L. 310.  >
À Charles Spon,
le 25 avril 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière par la voie de M. Devenet, [2] votre libraire, le 8e d’avril, qui est si honnête homme qu’il a même désiré que je lui commisse ma lettre afin qu’elle vous fût rendue de sa part. Nous avons fort parlé de vous et de votre mérite, et de l’honneur de votre amitié. Je le préfère à beaucoup d’autres et véritablement il me semble comme ce médecin d’Homère, [3] πολλων ανταξιος αλλων. [1] Je ne connais qu’un honnête homme à Paris de ce métier-là, reliqui velut umbra vagantur[2][4]

Le roi, [5] la reine, [6] le Mazarin [7] et toute la cour vont ici faire leurs stations dans les églises ; mais le 9e d’avril, nonobstant le jubilé, [8] on n’a point laissé d’emprisonner un maître des requêtes nommé M. Courtin [9] et d’exiler huit conseillers du Parlement, qui sont MM. de Longueil, [10] de la Grand’Chambre, frère du président au mortier[11] de Pontcarré, [12] Pithou, [13] Le Clerc de Courcelles, [14] l’aîné Le Boults, [15] Le Boindre, [16] Dorat, [17] et de Canaye. [18] Le maître des requêtes, le premier et le dernier des conseillers sont soupçonnés d’être des amis de M. le Prince ; [19] les autres ont déplu d’avoir parlé hardiment aux dernières assemblées du Parlement, tant de l’autorité du roi que de celle des parlements. [3]

M. Naudé [20] m’a écrit de Suède et me fait espérer que nous le verrons ici l’été prochain, mais je ne sais si c’est pour s’en retourner par après ; au moins il n’est point encore malcontent de la reine, [21] ni même du pays où il dit qu’il n’a presque point eu d’hiver cette année.

Le P. Paulin, [22] jésuite confesseur du roi, est ici mort, sans aucun regret de la Société. Le Mazarin l’avait mis là sans en communiquer aux supérieurs qui eussent mieux aimé en donner à un autre en qui ils eussent eu plus de croyance. Il était déjà devenu tout courtisan ; il avait envie de devenir évêque et puis après, cardinal sans avoir à répondre à qui que ce fût de sa fortune, par le moyen du roi dans l’esprit duquel il s’était fort heureusement insinué ; si bien que le voilà guéri de l’ambition dont la cour l’avait blessé. On a pris en sa place un autre jésuite, très jésuite et fort adroit, nommé le P. Bagot, [23] qui est breton, qui a par ci-devant écrit de la pénitence en latin in‑8o et un in‑fo intitulé Apologeticus fidei en deux parties, imprimé ici l’an 1644. J’ai autrefois ouï dire que les pères de la Société [24] disaient de lui qu’il était celui d’entre eux qui avait le plus d’esprit ; il est grand et fort, et a environ 66 ans. [4] Les nouvelles qui viennent de Bordeaux [25] sont fort incertaines ; néanmoins, on croit qu’ils sont fort pressés et que le petit duc de Bourbon, [26][27] deuxième fils du prince de Condé, y est fort malade, et sa mère [28] aussi. [5]

On dit que le P. Bagot refuse d’être confesseur du roi, et que les pères de la Société en offrent deux autres à choisir, savoir les pères Renaut [29] ou Lallemant. [6][30]

On renvoie pour la deuxième fois vers le duc d’Orléans [31] l’archevêque d’Embrun [32][33] afin qu’il renonce à toute sorte d’intelligence avec le prince de Condé et qu’il revienne à la cour, ou bien que le roi le poussera plus loin. [7]

Le duc de La Valette [34] a repris Cadillac [35] sur ceux de Bordeaux. On a envoyé un bâton de maréchal de France au comte Du Dognon, [36] à la charge qu’il exécutera le traité qu’il a fait depuis peu avec le roi, qu’il abandonnera tout à fait le prince de Condé, etc. On attend la nouvelle de l’exécution. [8]

On dit ici qu’enfin le premier président [37] a trouvé moyen de faire son fils, de Champlâtreux, [38] président au mortier à la place de M. de Bellièvre, [39] qui devient premier président par la cession du bonhomme qui demeure garde des sceaux ; [9] on en dit encore plusieurs autres changements, mais il faut attendre.

