L. 554.  >
À André Falconet,
le 31 janvier 1659

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Monsieur mon bon ami, [a][1]

Je n’étais pas en peine de vous et n’attendais de vos nouvelles que lorsqu’il plairait à Dieu vous inspirer de m’écrire. Je n’ai point coutume de me mettre en peine de mes amis si je n’en ai quelque occasion ; néanmoins, votre belle lettre du 21e de janvier m’a fort réjoui. J’ai été bien aise d’apprendre que la grande Babylone [1] vous ait quitté et que vous soyez déchargé de telle caravane de tant de bonnes gens qui ne font que de l’ordure, de la pauvreté, des dettes et des cocus partout où ils vont. Tout est ici revenu en bonne santé, pour le maître et ce qui lui appartient, Dieu merci. Pour le reste minimum est quod scire laboro, de Iove dumtaxat curam gero, ille solus mihi est omnia[2][2][3][4] j’entends le bon roi, [5] notre maître que Dieu conserve avec son très cher frère. [6] Je ne me soucie guère du reste ; je ressemble au dieu des épicuriens qui, au dire de Lucrèce [7] qui a été sacré le plus savant de tous les poètes latins, Nec bene pro meritis capitur, nec tangitur ira[3] Celui qui a eu la goutte [4][8] en a été quitte à bon marché. Malepeste de la goutte ! [5][9] que n’a-t-il eu la peste puisqu’il la mérite bien, mais qu’y ferions-nous ? Hoc erat in fatis : sic placuit Superis, quærere plura nefas[6] Quelque jour viendra que sui finem reperiet, et tandem desinet miniatus ille Iupiter, ne dicam mactator, et humani generis tortor et carnifex, sed eheu ! Sat. [7][10] Vous êtes quitte à bon marché de n’avoir point donné d’argent, je m’en réjouis, non equidem invideo, miror magis ; [8][11] mais je plains bien fort ceux de Dijon [12] qui sont si maltraités ; peut-être qu’ils l’ont mérité ou qu’ils le méritent, eux et leurs parents. On croit bien ici que le roi épousera l’infante d’Espagne [13] et tous, tant que nous sommes de bons Français, le désirons bien fort. Cela fera finir la guerre et elle nous sera une reine de paix, [14] ainsi soit-il. Si le cardinal désire ce mariage, j’en suis ravi, son contentement servira fort à le faire avancer. On dit ici que le prince de Conti [15] et sa femme [16] sont guéris. Il y a eu quelques médecins et chirurgiens enfermés avec eux à Saint-Maur, [17] personne ne doute que la syphilis [18] n’ait été ce qui les a occupés. À la bonne heure qu’il soit bien guéri ! il faut aimer le maître et les parents du maître. On dit qu’un des nôtres nommé Le Coq, [9][19] en parlant de François ier [20] pour qui il était consulté, [21] voyant qu’il avait cette syphilis, dit à Fernel [22] qui proposait son opiate : [23] C’est un vilain qui a gagné la vérole, frottetur [10]  comme un autre, et comme le dernier de son royaume ; cela fut rapporté à ce bon roi qui n’en fit que rire et lui en sut bon gré. Vous savez bien pour qui je parle (L.P. et L.P.D.C.). [11]

Pour les malades qui sont morts, entre Crest et Valence, [24] de la vapeur maligne d’un coffre, il y a d’anciennes histoires qui en disent de même d’un coffre qui fut ouvert en Éthiopie, d’où sortit une vapeur si maligne qu’elle infecta et empesta toute l’Égypte, toute la Grèce et une partie de l’Asie. Nous avons eu ici des fièvres continues [25] avec crachement de sang et des inflammations de poumon, mais cela est passé et il n’y a presque point de malades ici ; pour les fièvres quartes, [26] il y en a fort peu. Notre écolier [27] est toujours gai et éveillé, il va voir mes deux docteurs, tantôt l’un, tantôt l’autre. [12] Il me disait hier que le second, qui est Carolus, [28] lui a promis de le mener à Cormeilles [29] et de lui apprendre bien des choses dans ce voyage. Votre fils en est ravi car il aime à apprendre et il prend grand plaisir dans la conversation du mien. Ce sera pour le carême prochain ; au moins ira-t-il à Pâques y voir les arbres fleuris ; et comme nous avons souvent des fêtes en été, il pourra quelquefois y aller pour y être deux ou trois jours, mais il n’y fait pas bon devant la Saint-Jean, car c’est alors qu’on peut y manger des cerises dont il y a plus de 200 arbres ; si bien que depuis ce temps jusqu’à la Toussaint il y a toujours du fruit. Je voudrais que Mme Falconet fût en assez bonne santé pour y venir prendre l’air et y passer un mois ou deux du beau temps d’été. La vue en est fort belle, l’air fort bon et l’eau pareillement. Le jeune M. Choulier [30] y a passé quelques jours, il peut vous en parler. Il y aurait plaisir de faire ce voyage en venant de Roanne [31] par eau jusqu’à Orléans, [32] tandis que le roi irait à Bayonne [33] quérir notre reine, fiat, fiat ! [13]

