L. 128.  >
À Charles Spon,
le 16 novembre 1645

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, il n’est rien arrivé ici qui soit digne de vous être mandé, si ce n’est que les ambassadeurs de Pologne, l’évêque de Varmie [2] et le palatin de Posnanie, [3] qui viennent quérir la princesse Marie [4] pour être leur reine, [5][6][7] ont fait une superbe et solennelle entrée le dimanche 30e d’octobre, avec une telle pompe qu’on n’a jamais rien vu de pareil. [1] Ils sont entrés par la porte Saint-Antoine [8][9] et sont allés loger au bout du faubourg Saint-Honoré [10] dans l’hôtel de Vendôme, si bien qu’ils ont passé au travers de Paris de bout en bout. [2] Aussi ont-ils été vus d’une infinité de peuple qui courut dès le matin retenir sa place sur les chemins par où ils devaient passer. Tout ce jour-là j’eus fort à faire pour des gens qui n’avaient pas la force de quitter leur lit, mais je vous assure que dans les autres rues où ils ne passaient pas il y avait une si grande solitude que je me représentais une ville désertée par la famine ou la pestilence, dont je prie Dieu qu’il nous préserve vous et moi. J’aurais pu m’avancer hors de la porte Saint-Antoine où j’eusse pu voir le tout aisément, mais je n’en voulus pas prendre la peine. Ces spectacles publics ne me touchent guère, ils me rendent mélancolique, [11] moi qui suis naturellement joyeux et gai, au lieu qu’ils réjouissent les autres. [12] Quand je vois toute cette mondanité, [3] j’ai pitié de la vanité de ceux qui la font. Il est vrai qu’on ne fait point cette montre pour les philosophes, de l’humeur et de la capacité desquels je voudrais bien être ; mais c’est pour le vulgaire qui est ébloui de cet éclat et en passe le temps plus doucement. Je fus ce jour-là quelque peu de temps davantage qu’à mon ordinaire dans mon étude et m’y employai assez bien. Mes voisins disent que j’ai grand tort de n’avoir point été à cette cérémonie et que c’était la plus belle chose du monde. Ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique, et moi je dis qu’ils sont trop peu ménagers de leur temps. Je m’en rapporte à vous. Si vous me condamnez, je vous promets que la première fois que le pape viendra à Paris, j’irai exprès jusqu’à la rue Saint-Jacques [13] au-devant de lui, où je l’attendrai chez un libraire en lisant quelque livre, et ce ne serait encore que pour vous complaire car, à vous dire la vérité, si le roi Salomon [14] avec la reine de Saba [15] faisaient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si j’en quitterais mes livres. [4] Mon étude me plaît tout autrement et je m’y tiens plus volontiers que dans les plus beaux palais de Paris. [5]

