L. 601.  >
À André Falconet,
le 9 avril 1660

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Monsieur, [a][1]

Puisque vous ne voulez pas que Monsieur votre fils [2] aille à Lyon ces vacances, j’en suis très content. Il ira manger de nos belles cerises et des mûres à Cormeilles. [3] Ensuite, il reviendra ici pour apprendre le Compendium Riolani patris, et Encheiridium Riolani filii[1][4][5] Après cela, l’hiver viendra, nos actes publics et les dissertations fréquentes l’occuperont, vous savez que ce sont les fondements de la profession. Ensuite, il étudiera la Pathologie et la Méthode générale de Fernel, [6] avec les Aphorismes d’Hippocrate [7] et les commentaires d’Houllier. [8] Je lui ferai écrire dans une main de papier de bonnes choses et de bonne pratique. Je le mènerai aussi voir quelques malades, où il apprendra le modus agendi[2] Tout cela pourra être fait en 13 ou 14 mois et après, il pourra s’en retourner à Lyon pour vous voir et vous rendre compte de ses études. Sur quoi vous trouverez bon que je vous demande si vous avez dessein de le faire passer docteur à Montpellier [9] car, en ce cas-là, il faudrait qu’il y demeurât environ 15 mois, qui est bien du temps en une ville où il y a bien de la débauche, et je craindrais fort cela pour lui, qui est encore extrêmement, comme l’a dit Horace, [10]

Cereus in vitium flecti, monitoribus asper.
Utilium tardus provisor, prodigus æris,
Sublimis cupidusque, et amata relinquere pernix
[3]

Et je sais bien qu’en ce lieu-là les jeunes gens n’y apprennent guère et y font bien de la dépense, même par émulation. Le jeune de Rhodes [11] m’a dit qu’il a pris ses degrés à Avignon ; [12] car si vous n’êtes pas déterminé pour Montpellier, je le ferais passer aisément à Angers, [13] et delà il s’en irait à Lyon où, s’étant un peu rafraîchi auprès de vous, vous le feriez agréger à votre Collège ; [14] et puis, ayant ainsi sa place retenue, vous le feriez étudier auprès de vous et le mèneriez voir des malades. J’ai grand peur qu’il ne se débauche à Montpellier, in flexu illo ætatis admodum lubrico, et in urbe incontinentissima). [4] Je l’enverrais par la Loire [15] à Nantes [16] où il verrait la Bretagne, et delà à La Rochelle et à Bordeaux, puis il s’en ira par la Garonne à Toulouse, et delà en Provence où il verra la mer Méditerranée ; de Marseille, il reviendrait à Lyon. Vous me pourrez dire que voilà un grand voyage pour un jeune homme qui n’est peut-être pas assez sage. [5]

M. Du Tillet [17] est aux champs. Dès qu’il sera de retour, M. de Rhodes et M. Riquier [18] l’iront saluer et lui présenter la lettre de M. Michel, [19] auquel je vous prie de présenter mes très humbles baisemains. Si M. Du Tillet est revenu dimanche prochain, je parlerai de votre affaire à M. le premier président[20] Je me souviens bien de M. Rousselet [21] et de M. Savaron, [22] ils ont tous deux passé par mes mains, c’est-à-dire que je les ai traités bien malades ; pour le troisième, je ne me souviens que de son nom. Ce sont de bons compagnons : Inberbus iuvenis custode remoto, gaudet equis et aprici gramine Campi, etc[6] Vogue la galère, le bon temps n’est que pour ceux qui le peuvent prendre ou attraper.

À la table du festin où j’étais la veille de Pâques fleuries, à la réception de nos dix bacheliers, [23] j’avais vis-à-vis de moi MM. Charpentier, [24] Le Conte, [25] Piètre, [26] Préaux, [27] et Rainssant. [28] Ce n’était point là une mauvaise perspective ; et j’avais à mes deux côtés, Petit, [29] Puilon, [30] Courtois, [31] Matthieu, [32] Moreau, [33] Mentel [34] et Mersenne. [35] Il y en a huit entre ceux-là qui sont incomparables. M. Talon [36] nous fait espérer de jour à autre son plaidoyer. [37] Dès que nous l’aurons, on l’imprimera en toute diligence. Je crois que cela sera beau, vous en aurez tant de copies qu’il vous plaira. [7] Ces Messieurs les barbiers [38] grondent comme des chiens qui ont été battus, mais ils ne peuvent mordre. Tout le monde se moque ici d’eux. M. le premier président m’a dit que tous les juges furent contre eux et contre leur audace, excepté un, Fortassis memor aliquando accepti alicuius beneficii ab illa gente[8] Tous les auditeurs étaient contre eux et avaient pitié de M. Pucelle [39] leur avocat, lequel prostituait misérablement son éloquence pour une si méchante cause. Je les drape quelquefois en mes leçons [40] et les propose à mes auditeurs aussi ridicules que les apothicaires. [41] Je ne sais qui sont les meilleurs, mais je sais bien qu’ils sont tous fort glorieux et fort ignorants.

