L. 487.  >
À Charles Spon,
le 17 juillet 1657

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Monsieur mon cher ami, [a][1]

Depuis ma dernière de quatre grandes pages, que je vous envoyai le mardi 19e de juin, je puis vous dire que Montmédy [2] est toujours assiégée. Le prince de Condé [3] avait fait mine de vouloir le secourir et avait passé la Meuse, mais il l’a aussitôt repassée sans rien entreprendre. M. de Turenne [4] le suivait de près, tandis que M. le maréchal de La Ferté-Senneterre [5] fait le siège. J’apprends que M. de Soliniac [6] de Montpellier a été ici fort malade et qu’il n’est pas encore bien : c’étaient des érysipèles [7] qu’il avait par le corps, qui lui ont fait grande peur de la mort.

Vous direz s’il vous plaît à M. Fourmy [8] que j’ai parlé à M. Béchet, [9] le nouveau syndic des libraires, de son enregistrement pour le Varandæus, qui m’a promis de l’expédier tout à l’heure qu’il l’aura.

M. le cardinal Antoine [10] est allé à la cour pour y prendre congé du roi, [11] de la reine [12] et de Son Éminence. [13] On dit qu’après cela il s’en retournera à Rome, non pas tant pour la mort des cardinaux Bichi [14] et Rapaccioli [15] que pour ce que le pape [16] est fort usé, nec creditur diu superstes futurus : [1] c’est pour travailler à une brigue à laquelle on fera présider le Saint-Esprit ; et gai, gai ! il y a longtemps que l’on trompe les hommes sous prétexte de religion. Ceux qui sont ici pour le cardinal de Retz [17] se réjouissent aussi d’une nouvelle qui court, savoir que le pape a mandé à Rome ledit cardinal, le parti duquel il veut embrasser depuis la mort du cardinal Bichi qui faisait à Rome les affaires du Mazarin contre ledit cardinal de Retz et qui par ci-devant, l’avait mal mis dans l’esprit de ce pape, qui est d’un esprit fort inconstant et duquel on peut dire, Dieu merci et les jésuites, Et homo factus est[2] Enfin Mme de Lansac [18] est morte âgée de 75 ans, de sa chute dans une cour et de trois trous à la tête. [19] On dit ici que la paix des Hollandais est faite, au moins que les empêchements sont levés de part et d’autre, et qu’il s’en ensuivra un accord entier.

Ce 28e de juin. Voilà que l’on vient de pendre quatre jeunes hommes à la Croix du Trahoir, [20] qui étaient des voleurs d’ici alentour et que l’on a tirés du grand Châtelet. [21] Ils faisaient les soldats enrôlés et volaient ici autour cruellement. C’est la guerre qui fait tant de voleurs. Usquequo Domine, usquequo ? [3][22] Le quatrième n’avait que 16 ans et avait la vérole, et s’est trouvé être le plus méchant et le plus déterminé des quatre ; on avait pensé, à cause de son âge et pour avoir pitié de lui, de l’envoyer seulement aux galères, [23] mais ses parents mêmes, qui avaient peur de lui, ont prié qu’il fût pendu de peur qu’il ne lui arrivât pis à l’avenir.

L’édition des lettres latines de feu M. de Saumaise [24] est arrêtée par la mort de M. Clément, [25] qui est celui qui en avait pris le soin et qui nous a donné le premier tome. [4] Il faudra dorénavant que tout ce soin et les lettres passent en d’autres mains pour en faire divers volumes qui suivent. On a réimprimé celles de Casaubon [26] in‑4o dès l’an passé, à Magdebourg et Helmstedt, [27] avec 82 lettres qui n’étaient point à la première édition ; on a changé l’ordre de cette dernière édition, et ont été mises seulement selon l’ordre du temps qu’elles ont été écrites. On parle aussi de faire une nouvelle édition de celles de Io. Scaliger [28] en Hollande, où il y en aura beaucoup d’ajoutées qui viennent de chez M. Dupuy [29] et M. Labbé, [30] l’avocat, qui en avaient de bons originaux et qui sont morts depuis peu. [5]

