L. 311.  >
À Claude II Belin,
le 3 mai 1653

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Monsieur, [a][1]

Pour répondre à la vôtre, je ne refuse pas le bien que vous me voulez faire de la Princesse charitable de M. Luyt [2] (cet homme n’a-t-il pas été jésuite ?). [1] Pour le P. Théophile, [3] je sais bien qu’il est à Lyon. Je n’ai jamais lu les deux livres de lui que vous m’indiquez, ni même vu : Indiculus sanctorum Lugdunensium et episcoporum et le Symbola Anthoniniana. Obligez-moi de me mander en quel an et en quelle ville ils ont été imprimés afin que je les fasse chercher. J’ai bien céans un in‑12o de lui imprimé à Lyon l’an 1629, intitulé Index sanctorum Lugd., mais il n’y est point parlé d’episcoporum[2] Monsieur votre fils [4] m’est venu voir, je lui ai offert, comme au fils de mon bon ami, tout le service que je pourrais lui rendre. Je vous prie de présenter mes très humbles baisemains à M. de Blampignon, [5] votre collègue. J’ai céans depuis six mois Historiam Mexicanam[6] le Nardius sur Lucrèce [7] et le Baccius de thermis : [8] ce dernier a fait aussi de Vinis qui est excellent, comme le vin [9] vaut mieux que l’eau. Il y a deux volumes Iulii Cæs. Benedicti a Guelfalione[10] savoir Consilia et Epistolæ, tous deux in‑4o ; ce même auteur fait encore imprimer quelque chose à Rome. [3]

Le dessein du siège de Bellegarde [11] est rompu, nos troupes sont nécessaires ailleurs. [4] Le second fils [12] du prince de Condé est mort d’une hydrocéphale [13] à Bordeaux où il y a de la peste [14] de nouveau, aussi bien qu’à Toulouse. [5][15] Le livre de lacteis thoracicis [16][17] de Bartholin [18] est imprimé à Londres et est ici fort rare, il n’y a que cinq feuilles de papier. Dès que celui que M. Riolan [19] a fait là-dessus sera imprimé, je vous en enverrai deux, l’un pour vous et l’autre pour M. de Blampignon. [6] Peut-être même que l’on < le > réimprimera ici pour y ajouter celui de Bartholin, duquel on voit deux épîtres de circulatione sanguinis [20] à la fin de son Anatomie in‑8o des deux dernières éditions de Leyde. [7][21][22] Le livre de Chartier, [23] de l’antimoine, [24] est indigne d’être lu, avez-vous bien eu de la patience d’aller jusqu’au bout sans vous ennuyer ! Celui de M. Germain [25][26] est plus raisonnable. [8] Ce Chartier en a été chassé de notre Compagnie [27] et ne jouit plus de rien. Il nous a fait procès pour cela, [28] mais il est pendu au croc et n’est pas en état de gagner ni d’être restitué. C’est un petit safranier qui ne sait de quel bois faire flèche, qui a tout mangé son bien qui n’était pas grand, qui a trente procès contre des créanciers et qui n’a jamais fait ce misérable libelle que pensant flatter Vautier, [29] que le Mazarin [30] installa en la place de M. Cousinot, [31] encore vivant, pour la somme de 20 000 écus qu’il prit de lui en beaux louis d’or ; lequel Vautier mourut ici le 4e de juillet 1652 de trois prises d’antimoine [32] dans une fièvre continue. [33] Ce Chartier doit ici à tant de monde qu’il est à la veille d’être mis en prison. Si vous avez regardé les approbations du livre de M. Germain, vous y verrez une restriction du gilla, [9][34] etc. Notre Faculté n’a jamais reconnu le vinum emeticum [35] de l’antidotaire. [10][36] L’antimoine [37] a été condamné comme poison par deux décrets solennels de la Faculté, tous deux autorisés de la Cour de Parlement par arrêt, l’un en 1566 et l’autre l’an 1615. [11][38][39] Il fallait premièrement casser ces deux décrets par trois assemblées tenues exprès. On n’a rien fait de tout cela et ainsi, l’antimoine demeure poison et l’est bien encore par le grand nombre de ceux qu’il a tués ici ; mais aussi faut-il vous avertir qu’il est ici merveilleusement décrédité et même [rend] odieux tous ceux qui en ont par ci-devant donné. Tout ce que fait M. de Launoy [40] est fort bon. Le scapulaire des carmes [41] n’est qu’une supercherie de moines et une momerie pour attraper de l’argent a mulierculis quas ducent in captivitate ; [12] et tout ce qu’en disent les carmes [42] n’est qu’une vision et une fable controuvée par gens oiseux.