Je vous remercie de la recherche que vous avez faite pour Augustin Budé de Bagnols [42] (c’est M. de La Vigne, [43] notre compagnon et fils d’un grand personnage, [44] qui m’en avait prié). Je baise les mains à votre M. de Bagneaux. [45] Je le vois d’ici, est–il toujours aussi propre qu’il était ? Je pense qu’il a fait autrefois de bons tours à M. Charles Guillemeau, [46] et crois même qu’il était et plus fin et plus sage. M. Guillemeau était un homme altier, glorieux et colère, mais M. de Bagneaux ne faisait point de bruit, et c’est ainsi que sont les sages. [9] Je baise pareillement les mains à M. de Lanchenu [47] et à notre bon et féal ami M. Spon, comme aussi à Mlle Falconet.

On dit ici que le roi [48] s’en va avoir Avignon [49] par un échange de deux places qu’il a fait avec le roi d’Espagne, [50] qui en doit récompenser le pape, [51] mais je ne le crois pas. [10] Pensez-vous que le duc de Savoie [52] fasse assiéger Genève ? [53] Si cela n’arrive point, les pauvres huguenots [54] l’échapperont belle. Quelques-uns disent que le cardinal Mazarin [55] ne reviendra point à Paris qu’il n’ait fait un voyage à Rome. Je voudrais qu’il y fût pape [56] et que nous eussions de deçà son argent. L’on dit que l’hiver prochain l’on va réformer la chicane des procès et que cela ira fort contre le Parlement même ; il le mérite bien car il est plein d’abus. Nos chirurgiens, [57] qui ne sont que des chiens grondants, nous menacent qu’ils feront casser notre arrêt de la Cour par un arrêt d’en haut. [58] Je crois qu’ils n’auront pas plus de crédit en haut qu’en bas. Hier, une charge de maître des requêtes fut vendue 350 000 livres : voilà bien de l’argent pour du vent et de la fumée. On menace ici de réformation la Chambre des comptes et les trésoriers de France. [59]

Les Anglais qui sont ici attendent de jour à autre des nouvelles de quelque changement en leur pays. Nondum tamen video regem istum Bruxellis agentem tam cito, nec tam facile in solium avitum restitui posse : Stultus qui occiso patre sinit vivere liberos[11][60] Cromwell [61] n’en sait que trop la maxime, mais on lui en apprendra quelque autre si on peut car il est bien fin et bien fourbe. L’Angleterre est fort divisée : plusieurs religions et divers intérêts y forment et fomentent plusieurs partis qui ne s’accorderont pas aisément à reprendre un roi [62] au père [63] duquel ils ont tranché la tête ; et néanmoins je ne doute point qu’il n’y ait negotium perambulans in tenebris ; [12][64] que le pape, le général des jésuites [65] et le roi d’Espagne ne cherchent à y parvenir par quelque ruse digne d’eux, qui sont maîtres passefins en diablerie politique. Politica est ars non tam regendi, quam fallendi homines[13][66] Souvenez-vous de la conspiration des poudres en 1605, proditio pulveriara[14][67] la fougade d’Angleterre, < et > du Demetrius Moscoviticus [68] de l’an 1606 : [15] ce sont opera manuum et consiliorum eiusmodi nebulorum politicorum. [16][69] S’il n’arrive quelque chose de pareil, toujours est-il à craindre ou à soupçonner ; mais je ne puis encore me persuader que le roi d’Angleterre soit si tôt ni si facilement remis sur le trône de son père.