On ne voit ici plus de gueux dans la rue ni autres mendiants que des moines, [31] dont le nombre est fort grand : on a fait un Hôpital général [32][33] où l’on a renfermé tout ce qu’on a pu attraper de ces pauvres gueusants, au bout des deux faubourgs de Saint-Marceau [34] et de Saint-Victor ; [35] Paris en est plus beau de la moitié ; les riches y donnent volontiers quelque chose. Depuis trois jours il est ici mort un partisan fort riche, qui ne fut malade que deux jours entre les mains d’un certain charlatan de Montpellier nommé l’abbé Aubry, [6][36][37][38] lequel l’a envoyé où vont les partisans, avec de la poudre blanche, au grand regret de sa famille. Ce partisan s’appelait des Alus, [39] Nuper in hanc urbem pedibus qui venerat albis[7][40] Il a légué par son testament 1 000 écus à cet Hôpital général, mais on lui sait fort mauvais gré d’avoir donné si petite somme. Je m’étonne comment ce partisan est tombé entre les mains de cet abbé Aubry, qui est un misérable charlatan qui est ici fort décrié et qui me fait plus de pitié que d’envie, combien que je ne l’aie jamais vu ; mais je le connais d’ailleurs, par ses propres faits, car j’ai souvent ici vu de sa besogne, est merus et ignarus nebulo, qui artem, quam profitetur neutiquam intelligit[8]

Ce 3e de juillet. J’ai aujourd’hui vu un malade chez M. Alleaume, [41] procureur de la Cour qui est un peu mon parent per aviam meam paternam[9] lequel m’a dit qu’il était chargé d’une cause pour le Collège des médecins de Lyon contre un particulier nommé Balcet[10][42][43] Je lui ai dit que je savais bien ce que c’était et que j’avais de fort bons amis dans votre Collège ; et que quand il serait temps, je voulais solliciter ce procès contre Balcet ; ce dont il ne manquera pas de m’avertir.

On commence ici à l’Imprimerie du Louvre [44] une nouvelle impression de l’Érotian, [45] in‑fo, grec-latin, cum notis Philippi Cattieri ; [11][46] mais cela ne peut être achevé que dans six mois. Ce livre sera très excellent pour entendre l’Hippocrate. [47] Faites-moi savant s’il vous plaît : M. Huguetan [48] imprima l’an 1643 Petri Franc. Phrygii Comment. in Epidemicas historias Hippocratis in‑4o[12][49] fut-ce sur un manuscrit ou bien sur quelque imprimé d’Italie ? n’avez-vous jamais ouï parler d’une seconde partie de ce travail ?

Ce 4e de juillet. On dit ici que le roi s’en va quitter La Fère [50] et viendra à Abbeville, [51] et que les Espagnols ont ramassé des garnisons et des paysans dont ils ont composé un corps d’armée qui est alentour d’Ardres, [52] ville de Picardie qui n’est qu’à trois lieues de Calais. [53] Si on les laisse prendre Ardres, ils se cantonneront alentour de Calais et de Boulogne, [54] et y feront une place d’armes, d’où l’on aura bien de la peine de les chasser.

Ce 5e de juillet. M. le chancelier [55] a dit ce matin en plein Conseil que les Espagnols s’étaient retirés à cause que le roi avait envoyé des troupes dedans Ardres, qui y étaient heureusement entrées. En suite de quoi, l’on dit que les Espagnols n’ont pas de quoi empêcher que nous ne prenions cette année Montmédy et qu’ils ne peuvent faire aucun siège contre nous qui soit d’importance. Le prétendu siège d’Ardres était une finesse espagnole : ils avaient dessein sur Calais qu’ils ont pensé surprendre, mais ils en ont été généreusement repoussés. Calais eût été en plus grand danger si les Espagnols eussent attaqué par mer en même temps que les autres attaquaient par terre, mais les vaisseaux arrivèrent trop tard de deux heures. On faisait autrefois la guerre en lion, maintenant on la fait en renard.

