L. 504.  >
À Charles Spon,
le 23 novembre 1657

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Monsieur, mon bon et fort ami, [a][1]

Depuis ma dernière de sept pages, laquelle je vous envoyai le mardi 6e de novembre avec deux petites pour MM. Gras et Falconet, je vous dirai que voilà que je reçois la vôtre datée du 2d de novembre, dont Dieu je loue. Vous connaissez amplement par ma dernière que je veux faire à votre M. Basset [2] ce que vous me conseillez, qui est de ne lui rien dire et le laisser là ; qu’il s’amende s’il peut, et res suas sibi habeat[1] Je baise très humblement les mains à Mlle Spon [3] et suis ravi de l’honneur qu’elle m’a fait d’avoir agréable et d’accepter le petit présent que je lui ai fait. Ce me sera un grand bonheur si elle le porte longtemps en son doigt et qu’elle se souvienne de moi. C’est tout ce que je puis souhaiter d’elle, avec ses bonnes grâces. Le puisse-t-elle porter bien longtemps !

Le marquis de Bréval [4] est mort, il était père de l’archevêque de Rouen. [2][5][6] On parle aussi de la mort du roi de Pologne [3][7] et d’un voyage du roi [8] en Bretagne pour des édits que les états [9] ni le parlement [10] n’ont voulu vérifier. Le Mazarin [11] se porte bien, il va, il chemine, il se promène ; bene se habet in rem nostram privatam, multo melius in rem publicam[4]

Je vous prie d’assurer M. Devenet [12] que je suis son très humble serviteur et que je me souviens bien que je lui dois quelque chose, dont je m’acquitterai. Je salue aussi M. de La Poterie [13] et souhaite que tout son travail soit heureusement terminé à la Pentecôte. [5]

Je viens de rencontrer votre Basset à qui je n’ai rien dit de son procès ni de celui qui viendra solliciter contre lui pour votre Collège. [14] Il m’a dit qu’il avait vu ouvrir le corps de M. d’Elbeuf, [15][16] par le moyen d’un sien parent qu’il a là-dedans. De son procès ne γρυ quidem[6][17] et je vous promets que je ne lui en parlerai jamais si lui-même ne commence. Il est fort gai, ou au moins il le contrefait, et semble qu’il n’ait aucun soin ni souci dans la tête.

Ce 9e de novembre. Le cardinal Mazarin [18] fut hier au soir saigné, pressé des douleurs qu’il avait alentour des reins. [19][20] J’ai aujourd’hui par occasion mis le nez dans Sennertus [21] de la dernière édition ; mais je vous dirai librement et non sans douleur < que > j’y ai vu encore bien des fautes, dont j’ai grand regret car c’est un bon livre et un grand recueil. C’est grand dommage car le public est maltraité en cela. Si l’Heurnius [22] n’est mieux corrigé, j’aurai regret d’en avoir donné ma copie. [7] Pour le Sennertus, je le recommande tant qu’il m’est possible à mes écoliers et autres qui se rencontrent, principalement aux provinciaux et médecins de campagne ; mais ces fautes me déplaisent extrêmement, sans lesquelles il y aurait plaisir de louer et de recommander ce grand ouvrage par-dessus tous les autres cours de médecine car ce bonhomme était bien savant et bien laborieux, et a dignement mérité que toute la postérité fasse état de son nom et de son mérite. Si le correcteur avait été plus exact en son devoir, ce livre serait à préférer à beaucoup d’autres et presque à tous ceux qui ont eu même dessein que lui.

Un des nôtres m’a dit aujourd’hui à l’oreille comme chose certaine que le Mazarin a la pierre dans la vessie et qu’il en a vidé plusieurs petites, mais que la grosse demeure là, laquelle ne sortira que par l’ouverture qui en sera faite par un cystotome ; [23] et de plus, m’a dit qu’il croit la même chose de Guénault. [24][25] Si cela est vrai, voilà deux hommes bien accommodés après en avoir tant maltraité plusieurs autres ; c’est enfin que chacun à son tour est tourmenté, unusquisque mortalium suum habet dæmonium, suum flagellum[8]