Pour M. Du Buisson, [34] il est mort bien vite. Aussi n’y a-t-il rien qui aille si vite que les syncopæ cardiacæ, in quo symptomate cor statim suffocatur præ nimia sanguinis copia, ut cerebrum in vera et proprie dicta apolexia[14][35][36] Il y en a un chapitre dans les Institutions de médecine de Gaspard Hofmann, [37] page 414. [15] Galien [38] a fort bien connu ce mal, [16] mais en ce M. Du Buisson il y avait deux autres choses, savoir ulcère et érosion de la tunique de l’artère, [17][39] qui sont deux symptômes incurables, ανιατα. [18][40] Pour celui que vous dites être à M. l’abbé de Forcoal, [41] je ne le connais point. Pour cet abbé, [19] je l’ai autrefois traité fort malade de plusieurs maladies. Son père [42] me fit dire qu’il voulait me témoigner comme il faisait état de moi et qu’il me donnerait 100 écus par an pour être leur médecin ; cela fut fait et j’en ai reçu trois demi-années. [20][43] Cet abbé (qui ne l’était pas encore, mais seulement aumônier du roi) fut horriblement et grièvement malade ; il en échappa heureusement et on disait force louange de moi. Beaucoup de temps se passa que l’on ne me vint plus quérir de là-dedans. J’appris que Vallot [44] y allait, qui leur donnait des poudres, des eaux et des pilules, et que pour moi, on ne m’avait quitté qu’à cause que j’ordonnais trop peu de drogues (si les malades que j’y ai traités pendant trois ans y fussent morts, regardez ce qu’ils eussent dit, car il n’en mourut aucun). Quand j’ai rencontré le père par la ville, il m’a toujours dit qu’il m’enverrait voir, mais il n’en a rien fait ; aussi j’en suis demeuré là. Leur père était un misérable Cévenol et huguenot [45] qui vint à Paris chercher condition et faire fortune s’il pouvait. Il fut laquais chez un secrétaire du roi nommé M. Addée. [21][46] De laquais, il devint commis chez ce même maître qui était pareillement huguenot. Et enfin, cet homme, qui n’était rien, nuper in hanc urbem pedibus qui venerat albis[22][47] devint gros partisan et se fourra dans beaucoup d’affaires, aux aides, aux gabelles [48] et ailleurs, où il voulait gagner. Depuis, il changea de religion [49] pour devenir secrétaire du Conseil et devint encore plus grand partisan ; puis il maria sa fille unique, [50][51] qui était fort belle, à M. Addée, fils de son ancien maître, [52] qui est borgne et huguenot, mais elle est catholique. [23] Il avait plusieurs fils, dont il a fait l’aîné capitaine ; le second est maître des requêtes, le troisième aumônier du roi, qui est aujourd’hui abbé, Dieu sait à quel titre ! Le procès pour cette abbaye a duré douze ans, contre M. de Moricq, [53] conseiller d’État qui avait été un de ceux qui avaient condamné le pauvre maréchal de Marillac [54] et avait eu le don de cette abbaye pour récompense, outre de l’argent comptant, comme tous les autres en eurent, qui avaient conclu à la mort. [24] Il y a un fils théologien qui est devenu fou et quelques autres petits frères. Enfin, le père Forcoal est mort endetté de cinq ou six millions avec 300 procès de ceux à qui il doit. Le maître des requêtes est persécuté de tous côtés pour avoir répondu pour son père. Le secrétaire du Conseil, qui est un troisième fils bien fait, qui a eu la charge de son père, est en prison il y a plus de quatre mois, dans la Chambre des comptes. Cet aumônier que vous avez vu est un assez bon garçon, mais tout leur fait n’est que banqueroute, rapine du bien d’autrui, partisanterie et larcin, bonne chère en attendant. [25] Le père possédait de grands biens, qui étaient tous saisis plus de neuf ans avant qu’il mourut. Il avait une terre à deux lieues d’ici où il faisait, encore, tout vieux qu’il était, de grandes débauches et beaucoup de folles dépenses. C’était à Pantin, [26][55] qui a autrefois appartenu à Fernel [56] et dont il est parlé en sa vie. Tout le secret de ces gens-là n’est que, tandis qu’ils ont bonne main, de prendre de tous côtés force argent, et enfin de faire banqueroute, non pas seulement à leurs créanciers, mais aussi à Dieu, à leur conscience et à leur honneur.