Ce 18e d’avril. M. Brodeau [40] est mort ce matin ici d’une mort subite ; [10][41] il n’a été qu’une demi-heure à mourir, c’est une vomique [42] de poumon qui a crevé. [11] On dit qu’il s’était échauffé à aller à ses stations : s’il n’a gagné les pardons, il a gagné la mort. C’était un avocat fort honnête homme, des plus employés dans le Palais pour les grandes affaires ; non erat rabula forensis[12] jamais homme, à ce que dit M. < Jean > Huguetan, [43] ne mania si bien la jurisprudence. Il avait 70 ans passés, exercuerat utiliter suam causidicinam ; [13] il laisse deux filles mariées, l’une à un maître des requêtes[44] l’autre veuve d’un conseiller de la Cour, [45] et un fils unique [46] auquel il ne laisse guère moins que 100 000 écus afin qu’il se fasse conseiller en Parlement.

Ce 21e d’avril. Pour votre lettre datée du 15e d’avril 1653, je vous en rends très humbles grâces, elle m’a fort réjoui. Des feuilles du livre du P. Théoph., [47] n’en parlons point : j’avais si fort envie de dévorer ce livre que je le fis vitement relier et le parcourus nonobstant ces mauvaises feuilles ; [14] quand M. < Jean-Antoine > Huguetan [48] sera ici, je lui en parlerai ; je vous remercie du présent et du soin que vous en avez eu pour moi. M. Moreau [49] se porte bien, tant qu’un homme de son âge peut bien aller. J’ai consulté [50][51] quatre fois avec lui depuis huit jours et avons toujours parlé de vous. Il dit qu’il vous doit une réponse, son âge l’empêche dorénavant d’en expédier beaucoup. M. Riolan [52] ne fait encore rien imprimer, je vous en donnerai avis en temps et lieu. Le bonhomme est pareillement bien vieux et fort cassé. Il a gagné son procès contre son fils [53] et a fait casser son mariage. Il travaille maintenant à l’exécution d’icelui [15] et à empêcher qu’après sa mort il n’y ait un procès nouveau entre ses enfants. Il a chez soi son fils l’abbé, [54] qui est un bon compagnon, ils font ensemble la débauche, et boivent du vin d’Espagne [55] et du rossolis. [56] Ce fils a son abbaye en Bourgogne près d’Alise, [57] c’est Alexia des Commentaires de Jules César, [58] autrement dite Flavigny [59] et Sainte-Reine. [16] Le fils fournit le vin de Bourgogne, [60] mais le père dit qu’il ne boit point du vin de son fils, l’abbé, qui ne lui coûte une pistole ; et s’accordent tous deux fort bien ensemble contre l’autre fils qui s’est marié sans le consentement de son père à une belle grande fille, de laquelle le père dit bien du mal. L’arrêt qu’il a obtenu contre lui est fort beau, il l’a fait imprimer ; si vous le désirez, je vous en enverrai une copie. Le fils commence à faire parler d’accord à son père, mais le bonhomme ne veut entendre à aucun accord qu’il n’ait quitté cette garce.