Ce 7e de juillet. Je vous supplie de dire à M. Gras [56] que je suis son très humble serviteur, que j’ai aujourd’hui reçu sa lettre du 4e de mai de la main de M. Charac, que j’aurai soin de son affaire qu’il m’a recommandée. J’ai céans la 18e lettre à lui envoyer et l’on nous promet la 19e dans huit jours. [13] Vous aurez tout cela en son temps, mais je ne sais ce que M. Gras entend par les péchés de M. Arnauld y mentionnés ; je vous prie de le savoir de lui, afin que je les lui achète s’ils se peuvent recouvrer. Le libraire nommé Desprez [57] et l’imprimeur nommé Langlois l’aîné, [58] qui imprimaient ces lettres pour le Port-Royal, [59][60][61] ont été découverts et sont prisonniers dans la Bastille. [14][62] Les loyolites, [63] hominum genus nequissimum[15] se vantent qu’ils les feront envoyer aux galères. [64] C’est un compagnon imprimeur [65] qui les a découverts pour quelque argent qu’il a eu de la Société. On dit que les Lettres du Provincial ont été imprimées in‑12o en Hollande et que l’on y a substitué le nom de Cologne, [66] mais que les dernières n’y sont pas. Ils en pourront faire une deuxième partie avec le temps, et quelque belle préface. J’apprends que ce livre in‑12o a été imprimé à Amsterdam [67] et que, pour déguiser de tant plus l’affaire, l’on y a mis le nom de Cologne, comme ils ont fait à quelques autres livres, par ci-devant. [16]

Il y a ici deux charlatans fort décriés, savoir un Gascon qui se fait nommer le chevalier de La Rivière. [68] Il a autrefois été clerc d’un conseiller au parlement de Bordeaux nommé M. Métivier. Il a voulu faire courir le bruit qu’il cassait la pierre [69] dans la vessie par une certaine eau, de laquelle il faisait injection ; que c’était un remède spécifique [70] qui lui coûtait beaucoup, que, pour en venir à bout, il était obligé de faire beaucoup d’opérations chimiques, [71] qu’il ne pouvait donner cette injection à moins de 500 écus, qu’un certain prieur lui en avait donné 2 000 livres, et autres belles cassades. M. le chancelier l’a voulu voir, et a dit qu’il ne vit jamais un homme si ignorant et si affirmé charlatan. Celui-là est sorti de Paris et s’est retiré devers Meaux, [72] longius forsan iturus, si lucrum defuerit[17] L’autre est le fils d’un procureur de Montpellier, nommé l’abbé Aubry, [6] qui n’a pourtant pas d’abbaye, mais qui est un infâme et très ignorant charlatan ; qui a déjà plusieurs fois été prisonnier ici et ailleurs, tant pour fausse monnaie [73] que pour avoir vendu des bénéfices qui ne furent jamais en nature, comme un grand fourbe et imposteur public. Il a jadis été compagnon chirurgien et puis moine, et enfin, s’étant défroqué, il est demeuré prêtre séculier fort débauché[74] M. le chancelier a dit depuis trois jours que ces deux hommes méritaient d’être pendus. On dit que la peste est cruelle à Gênes [75][76] et que chaque semaine il en meurt plus de 600, et même qu’elle recommence à Rome fort cruelle ; que l’on y a fait une incision au pape in perinæo, ut facile mingeret[18]