Comme le roi était prêt de faire un petit voyage à Fontainebleau [26] pour y [aller] voir la reine de Suède, [27] il en est venu une nouvelle qui l’en a empêché : c’est [qu’el]le y a fait poignarder son premier écuyer, qui était un Italien, par un autre [Italien], pour des fourberies et des impostures, et pour des lettres supposées et falsi[fiées q]ue cet écuyer lui avait fait voir ; dont elle a été tant plus irritée qu’elle a [reconnu] que même son honneur y était engagé. Ce sont des jeux de princes. Celui qui a tué s’appelle Santinelli [28] et qui a été tué s’appelle Monaldeschi. [29] Dès qu’il fut mort, elle fit porter le corps de ce pauvre malheureux au couvent des mathurins [30] où il fut enseveli et enterré. [9] On dit qu’elle était elle-même dans la galerie près de la chambre lorsqu’il fut poignardé. Cette action est fort tragique, aussi paraît-elle fort noire et fort vilaine de deçà. Ce pauvre misérable avait apparemment quelque dessein ou se doutait de quelque chose car il avait une cotte de mailles, à cause de quoi celui qui eut charge de le tuer n’en put venir à bout ; de quoi la reine de Suède avertie, qui était là tout proche, répondit qu’il fallait le prendre par la gorge, ce qui fut aussitôt exécuté. On dit qu’elle a écrit au roi que c’est ainsi que les princes doivent punir et traiter leurs officiers lorsqu’ils viennent tromper leurs maîtres, et à manquer envers eux de respect et de fidélité. Néanmoins, je ne vois ici personne qui n’interprète et ne prenne cette action en mauvaise part, et qui n’en tire quelque méchant augure. [10]

On disait ici que le duc d’Orléans [31] viendrait à la cour pour y saluer le roi au retour de la campagne, mais on dit qu’il n’y viendra point : il est au lit pour une loupe [32] qu’il s’est fait arracher du dos ; [11] d’autres disent qu’il a reçu ordre de la cour de n’y point venir et qu’il n’y viendra que vers Pâques pour saluer le roi avant qu’il retourne en campagne.

Ce dimanche matin, 18e de novembre 1657. Mais Dieu merci, voilà la vôtre qu’on me rend, du 13e de novembre. Quod valent tu et tua, mihi bene est ; ego quidem valeo[12] J’ai rencontré M. Basset dans la rue Saint-Honoré [33] vis-à-vis des pères de l’Oratoire[34] lequel m’a dit, sans que je lui en parlasse, que quelques-uns de votre Collège avaient parlé d’accord avec son père [35] (et me semble qu’il m’a nommé MM. Guillemin et Falconet), mais qu’il ne consentirait jamais à quelque article qu’on lui proposait. Cet homme est si arrogant qu’il semble qu’il veuille être prié pour son bien. M. Dinckel [36] me vient voir quelquefois, c’est un fort bon garçon. Je lui ai donné la connaissance d’un jeune homme fort sage nommé M. de Mallevaud, [37] qui est un de mes auditeurs. Il est fils d’un savant médecin de Bellac, [38][39] en la Marche, [40] à six lieues de Limoges. [41] Ce jeune homme est logé rue de la Harpe. [42] Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis[13][43] il n’est nullement débauché, fort modéré et étudie beaucoup. J’ai exhorté M. Dinckel de tâcher de loger avec lui (d’autant qu’il a envie d’aller loger à l’Université pour y être plus près des Écoles). Ce lui serait une grande commodité pour apprendre à bien parler français, mais je ne sais pas encore si leur marché en est conclu.

Il est venu à moi un autre Allemand, natif de Hambourg, [44] nommé M. Scultetus, [45] qui sans aucune lettre, m’a apporté diverses recommandations de plusieurs médecins des villes par où il a passé, savoir de M. Christian Buncken [46] à Hambourg, qui était ici un de mes écoliers il y a onze ans lorsque j’étais professeur des Écoles, [14][47] et de M. Volckamer [48] de Nuremberg, [49] de M. Rhodius [50] de Padoue, [51] de M. Bauhin, [52] de Bâle, [53] de M. de Tournes [54] libraire de Genève. C’est un grand garçon bien fait, qui a de l’esprit et qui est assez avancé dans l’étude. Il m’a dit que le Paracelse [55] n’y peut être achevé qu’après Pâques ; ce n’est pas marchandise fort nécessaire et de qua nil propero[15] J’ai ouï parler des Entretiens de Balzac [56] et de son Aristippe, sed neutrum adhuc vidi[16] J’en aurai soin, ne les ache[tez pas,] je vous les enverrai tous deux ; on les met en petit volu[me afin] que ceux de Hollande ne les contrefassent, [57] comme par [ci-devant ils ont] contrefait les autres pièces du même auteur[, imprimées par un libraire] de deçà nommé Augustin Courbé, [58] qui en a moins […]. [17]

