aristotelis problemata[10] Il fut en grande réputation en toute l’Italie tant qu’il vécut ; mais après sa mort, les inquisiteurs trouvèrent quelque chose à redire en ses écrits ; mais combien qu’il soit bon, il ne vous est pourtant guère propre pour le présent. Il vaut mieux que vous lisiez la Pathologie de Fernel, cum enarrationibus Duretii in Hollerium de morbis internis[11][38] Houllier [39] sur les Aphorismes d’Hippocrate, [12][40] le troisième livre des Institutions de Caspar Hofmann, [41] la Méthode de Galien, [42] et ses commentaires sur le Pronostic[43] et sur le premier, le troisième et le sixième des Épidémies d’Hippocrate ; [44] avec les deux livres de la Méthode générale de Fernel, le Botallus[45] et le Galien même, de curandi Ratione per sanguinis missionem[13][46]

Pour le passage de Gul. Du Val, [47] page 398, je ne l’entends point, je pense qu’il y a là quelque faute, ce livre n’est pas correct et ne fut imprimé qu’après sa mort. [14]

Tenez pour tout certain que hydrops ascites fit semper ab intemperie præfervida : si fuerit simplex intemperies cum obstructione, requiritur venæ sectio ; si cum vitio hepatis, i. abscessu, scirrho, etc. nihil proderit venæ sectio, est enim affectus lethalis ; nihilominus tamen ad vitam in aliquot dies prorogandam, et ad vitandam iminuentem suffocationem, aliquando requiritur, et a Galeno commendatur variis in locis, præsertim in libro plusquam aureo de curandi Ratione per sanguinis missionem et in commentariis in libro Hippocratis de Ratione victus in acutis[15][48] Il faut donc saigner au commencement, propter intemperiem præfervidam præsentem[16] et l’on ne tire que de très mauvais sang, instituta tamen prognosi, nempe affectum esse gravissimum ; [17] puis après les purger médiocrement, mais souvent et même plus fortement ; si tamen adfuerint febris, sitis inexhausta ut solet, dolores circum viscera, anhelitus difficultas, et alia urgentia symptomata, per intervalla requiritur sanguinis missio. Denique, hydrops ascites est morbus magnus, utroque maiore remedio plurimium indigens[18]

Apparente parotide[19] il y a toujours pléthore ; [49] mais quand il n’y en aurait point, il faut hardiment saigner, et du même bras, et de l’autre aussi ; et s’il avait été beaucoup saigné déjà, il faudrait recommencer, et saigner en diable et demi, [20][50] à ce que disait M. Marescot, [51] d’autant que la parotide [52] n’est qu’une éruption d’humeur qui sort des veines, et un signe de pléthore cacochymique [21][53] dont la nature se veut décharger. Il faut donc vitement saigner, et plusieurs fois, et le même jour aussi il faut mettre le cautère [54] pour attirer en dehors cette vilaine matière quæ si supprimeretur et in isto loco relinqueretur, vel suffocationem sua copia inferet, vel gangrenosim sua malignitate inferet illis partibus[22] Il n’y a point de cataplasme [55] qui vaille le cautère. In talibus differre malum[23] il ne faut jamais penser à résoudre là, habet enim iste tumor semper aliquid malignum, et apud Hippocratem omnis parotis est semper maligna et lethalis[24] Bien souvent il n’y en a qu’une, aussi est-elle presque toujours mortelle. Quand elles sont deux, c’est Castor et Pollux sur la mer, c’est signe de beau temps pour ceux qui font voyage, il y a grande apparence de guérison. [25][56] Quand le cautère a attiré et cuit la matière, il la faut ouvrir et en tirer tout ce qu’on pourra, en la pansant comme un abcès malin ouvert, ex cuius reliquiis gangrenosis mortifera succedet[26][57]