Ce 9e de juillet. On a ici parlé d’une fièvre continue [77] du prince de Condé, mais cela n’est guère certain. On ne nous apprend rien de Montmédy que l’espérance de la prendre, et que le roi est allé vers Sedan. [78] Je vous remercie d’avoir parlé à M. Fourmy pour ses Mémoires de Tavannes[19][79] lesquels il m’a envoyés et que j’ai reçus par le messager de Lyon bien conditionnés, avec son privilège du Varandæus que je lui ferai expédier chez M. Béchet, nouveau syndic des libraires ; et puis après, je lui renverrai quand il voudra ou par quelque commodité qui se pourra présenter. Je suis bien aise que le Varandæus soit achevé et souhaite qu’il ait bon débit ; j’en ai déjà parlé à mes écoliers par plusieurs fois. Nous avons perdu près de 4 000 hommes devant Montmédy ; on dit qu’il y a plusieurs officiers de tués, et que cela est capable de faire riche le Mazarin s’il ne l’était déjà d’ailleurs. Nous sommes ici en procès avec nos chirurgiens barbiers, [80][81] qui ont voulu faire une union avec les chirurgiens [82] de Saint-Côme, nos anciens ennemis. Cosmiani illi [20] étaient de misérables coquins, presque tous arracheurs de dents, et fort ignorants, qui ont attiré les chirurgiens barbiers à leur cordelle [21] en les faisant participants de leur maison et de leurs prétendus privilèges, et entre autres d’avoir dans leur salle, en leurs examens, une longue robe noire et un bonnet carré ; et en ce cas-là, ils nous demandent que nous assistions à leurs actes, j’entends notre doyen [83][84] qui y va accompagné de deux docteurs, quos tanquam fidos comites sibi deligit ad libitum[22] Ils parlent de degrés de bachelleries [85] et de licences, [86] et autres telles cérémonies et vanités, tout à fait indécentes à de tels laquais bottés[87] Je pense que la cause s’en plaidera pendant un mois, j’entends avant que le Parlement finisse, et que les desseins audacieux de cette superbe racaille seront bridés et réglés ; et en attendant, notre doyen n’assiste à aucun de leurs actes. Ces chirurgiens de Saint-Côme ne sont-ils pas plaisants ? Ils ont une vieille permission du roi, d’environ 300 ans, dans laquelle il leur est fait licence de s’assembler ; ils prétendent, ce disent-ils, de ce mot de licence, qu’il leur est permis de faire des licenciés en chirurgie, ce qu’ils n’ont pourtant jamais entrepris par ci-devant, quod si illis concederetur, statim convolarent ad doctoratum [23] et nous feraient des docteurs pas-latins qui ne sauraient ni lire, ni écrire. Nous ne prétendons pas empêcher qu’il n’y ait à Saint-Côme des chirurgiens, ni que les autres s’unissent avec eux, mais seulement voulons avoir une compagnie de chirurgiens barbiers comme nous avons eu jusqu’ici, laquelle relève de notre Facuté, qui prête tous les ans serment de fidélité dans nos Écoles entre les mains de notre doyen, in magnis Comitiis Facultatis[24] et nous paie tous les ans une certaine somme de redevance, sans les droits que nous avons sur leurs actes ; mais nous ne voulons ni robes, ni bonnets, ni licences, ni tels autres abus. Natio comœda est[25][88] ils sont déjà assez glorieux et assez sots, sans se fournir de tel apparat.

Quelles nouvelles avez-vous de votre nouvel ami Ioan. Daniel Horstius, [89] ne fait-il rien imprimer de nouveau à Lyon ? On m’a mandé de Bruxelles [90] (c’est M. de Farvacques, [91] médecin de don Juan d’Autriche) [26][92][93] que M. Plempius [94] continue toujours à Louvain [95] sur l’impression de l’Avicenne[27][96] Ce M. de Farvacques a été un des bons amis de feu MM. Naudé [97] et Moreau. Il a, depuis leur mort, voulu être le mien ; je lui en ai promis la fidélité tout entière après l’honneur d’invitation qu’il m’en a fait par lettre.

Ce 13e de juillet. Mais on ne dit plus rien de la duchesse de Savoie. [98] Est-elle guérie, M. Guillemin en est-il revenu ? Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à MM. Gras et Falconet, comme aussi à M. Sauvageon, notre ancien ami. Je viens d’apprendre que le seigneur D’Aquin [99] est revenu et qu’il passa hier sur le Pont-Neuf. [100] Je pense que M. Guillemin [101] n’aura pas manqué de reconnaître bientôt l’incapacité et l’insuffisance d’un homme qui par ci-devant n’était qu’un garçon apothicaire de la reine mère, [102] et que Vallot [103] fait aujourd’hui passer pour médecin dans l’esprit du roi [104] et de la reine, [105] combien que tous deux ensemble n’aient que réputation d’ignorants et de charlatans dans Paris, et revera aliud elogium non merentur[28]