Quand votre Bonav. Basset serait condamné à subir ici l’examen devant quelques-uns de nos docteurs, il ne s’ensuit point que delà il fût justifié. Il y peut mal répondre et y être maltraité, et quand même il aurait un arrêt fort avantageux contre votre Collège, cela ne l’empêchera pas d’avoir beaucoup de peine et d’inquiétude à Lyon : il fait dangereux d’entrer dans une bonne maison par les fenêtres, on y passe ordinairement pour larron.

Ceux d’Amiens ont depuis peu fait un Collège, [59] à votre imitation. Il s’y est présenté un jeune homme de la ville même, fils d’un avocat, [60] mais fort ignorant, et qui est encore une fois plus ignorant que Basset. Ils en sont au Parlement, nous verrons dans quelque temps ce qui en sera ordonné. Ce jeune homme ne veut point subir l’examen, disant qu’il était docteur avant que leurs statuts fussent homologués au Parlement, c’est qu’il craint la touche. [18][61] Un médecin d’Amiens m’a dit céans qu’ils ne le craignent point et qu’ils le feront plutôt enrager que de céder, et qu’ils le ruineront, quelque arrêt qu’il ait contre eux, d’autant qu’ils sont tous en fort grande union et tous fort bandés contre lui. Il se nomme Dourlens. [19][62]

Tous ceux de Rouen [63] sont aussi fort animés contre les apothicaires [64] et ont introduit la médecine familière dans les maisons, de casse, [65] séné, [66] manne, [67] rhubarbe [68] et sirop de roses pâles [69] ou de fleurs de pêcher. [70] Et depuis trois semaines, il est arrivé un grand malheur qui a fort scandalisé les drogues des boutiques : c’est que la femme d’un apothicaire, au lieu de donner une fiole d’eau anisée [71] pour un malade, en donna une d’eau-forte, [20][72] de laquelle mourut presque enragé le malade le jour suivant, qui est un riche marchand de Rouen. Toute la ville a été émue et a eu horreur de cet accident. Le corps a été ouvert [73] en présence des médecins, qui ont fait leur rapport et qui se sont joints au procès que la veuve a fait à ce pharmacien. Toute la ville crie qu’il ne faut plus rien faire prendre dans les boutiques et qu’il faut que chacun fasse à la maison ses remèdes, comme l’on fait à Paris. Ne voilà pas un étrange événement, bien tragique pour le malade et bien dangereux pour ces cuisiniers et partisans d’Arabie ? [74] Il est vrai que le Médecin charitable[75] lorsqu’il ne coûtait qu’une pièce de trois blancs, a fait un grand miracle à Paris et a délivré bien du monde de la tyrannie, laquelle était inouïe et insupportable, de ces gens-là. Sénèque [76] a dit quelque part en ses Épîtres, Deos olim quum propitii essent fictiles fuisse ; [21] aussi le séné fait-il plus de miracles que tout le reste des drogues qui nous viennent des Indes, [77] joint qu’il faut que le peuple soit soulagé et que sentiat artem nostram salutarem, non deceptricem, non loculorum emunctricem : est enim authore Scribonio Largo, Medicina sanandi non nocendi scientia[22][78]

M. Dinckel vous baise les mains, il dit qu’il vous a écrit, et à M. de La Fontaine, [23][79] et qu’il vous écrira encore. Si ce cours de philosophie d’un minime [80] nommé Lallemandet [81] a une belle morale et une bonne physique, j’en pourrai bien acheter un ; mais il faut attendre qu’il en soit venu un à Paris. [24] La plupart de ces moines ne font rien qui vaille, le capuchon est un mauvais [marchan]d du bon esprit. De toutes ces physiques, je ne trouve rien de si bon que celle […], encore ont-ils tout dérobé de Fernel [82] et de Vallesius. [83] Ces […] qui confessent les larrons sont eux-mêmes grands plagiaires. [25]

Et à propos de ce moine qui se faisait bander la tête pour mieux chercher la vérité, je vous dirai qu’autrefois M. Riolan le père, [84] qui mourut ici l’an 1606 en travaillant sur Fernel et contre les chimistes, [26][85] en plein été, faisait fermer toutes les fenêtres afin de ne voir goutte que par le moyen de deux chandelles allumées qu’il avait à ses deux côtés.