De caphura in epilepsia, merum est mendacium, nec fit istud, nec fieri potest[27][58][59] Mentiuntur chymistæ pro suis floribus sulphuris in morbis pulmonum : [28][60] cette poudre prise dans un œuf ne va point au poumon ni n’y peut aller ; et quand elle irait, elle n’y ferait que du mal, elle est chaude et sèche, elle ne servirait qu’à picoter le poumon, le dessécher, l’enflammer, faire une toux cruelle, etc. Cela ne vaut rien, ne vous en servez pas. Ne savez-vous pas bien qu’il y a trois animaux qui mentent prodigieusement, nempe chymista, botanista, et iesuita ? [29][61] Principalement ce dernier, quand il parle de la puissance du pape ou quand il revient des Indes, [62] où ils disent qu’ils ont tant ressuscité de morts et tant fait d’autres miracles. Ne vous y trompez pas, ad populum phaleras. [30][63] La bonne impression de l’Histoire Auguste[31][64] sur laquelle feu M. de Saumaise [65] a travaillé, est in‑fo, de Paris, de l’an 1620, à la Navire ; [32] c’est un fort excellent livre et je pense qu’il est aujourd’hui bien cher et bien rare. Je vous prie d’assurer Monsieur son fils [66] que je suis son très humble et très obéissant serviteur, que j’honore avec tout le respect possible la mémoire de feu Monsieur son père qui me faisait l’honneur de m’aimer ; j’en ai céans toutes les œuvres, où j’ai quelquefois eu l’honneur d’apprendre quelque chose de bon. [33] J’ai aussi du même, le premier tome de ses Épîtres ; je voudrais bien que l’on continue cet ouvrage, qui a cessé et été interrompu par la mort de M. Clément qui en prenait le soin. [34][67][68]

Le roi [69] est au Bois de Vincennes [70] avec le Mazarin ; [71] ce dernier se porte bien et fabulosa sunt quæ circumferuntur de calculo in vesica incluso : bene se habet, et miseria nostra magnus est[35][72]

Je baise très humblement les mains à mademoiselle votre femme, à Monsieur votre père et à Monsieur votre frère.

Le duc de Mantoue [73] a baillé Casal [74] aux Espagnols qui sont dedans et en contréchange, ils lui ont donné Crémone [75] et le Crémonois. Cet échange nous incommodera pour nos conquêtes d’Italie.

Le roi de Pologne [76] est devenu le plus fort : il a repris Cracovie [77] et a chassé le roi de Suède [78] de son royaume, qui sera trop heureux de s’en retourner in frigidam suam plagam[36] car le roi de Danemark [79] lui a aussi défait ses troupes sur mer. [80]

Il n’y a point encore ici de premier président et est chose fort incertaine qui le sera. On dit ici à l’oreille que le cardinal Mazarin est souvent tourmenté de douleurs néphrétiques, qu’il a vidé plusieurs petites pierres, mais qu’il y en a une plus grosse, laquelle ne se vide pas et qui demeure dans le fond de la vessie. Cela l’obligera de penser à se faire tailler, [81] qui est une dure pensée pour un homme qui est en une si bonne place. Bon Dieu ! cet homme-là sera-t-il taillé qui en a tant taillé d’autres ? [37][82] Si les chimistes et paracelsistes avaient des remèdes ou quelque secret à casser la pierre sans tailler, voilà un ministre d’État qui a bien de quoi les récompenser. Les deux plus experts et plus excellents cystotomes [83] qui furent jamais, savoir Colot [84] et Girault, [85] moururent l’an passé, l’un à Évreux et l’autre à Luçon en Poitou ; optimi illi abierunt[38] il en est resté d’autres qui commencent à entrer en crédit et à se faire connaître, tels que sont MM. Ruffin, [86] Jamot [87] et Gonin, [88] mais ils n’ont pas encore cette forte réputation de bien faire qu’avaient ces deux autres.

La reine de Suède [89] est à Fontainebleau [90] où elle a fait poignarder son premier écuyer, [91] qui était italien, pour plusieurs fourberies et faussetés qu’elle a découvertes de lui, bien avertie d’icelles par un autre Italien nommé Santinelli, [92] qui est à Rome, fort bien dans l’esprit de la reine, et que cet écuyer avait voulu ruiner et débusquer delà par plusieurs noires impostures. Voilà ce que gagnent les fourbes, sed omnes impostores non eodem modo plectuntur[39] ceux que l’on pend le méritent bien, mais on ne pend point tous ceux qui le méritent. Nosti vetum dictum : Fures privati in compedibus et catena, fures publici in auro et purpura[40][93]

Ce 14e de novembre. Le roi est allé aujourd’hui dîner à Villeroy et y coucher, pour dîner demain à Fontainebleau avec la reine de Suède et revenir coucher à Villeroy. [41][94] On dit que cette reine passera l’hiver à Paris, à la recommandation du roi de Suède, et qu’elle sera logée dans le palais du cardinal Mazarin.

Le roi n’a pas été voir la reine de Suède à cause de ce massacre, cela a étonné la cour et ne sait-on pas encore ce qui en sera. Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, à vous, à Monsieur votre père, à mademoiselle votre femme et aliis qui rebus nostris favent[42] comme aussi à M. de La Curne [95] notre ancien ami,

votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

Ce jeudi 15e de novembre 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues de Salins, le 15 novembre 1657

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(Consulté le 16.10.2019)