Obligez-moi s’il vous plaît de savoir de M. Fourmy si les Mémoires que j’ai reçus de lui, de M. le maréchal de Tavannes, [19] ont été imprimés sur un pur manuscrit ou bien plutôt, sur un livre déjà imprimé, car j’ai ouï dire autrefois au P. Louis Jacob, [106] carme [107] bourguignon, qu’un certain M. de Tavannes avait fait imprimer dans un château en cachette un tome de tels Mémoires historiques in‑fo, qu’il n’avait osé publier, à cause de plusieurs choses étranges qu’il y avait dites contre les grands, et entre autres de Catherine de Médicis, [108] et qu’il n’en avait donné que quelques exemplaires à peu de ses amis. Cet auteur y parle quelquefois hardiment, mais néanmoins je n’y ai encore pu rien trouver de pareil. Vir fuit militaris ingenii, ferreus et alticinctus[29] qui ne fut jamais savant, mais qui a tâché de s’appuyer de quelques raisons d’État plus vraisemblables que bonnes, in gratiam sui Regis ; [30] mais qui me fait rire quand il en vient aux ruses et impostures des favoris, au secret du cabinet où les princes mêmes sont trompés ; et puis après, il a aimé à dire quelque chose des jésuites [109] et du purgatoire, [110] quæ sunt deliria morientis sæculi[31] et n’a pas connu les abus de ces deux derniers chapitres comme il a fait ceux de la cour. Le cardinal d’Ossat [111] aurait fait de meilleurs mémoires, d’autant qu’il était beaucoup plus savant ; mais ils sont éclipsés, perierunt, nec habentur[32] Je pense qu’on ne fera jamais deux impressions de celui-ci, sans parler de plusieurs fautes typographiques dans les noms propres, et de chronologie, et de géographie, lesquelles sont capables d’égarer le lecteur peu rusé bien loin de son vrai chemin.

Un homme d’honneur et de qualité m’a dit qu’il sait de bonne part qu’il y a dans Paris plus de 20 hommes qui ont écrit le plus dignement et le plus fidèlement qu’il leur a été possible l’histoire des deux derniers cardinaux qui ont régné avec les rois Louis xiii et Louis xiv, mais il faut avoir patience, neque enim est horam temporum isthæc editio ; interea ut possideamus in patientia animas nostras, donec transeat iniquitas[33][112] Surtout et entre autres, nous pouvons espérer que l’histoire entière du feu roi Louis xiii, écrite par Mathieu de Mourgues, [113] sieur de Saint-Germain (aumônier de la feu reine mère, Marie de Médicis, et l’ennemi jadis fort échauffé du cardinal de Richelieu), sera une des bonnes car il a été longtemps à la cour et a su de la reine mère, pendant leur commun exil, [34] tout ce qui se pouvait savoir de son temps. Mme la duchesse d’Aiguillon [114] fait ici imprimer l’histoire de son oncle, le cardinal de Richelieu, [115] écrite sur les mémoires qu’il a fournis, par M. Aubery [116] (qui a par ci-devant fait cinq tomes in‑4o de l’Histoire des cardinaux) ; mais elle est déjà méprisée, étant trop suspecte pour le lieu d’où elle vient et pour le mauvais style de son chétif écrivain qui, lucro addictus et adductus[35] n’aura pas manqué d’écrire mercenairement et de prostituer sa plume au gré de cette dame, laquelle honore la mémoire de son oncle comme d’un dieu, multis nominibus[36] et principalement pour la somme d’environ 60 millions qu’il a volés à la France et lui a laissés pour enrichir les trois neveux dont il lui a commis l’éducation et la tutelle ; dont l’aîné [117] a épousé une veuve [118] contre son gré, le second [119] a épousé la fille de Mme de Beauvais, [120][121] femme de chambre de la reine, et le troisième est l’abbé de Richelieu, [122] lequel possède plusieurs très bonnes et très riches abbayes. [37] Mais voilà votre lettre du 10e de juillet, à laquelle je m’en vais répondre. [38]