Pour ce que vous souhaitez d’être informé du sieur de Mayerne Turquet, [16] médecin du roi d’Angleterre, [17] il est, à ce que j’apprends, natif de Genève, fils d’un homme qui a fait l’Histoire d’Espagne qui est aujourd’hui imprimée en deux volumes in‑fo. Ce père [18] a aussi fait un livre intitulé La Monarchie aristodémocratique[6] qui fut contredit par Louis Dorléans [19] (c’est celui qui a fait des commentaires sur Tacite) [20] dans sa Plante humaine imprimée à Lyon et Paris. Turquet fit une réponse à Louis Dorléans en 1617. [7] Il demeurait à Genève [21] ou près de là, dans la religion du pays, et Louis Dorléans est un vieux ligueur, [22] bateleur et méchant homme. Il avait écrit rudement et satiriquement contre Henri iv [23] et néanmoins, ce bon roi lui pardonna. J’ai connu le personnage : il a vécu 87 ans ; il mourut d’une pleurésie [24] en cette ville l’an 1629 ; je l’ai quelquefois entretenu, il ne parlait que de Carolus Scribanius, [8][25] jésuite d’Anvers, [26] où il avait été réfugié pendant son exil, de Juste Lipse, [27] qui était un autre animal bigot et superstitieux, et du P. Cotton, [28] qui avait été son intercesseur envers Henri iv[9] Cet homme a laissé deux enfants, dont l’un était aveugle ; l’autre était aux galères [29] à Marseille, [30] où il a été envoyé pour un homicide qu’il avait fait en colère. Mais revenons à M. de Mayerne, qui est encore aujourd’hui en Angleterre. Je crois qu’il est médecin de Montpellier. [31] Il vint à Paris en l’an 1602 et comme il se piquait d’être grand chimiste, [10][32] il eut querelle avec quelques-uns des nôtres, d’où vint qu’on fit un décret de ne jamais consulter avec lui. [33] Il eut pourtant quelques amis de notre Ordre qui voyaient des malades avec lui. De cette querelle provint une Apologie dudit Théodore Mayerne Turquet, de laquelle il n’est non plus l’auteur que vous ni moi. [11] Deux docteurs de notre Compagnie y travaillèrent : Seguin, [34] notre ancien [35] qui a toujours porté les charlatans, [36] et son beau-frère Akakia, [37][38][39][40] qui mourut l’an 1605 de la vérole, [12][41] qu’il avait rapportée d’Italie où il était allé avec M. de Béthune, [42] ambassadeur à Rome ; [13] ce qu’ils avaient fait en dépit de quelques-uns de nos anciens qui étaient d’honnêtes gens et qui tâchaient avec fort bon dessein d’empêcher que les chimistes et les charlatans ne se missent ici en crédit pour vendre leur fumée aux badauds de Paris. Ce Mayerne est encore aujourd’hui en Angleterre, fort vieux, presque en enfance. On dit qu’il a quitté le parti du roi [43] et qu’il s’est rangé du côté du Parlement[44] J’ai vu un de ses enfants en cette ville, étudiant en médecine, qui, depuis est mort en Angleterre. On dit qu’il est fort rude à ses enfants, tant il est avaricieux, et qu’il les laisse mourir de faim. [14] Il est grand chimiste, fort riche, et sait le moyen de se faire donner force jacobus d’une consulte de cinq ou six pages[15][45] Il est, entre autres, baron d’Aubonne, belle terre dans le Pays de Vaud, proche de Genève, de laquelle était seigneur en l’an 1560 un certain évêque de Nevers, [46][47] nommé Spifame, [48] qui quitta son évêché et 40 000 livres de rente en bénéfices pour embrasser à Genève, où il s’en alla, le parti de la sainte Réformation huguenote ; [49][50] où, après avoir servi puissamment ce parti et avoir fait en Allemagne quelque légation pour Louis de Bourbon, prince de Condé, [51][52][53] et pour tous les huguenots de France, [16] il eut la tête coupée, environ l’an 1566, sous ombre qu’il était adultère et qu’il tenait en sa maison une femme qu’il n’avait pas épousée ; mais ce ne fut que le prétexte, la vraie cause de sa mort, et le premier mobile, fut le pape [54] qui employa l’autorité de Catherine de Médicis [55] pour gagner les syndics de Genève à perdre ce pauvre homme. [17] Si le prince de Condé eût encore eu assez de crédit, il l’eût volontiers empêché, mais il ne le put. [18] Cet ami qui vous demande des nouvelles de l’Apologie de M. de Mayerne, n’est-ce point M. Courtaud [56] de Montpellier qui prétendait en faire bouclier contre l’arrêt [57] que nous avons obtenu contre le Gazetier Renaudot ? [19][58] Peut-être que non, mais il n’importe, tout ce que je vous ai dit est vrai. [20] Il faut même que vous sachiez que cette Apologie de Mayerne ne manqua pas de réponse. M. Riolan, [59] le père, y répondit par un livret exprès, élégant et savant à son accoutumée, dont je vous enverrai un exemplaire. [21]

On dit ici que nouvelles sont venues de Catalogne, [60] que M. le comte d’Harcourt [61] est enfin maître de Balaguer ; [62] et voilà que je viens d’apprendre que les Hollandais ont pris Hulst [63] sur l’Espagnol après un mois de siège. [22] Jamais la faiblesse du roi d’Espagne [64] n’a tant paru, quoique peu d’années auparavant il semblât qu’il voulût dévorer la domination de toute la terre habitable. Nous avons ici perdu, le 10e de ce mois, un honnête homme qui méritait beaucoup. C’est un président au mortier nommé M. de Novion, [65][66] frère de l’évêque de Beauvais. [23][67] C’était le plus habile et le plus hardi pour les affaires, et qui parlait pour le bien du public tout autrement que les autres. Le Parlement a perdu depuis quatre mois trois hommes qui valaient leur pesant d’or, savoir M. Briquet, [68] avocat général, M. le président Barillon, [69] qui est mort à Pignerol, [70] et M. le président Gayant, [71] qui est mort ici ; mais M. de Novion valait à lui seul autant que les trois autres. [24] Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 16e de novembre 1645.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 novembre 1645

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(Consulté le 16.10.2019)