Ce 29e de janvier. Mais je viens de relire votre lettre, dont j’ai eu grande joie, où je pense avoir deviné le nom de celui que vous avez vu avec M. l’abbé Forcoal : c’est un jeune homme qui est beau garçon, nommé M. de Courcelles, [57] qui était le commis de M. de Forcoal. C’est lui que j’ai le premier traité en cette maison. Il est le fils d’un procureur de la Cour [58] dont j’ai été le médecin depuis l’an 1628 jusqu’à sa mort, environ l’an 1642. La mère est encore vivante, qui est bonne femme, plura coram ; [27] elle est fille de M. Fournier et d’une bonne femme que j’ai traités jusqu’à leur mort ; ces bonnes gens vere erant reliquiæ auræi sæculi[28]

Le roi est arrivé ce soir dans le Louvre, [59] le cardinal [60] est au Bois de Vincennes. [61] Don Juan d’Autriche [62] est encore dans Bruxelles, [63] on dit qu’il passera par ici, mais je ne le crois pas. [29] On s’apprête en Angleterre pour la séance du Parlement. [30][64] Et même, on dit qu’il sera besoin que le roi fasse un tour jusqu’à Rouen ou à Calais [65] pour renouveler notre alliance de guerre avec les Anglais contre l’Espagne ; mais peut-être qu’une trêve interviendra qui fera pendre les armes au croc aux uns et aux autres. Avant qu’il soit trois mois, nous verrons quel préparatif on fera pour le mariage du roi avec l’infante d’Espagne, qui est la chose du monde que je souhaite le plus fort pour le bien public de toute l’Europe chrétienne. On fait courir le bruit que l’électeur de Bavière [66] est en fort mauvais ménage avec Mme l’électrice [67][68] sur ce qu’on lui impute de l’avoir voulu faire tuer par quatre Italiens ; [31] cela sent le roman et je ne le crois point. Marie Stuart, [69][70] reine d’Écosse, [71] avait un secrétaire italien nommé David Rits ; [72] le roi son mari, Jacques v[73] en devint jaloux et le fit poignarder en sa présence et devant sa femme, d’où provint leur mauvais ménage et leur malheur à tous deux. Buchanan, [74] De Rebus Scotorum, en a écrit toute l’histoire doctement et élégamment. [32] Les princes sont malheureux en leurs familles aussi bien que les particuliers, et aussi le méritent-ils comme les autres car ils font quelquefois bien des fautes. On dit que la reine [75] s’est fort plainte à Lyon du voyage qu’on lui avait fait faire durant une si mauvaise saison, qu’elle n’y avait point tant été amenée que traînée, qu’elle en avait su mauvais gré à Son Éminence, qu’ils avaient été dix jours sans se voir, mais qu’enfin le roi les avait accordés.

Je vous supplie d’assurer Mlle Falconet de mes très humbles services. Notre écolier est gaillard et sain, il étudie diligemment et apprend bien l’histoire de Paris. Je lui ai promis que dimanche prochain il verra le roi et la reine à Saint-Germain-l’Auxerrois, [76] qui est leur paroisse et la nôtre, où ils ne manqueront pas de venir à la procession. [33][77][78] Les plus fraîches nouvelles qui courent sont que l’on attend réponse d’un courrier qui a été envoyé en Espagne, que l’empereur [79] même fait des offres pour la paix générale. Néanmoins, le roi de Suède [80] continue toujours ses efforts contre le roi de Danemark ; [81] les Hollandais font de grands efforts pour secourir celui-ci et les Anglais en font autant de leur côté pour l’autre. Le milord Protecteur [82] a découvert quelque traité clandestin fait par des princesses parentes du roi d’Angleterre [83] et y a donné ordre. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce dernier de janvier 1659.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 31 janvier 1659

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(Consulté le 19.10.2019)