Depuis ma dernière, M. de Soliniac [123] partira d’ici au plus tôt à cause de la grande dépense qu’il y a faite, et qu’il n’y gagne rien. Il gagnerait davantage à Montpellier. Il ne m’a jamais fait peur ni envie, mais il s’est vanté qu’il ne voulait point faire de visite qu’on ne lui avançât une demi-pistole et voulait être payé avant le coup, comme les bourreaux. Il faisait des ordonnances de trois pages in gratiam pharmacopœorum, ut posset sibi perfidam istam gentem demereri ; [39] et tout cela ne lui a guère servi, il n’en a rien ramassé d’avantage. J’ai vu ici plusieurs de ses ordonnances de trois ou quatre pages, de la longueur desquelles on se moquait et qui n’ont été jamais portées chez l’apothicaire pour la mauvaise opinion qu’on en avait. Ces Messieurs les cuisiniers d’Arabie [124] n’ont plus le crédit de mettre les médecins dans les familles comme ils avaient avant le Médecin charitable[125] et c’est folie aux médecins qui cherchent de l’emploi de choisir telle voie pour s’avancer. Un de vos Lyonnais vend et débite des remèdes, et ordonne aussi fort mal à propos chez les apothicaires ; mais tout ce qu’il y a d’apothicaires dans le faubourg Saint-Germain ne lui sauraient faire gagner 50 livres avant l’année, quoiqu’il fasse tous ses efforts pour ressembler à celui qui scribendi finem non faciebat et qui erubescebat quoties novam non faciebat syngrapham[40] comme a dit quelque part François Vallesius ; [126] ou bien comme celui de Juvénal, duquel ce poète a dit en si beaux termes [127] Scriptus et a tergo nondum finitus Orestes[41]

L’abbé Aubry, qui est un pendard que je ne vis jamais, a fait présent à un de mes malades de ses deux livres qui sont deux petits in‑4o, dont l’un est intitulé Le Triomphe de l’archée et le désespoir de la médisance, Paris, 1656, et est dédié à M. le chancelier ; [128] l’autre, La Merveille du monde, ou la Médecine véritable ressuscitée, dédiée au Mazarin. Dans ces deux misérables livrets il n’y a ni sel, ni sens, non est in tanto corpore mica salis[42][129] Je m’étonne comment il peut y avoir au monde des gens de telle impudence, je ne l’aurais jamais cru si je ne l’avais vu. Il invective et se déclare en quelques endroits contre les médecins de Montpellier, mais je pense que ce n’est que pour avoir eu quelque querelle ou procès avec eux ; mais au reste, il ne sait ce qu’il dit et le tout y est plus que barbare. Vraiment, il faut avouer que le papier et l’impression se trouvent fort mal employés pour ce misérable brouillon qui est, à ce que j’apprends, un misérable charlatan ; [130] sed in hoc versatur deorum iniquitas [43] que l’on fait dorénavant plus de méchants livres que de bons. Et néanmoins, n’êtes-vous point d’avis que je me loue fort peu de lui puisqu’il dit du bien de moi ? Car ayant demandé à cet homme qui était son médecin, dès que j’ai été nommé, il a dit qu’il faisant grand état de moi, que j’étais un savant professeur en latin et en grec (je voudrais qu’il eût dit vrai [131] ), mais que je ne savais que mon Galien [132] (plût à Dieu que je le susse bien). Un galant médecin doit tout savoir, à ce qu’il dit, et surtout de beaux secrets de chimie pour les maladies des femmes et des princes. Ne croyez-vous pas que ma fortune soit grande puisque ce faux monnayeur [133] ne dit que cela contre moi, lui qui a nommé les médecins de Montpellier juifs et mahométans ?

Mme de Bouillon-Sedan [134] mourut hier ici. [44] Elle laisse dix enfants vivants. Aujourd’hui, sur les six heures du soir, un bateau plein de monde a enfoncé devant le gros pavillon du Louvre ; [135][136] il y en a 14 de noyés, tant hommes que femmes, et même deux moines [137] de l’Ordre de Saint-François : [138]

… Nec te tua plurima, Panthu,
labentem pietas nec Appolinis infula texit
   . [45]

Voilà comment les moines vont en enfer, tant par terre que par eau.

Cordula nodosa, pes nudus, lingua dolosa,
Hæc tria nudipedes ducunt ad Tarlara fratres
[46]

Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 17e de juillet 1657. [47][139][140]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 juillet 1657

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(Consulté le 16.10.2019)