Les carabins de Saint-Côme [86][87][88] n’ont osé venir à la preuve de leurs prétendus privilèges au Parlement, combien que nous ayons eu le crédit de faire appeler la cause, [27] à laquelle ils n’ont osé comparaître. Ils ont parlé de s’accorder, c’est pourquoi nous avons été assemblés, mais toutes leurs demandes ont été ridicules. Ce sera pour le carême prochain que nous les ferons venir si avant ce temps-là, ils ne deviennent plus sages. C’est une race de méchants coquins, bien impudents et bien extravagants. Ce sont des laquais bottés [89] qui ont des moustaches et des rasoirs, [28] et outre cela, disent qu’ils ont des secrets contre la vérole : [90] talibus offuciis et verbis mendacibus stulta plebecula deluditur[29] Les apothicaires sont ici aux abois et à notre miséricorde, et les barbiers ne peuvent être émus de tels exemples. In hoc posita videtur multorum hominum infelicitas, quod per se non sapiant, nec alieno exemplo sapere possint, aut meliores fieri[30]

On dit que la reine de Suède, par ordre de la cour, a envoyé hors d’auprès de soi celui qui a poignardé, nommé Santinelli, et les quatre autres qui lui ont aidé ; qu’elle n’a point fait tuer cet homme pour aucune chose qu’il eût dite ou faite contre son honneur, mais plutôt que c’est qu’elle avait découvert qu’il la trahissait et qu’il servait d’espion au Mazarin près d’elle. D’autres disent que c’est un mystère du cabinet et arcanum principis [31] qui ne se saura jamais bien, peut-être que non. D’autres disent que c’est qu’il la trompait en plusieurs façons ; en quoi il avait grand tort, vu qu’il avait eu grande part en ses bonnes grâces, et qu’elle se résolut de s’en défaire, ayant reçu une lettre du roi de Suède [91] et ayant appris qu’il voulait la quitter et retourner en Italie.

Le roi partit hier pour s’en aller à Villeroy [92] où la reine de Suède se doit rencontrer, et demain il reviendra. Jeudi prochain nous aurons une thèse [93] touchant le thé, [94] laquelle sera dédiée à M. le chancelier [95] qui a promis d’y venir. Le portrait dudit seigneur y sera, qui a coûté 30 pistoles à graver chez Nanteuil [96] qui est un des plus excellents chalcographes qui ait jamais été. [32] Le futur répondant est le fils d’un chirurgien des plus employés de Paris, nommé de Cressé. [33][97][98] Le fils d’un autre chirurgien, [99] nommé Le Large, [34][100][101] en dédiera pareillement une autre au sieur Guénault, mais je ne sais s’il permettra que l’on y mette son portrait car ce serait une laide chose : il ressemble fort à un singe, ou à un magot et à une guenon. [35]

Ce Nanteuil est celui qui a entrepris de faire le portrait de feu M. Gassendi [102] pour mettre au commencement de l’édition qu’en fait notre bon ami M. Devenet. [103] M. Dinckel est venu ce matin me voir, qui m’a apporté l’incluse que je vous envoie. Il m’a dit qu’il était fils d’un médecin de Strasbourg et petit-fils d’un autre médecin nommé Saltzmann, [36][104] et que sa mère est remariée à un autre médecin qui de présent est à Mayence. [105] Je vous baise les mains de toute mon affection, et à [votre très] bonne et très sage femme [106] qui me connaît aussi bien que s[i elle m’avait] nourri ; je l’honore de tout mon cœur et vous proteste que je serai toujours de toute mon âme, quamdiu spiritus hos reget artus[37][107] Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 23e de novembre 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 23 novembre 1657

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(Consulté le 18.10.2019)