Le bruit avait couru du siège de Bellegarde, mais on délibère d’envoyer nos troupes du côté de l’Italie. Calais [43] a été menacé du siège par les Espagnols, on y avait envoyé de deçà quelques troupes et munitions. On dit maintenant que les Espagnols ont changé de dessein et ont affaire ailleurs. [13]

M. de Bellièvre [44] est premier président et M. de Champlâtreux [45] président au mortier en sa place. Le bonhomme [46] retient les sceaux, mais plusieurs croient qu’il ne les gardera pas longtemps. L’archevêché de Lyon n’est point encore donné, M. le maréchal de La Meilleraye [47] le demande pour M. l’évêque de Rennes, [48] son parent qui est frère du maréchal de La Mothe-Houdancourt ; [49] mais on croit qu’enfin M. le maréchal de Villeroy [50] l’aura pour son frère, l’abbé d’Aisnay. [51] La charge de grand aumônier a été donnée au cardinal Antonio [52] qui s’en va, ce dit-on, ambassadeur à Rome pour nous, en qualité d’extraordinaire. [14] Le cardinal Grimaldi [53][54] demeure ici, n’osant retourner à Rome de peur du pape [55] et du roi d’Espagne [56] qui lui en veulent. [15]

On ne dit ici rien de nouveau du prince de Condé, sinon qu’il est à Stenay [57] et qu’il menace Châlons. [58]

Le Conseil, repugnante Senatu[16] a nommé deux commissaires pour interroger M. de Croissy-Fouquet, [59] savoir MM. de Lezeau et de Bezons. Le premier est un conseiller d’État âgé de près de 80 ans qui a toujours fait tout ce que l’on a voulu de lui et qui est fort propre à être commissaire. [17][60][61] Le second n’a jamais été juge, mais seulement, paucis annis[18][62] avocat général au Grand Conseil. Ce sont des gens qui cherchent à gagner et à avoir de l’emploi ad nutum dominantium[19] Ils sont allés au Bois de Vincennes [63] pour interroger leur prisonnier qui a refusé de leur répondre et leur a chanté leurs vérités ; d’autres disent qu’il les a appelés bourreaux et dit d’autres injures, et qu’il répondrait aussitôt au bourreau de Paris si le roi, [64] qui est son maître, lui avait envoyé. [20]

Le 25e d’avril. On dit ici que le roi s’en va faire un voyage pour huit jours à Fontainebleau, [65] au bout desquels il reviendra à Paris. L’accord des Anglais et des Hollandais n’est point encore fait, on y travaille, ils ont pris un médiateur pour les accorder qui leur a été donné de la part des Vénitiens, mais plusieurs grandes difficultés s’y sont rencontrées jusqu’à présent, qui en a empêché la conclusion ; on doute encore s’ils se pourront enfin accorder. [21] Le cardinal Barberin, [66] qui est à Rome, a fait mettre sur sa porte les armes d’Espagne et a fait publier un manifeste dans lequel il invective fort contre le cardinal Mazarin et entre autres, d’avoir vendu aux Espagnols Piombino [67] et Porto-Longone. [22][68] M. le cardinal de Retz [69] est malade d’un érysipèle [70] à la jambe. On lui a envoyé un médecin de la cour, c’est Vallot, etc., [71] à qui il a refusé de montrer son mal et lui a dit qu’il n’était point malade pour lui, que si on voulait lui envoyer son médecin ou celui de Monsieur son oncle, [23][72] qu’il prendrait leur conseil. On dit que le fils [73] de M. de La Meilleraye s’en va épouser une des nièces [74][75][76] du Mazarin et que l’évêque de Rennes aura par le même marché l’archevêché de Lyon. Cet évêque est frère du maréchal de La Mothe-Houdancourt. [24] On dit qu’il vient encore d’Italie deux autres nièces du Mazarin et un neveu ; nec miror[25] puisqu’on le souffre : tendunt ad summum fortunæ apicem[26]

Depuis ce que dessus écrit, Monsieur votre fils demeurant chez un procureur de la Cour nommé M. Le Moine, [77] rue Saint-Victor, [78] m’a envoyé quérir pour le voir. Il est malade d’une fièvre tierce [79] dont les deux premiers accès ont été fort longs et bien rudes. Præscripsi necessaria[27] je ne manquerai point de le voir tant qu’il aura de besoin ; au moins je ferai ce qu’il me sera possible, tant à cause de vous qu’à cause de lui ; j’ai seulement regret qu’il soit si fort éloigné de notre quartier.

Sa fièvre est revenue extrêmement forte avec un cruel accès ; nec mirum[28] c’est un corps tout bilieux [80] et déjà presque atrabilaire. [81] Il a vidé un grand ver [82] par la bouche dans son troisième accès. J’ai pris garde à tout cela et en aurai soin à l’avenir, ne vous en mettez pas en peine. Je l’ai purgé [83] une petite fois, et avec cause et cum prospero successu[29] Le roi, la reine, [84] et le Mazarin et toute la cour sont à Fontainebleau pour douze jours. On dit que le siège de Bellegarde ne se fera point cette année, [30] faute de troupes ; d’autant qu’il en faut envoyer à Pignerol, [85] et dans le comté de Roussillon pour Perpignan, [86] qui autrement se va perdre. Je vous baise les mains et à tous nos bons amis, MM. Camusat, Allen, Blampignon, Sorel, Maillet, Barat, etc., et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce samedi 3e de mai 1653, à midi sonnant.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 3 mai 1653

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(Consulté le 10.12.2019)