Je vous enverrai un Phedrus de M. Rigault [61] in‑12o par la première commodité. On m’a promis ici de faire venir des exemplaires du livre de M. Chifflet [62] de la poudre fébrifuge. [63] S’ils me tiennent parole, je vous les enverrai ensemble. [17] Pour vos chartreux qui ne furent point à l’enterrement du feu cardinal de Lyon, [64][65] cela me fait souvenir de ce que le Catholicon d’Espagne [66][67] dit de ces mêmes moines : qu’ils ne purent assister à la procession de la Ligue [68] à cause qu’ils avaient ce jour-là de l’argent à mettre à rente[18] Ces maîtres moines [69] sont les tuteurs du Messie. [19] Surtout, je vous recommande le sermon de M. Roure [70] contre les Cananéens. [20][71] Après que je l’aurai lu, je tâcherai de le faire imprimer de deçà, j’ai à ma dévotion un libraire de la Réformation à qui j’en ai parlé et qui y consent. Les bonnes choses doivent être communiquées et rendues publiques : Bonum est natura sui diffusinum[21][72] Le Paul Éginète grec est parti, [22][73] aussi bien que le paquet qui était fait et que je vous ai longtemps gardé faute d’occasion sûre, l’un et l’autre vous sera rendu tout ensemble par M. Devenet qui me l’a encore promis aujourd’hui.

Ce 22e d’avril. Pour M. de Caimis, [74] j’espère qu’il vous rendra la Vie de feu M. Dupuy [75] dès qu’il sera à Lyon et je crois qu’il y est, de l’heure que je vous écris la présente. [23] J’ai un reproche à vous faire, mais ce n’est qu’en ami : vous me faites dans vos lettres trop de compliments et de plus, trop de présents ; vous ne voulez point que je vous parle du dernier paquet et de ce qu’il vous a coûté ; je me tiendrais assez heureux d’avoir toutes ces curiosités pour de l’argent et me réputerais encore fort obligé à votre bonté. Comment donc voulez-vous que je fasse après tant de peines que je vous donne journellement avec toutes mes curiosités qui sont bien souvent aussi déréglées que des appétits de femme grosse ? [24] Jugez et ordonnez là-dessus, je vous prie : vous êtes ma partie et je vous reconnais pour mon juge, mais jugez ce procès à votre profit, etc.

Mandez-moi, s’il vous plaît, pour quel crime M. Arnaud [76] a été pendu à Turin, [77] an [25] pour homicide ou pour fausse monnaie ? [78]

On ne dit ici rien de certain du siège de Bellegarde [79] et je ne sais si nous en irons jusque-là. [26] M. Huguetan, l’avocat et notre bon ami, convalescit[27] il n’a été guère malade.

Je vous supplie de demander tout doucement à M. Rigaud [80] quand il veut commencer l’édition des manuscrits de feu M. Hofmann, [81] que s’il ne la veut faire, je suis prêt de reprendre ma copie et la bailler à un autre qui ne demande pas mieux que l’imprimer de présent, et ille est Lugdunensis[28]

Je vous dirai librement qui est cet homme : ce n’est pas M. Devenet, à qui aussi n’en ai-je pas dit un mot, mais un autre à qui je n’en parlais point, mais qui lui-même m’en a parlé le premier en tant qu’il en a vu la copie à Lyon entre les mains de M. Rigaud et le marché que j’en avais fait avec lui dans le même temps ; c’est un imprimeur nommé M. Julliéron [82] qui était par ci-devant associé avec ledit M. Rigaud. [29] Si une occasion se perd, il faut tâcher de la recouvrer d’un autre côté. Je vous prie de lui en parler tout doucement et de tâcher de reconnaître quel dessein il a d’exécuter bientôt ce qu’il m’en a promis.

Je vous supplie pareillement de faire mes très humbles recommandations à nos bons amis MM. Gras, Falconet et Garnier, et de leur délivrer à chacun d’eux ce que vous trouverez qui leur est destiné dans le paquet que vous recevrez, Dieu aidant, bientôt.

M. Julliéron m’a dit que vis-à-vis de son logis il y a un relieur nommé Molin, [83] qui a depuis peu imprimé quelque chose du P. Théophile Raynaud. [30] Je vous prie de vous en enquérir et si c’est quelque chose de nouveau que je n’aie point, obligez-moi de me l’acheter et de me l’envoyer avec le paquet de M. Volckamer. [84] Il ne m’importe par quelle voie, choisissez la plus sûre, mais à la charge que j’en paierai le port. Je suis las et honteux tout ensemble de vous tant importuner, je vous prie de me traiter en ami.

Ce matin 22e d’avril, M. de Bellièvre a été reçu premier président au Parlement et M. de Champlâtreux, président au mortier à la place dudit de Bellièvre. [9] Le bonhomme M. Molé retient pour soi les sceaux, mais on ne sait point combien il les gardera : on dit que dans trois mois on les lui ôtera et qu’il ne sera plus rien, après avoir été mazarin ; que l’on donnera les sceaux à M. de Servien, [85] qui est déjà las d’être surintendant des finances, [86] et que le procureur général, M. Fouquet, [87][88] sera seul surintendant. Voilà les Messieurs qui sont aujourd’hui maîtres des affaires. Votre archevêché de Lyon n’est pas encore donné, M. le maréchal de La Meilleraye [89] le demande instamment pour M. l’évêque de Rennes, abbé de Souillac, [31][90] son parent ; [91][92] mais néanmoins, l’on dit ici que la reine l’a promis à M. le maréchal de Villeroy [93] pour son frère l’abbé d’Aisnay. [32][94][95] On a donné la charge de grand aumônier de France [96] au cardinal Antonio. [33][97][98] Il a été ici dans les églises aux stations publiques et a été vu de tout le monde comme un homme bien dévot, tant qu’un cardinal italien et neveu du pape [99] le peuvent être. Un homme vient de sortir de céans qui m’a dit que le garde des sceaux a déjà grand regret de s’être défait de sa charge de premier président : voilà comment les plus grands hommes ne savent pas trop bien ce qu’ils désirent, Destruere domus totas optantibus ipsis Di faciles ; [34][100] ce qu’ils souhaitent si ardemment leur est accordé et tôt après, ils s’en repentent. Les dernières lettres de Bordeaux portent que le deuxième fils du prince de Condé y est mort et que dans l’ouverture de son crâne, on y a trouvé beaucoup d’eau ; [101] que la princesse de Condé y est bien malade, qu’il y a de la peste [102] et que tout y est en piteux état. [5] Dii meliora[35] en récompense de tant d’afflictions. Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 25e d’avril 1653.

M. Huguetan le libraire m’a fait l’honneur de me venir voir. Nous avons parlé fort longtemps ensemble de plusieurs choses, et de vous et des livres qui sont sur la presse. On dit que le cardinal Antonio s’en va pour le roi à Rome en qualité d’ambassadeur extraordinaire, où il sera comme en notre protection contre le pape qui autrement, pourrait attenter sur lui et le maltraiter. Il aura le cordon bleu, [103] comme un grand-maître de l’Ordre du Saint-Esprit et ayant la charge de grand aumônier. On dit que Calais [104] n’est plus assiégée et que les Espagnols n’ont point assez de troupes pour entreprendre ce siège ; et que les Anglais ne demandent point mieux que d’être bien avec nous. On va ici à la douceur avec les gens de M. le Prince, de peur des représailles : des deux prisonniers qui étaient dans le Châtelet, [105] dont l’un avait été condamné à avoir la tête coupée en Grève [106][107] et l’autre aux galères, [108] nul ne sera exécuté ; le roi leur a envoyé leur grâce. [36] J’ai reçu lettres de M. Musnier [109] de Gênes, [110] il a pensé mourir à ce qu’il me mande, je suis fort réjoui de ce qu’il en est échappé.

Le paquet de livres de M. Musnier est bien près de Lyon, on l’adresse chez M. Huguetan. Je vous prie de le retirer de M. Ravaud dès qu’il l’aura reçu et de lui en rendre le port depuis Marseille jusqu’à Lyon, M. Musnier en a payé le port depuis Gênes jusqu’à Marseille. Si M. Ravaud faisait quelques balles pour envoyer des livres de deçà, ce serait fort notre fait que de l’y enfermer ; [37] ou M. Devenet qui partira d’ici dans trois jours ; sinon, nous chercherons quelque autre commodité. Vale et me ama[38]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 25 avril 1653

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(Consulté le 20.10.2019)