Ce matin est mort un nommé M. Picard, [70] trésorier des Parties casuelles, [71] fils du Picard, le cordonnier, à qui le marquis d’Ancre [72] fit donner des coups de bâton l’an 1617. Celui-ci était un fameux partisan à qui Guénault [73] a donné quatre fois de l’antimoine [74] in apoplexia[17][75] N’est-ce pas bien débuter, in vasorum interceptione[18] d’y donner des émétiques et purgatifs ? [76] Sic pereant omnes fures publici, impostores, publicani et alia carcinomata generis humani[19]

< Ce 7e d’avril. > Je vis hier à ma leçon [77] M. de Rhodes [78] qui me rendit votre lettre. M. de Serres [79] son collègue était avec lui. Je parlai encore à eux après ma leçon. M. de Serres me témoigna beaucoup de satisfaction d’y avoir assisté, me demanda quand j’en ferai d’autres et me dit qu’il n’en voulait perdre aucune tandis qu’il serait à Paris. M. de Rhodes qui a bien meilleure mine et est plus grand seigneur, plus beau, plus relevé, plus savant, au moins qui le pense bien être, ne fait pas de tels compliments ; aussi n’en ai-je pas besoin. [80]

Non equidem hoc studeo, pullatis ut mihi nugis
Pagina turgescat dare pondus idonea fumo
[20]

Pourvu que mes pauvres écoliers en profitent et que je leur puisse décharlataner la médecine, [21] je serai content. M. de Rhodes va par un autre chemin que moi, aussi ne m’étonné-je point si nous ne nous rencontrons pas de même avis. Il est dans la polypharmacie [81] quæ propria est modo empiricorum, inquit Gal. 2o Meth[22][82][83] Le grand chancelier d’Angleterre Francis Bacon de Verulam [84] a dit fort à propos, que multitudo remediorum est filia ignorantiæ ; [23] aussi avait-il plus d’esprit que tous les empiriques. Le duc d’Albe [85] disait qu’une tête de saumon valait plus que cent têtes de grenouilles ; [24] ainsi Galien vaut mieux que dix mille charlatans [86] et paracelsistes, [87] souffleurs, chimistes, [88] arabistes, [89] semi-dogmatiques, [90] et autres pestes de notre métier. M. de Rhodes le fils verra quelque jour si tant de remèdes, tant de sortes de poudres et d’eaux guérissent une maladie, une fièvre continue, [91] une dysenterie, [92] etc. Il faut bien autre chose que du vin d’absinthe [93] pour guérir l’hydropisie, [94] etc. Mais il dit qu’il s’en retournera bientôt à Lyon, vous verrez les miracles qu’il y fera ; peut-être qu’il a une science infuse et inspirée que le Saint-Esprit veut nous être cachée. Multi ad sapientiam pervenire potuissent, nisi se iam pervenisse putassent ; [25][95] Dieu soit loué de tout, qui bien fera, bien trouvera. Je dis tous les jours du bien de M. Piètre [96] qui m’a appris de bonnes choses, et serio de tanto præceptorie glorior ac eius manibus bene precor[26]

< Ce 8e d’avril. > Je vous prie de faire mes recommandations à M. Le Roy, le marchand, [97] j’ai autrefois été le médecin de ses père et mère, bonnes gens et du vieux temps, reliquiæ aurei sæculi[27] Noël Falconet [98] est guéri, il est allé en classe. Un de ces jours de fête ou dimanches, je le purgerai. J’aurai soin de sa santé, tant du corps que de l’âme, et je ferai ce que je pourrai pour en venir à bout. Obligez-moi de me mander ce que c’est qu’un livre latin d’arithmétique nouvellement imprimé chez M. Barbier, d’un certain jésuite nommé le P. Léotaud, [99] et même de m’en acheter un. [28]

La paix est faite entre le roi de Danemark [100] et les Suédois, mais elle n’est pas encore ratifiée ; [29] la paix entre les Polonais et les Suédois est bien avancée. [30][101] Quatre prélats, dont M. l’archevêque de Lyon [102] est le premier, ont le brevet d’être commandeurs du Saint-Esprit [103] en la création de l’an prochain. Les autres sont MM. d’Embrun, [104][105] de Castres [106][107] et du Mans. [31][108] Le jeune M. de Rhodes était encore hier à ma leçon, laquelle fut fort bonne. Il m’y proposa lui-même an in gonorrhœa virulenta, quomodo et quando competat veniæ sectio ? [32][109] Il s’y rencontra plusieurs médecins étrangers et de diverses villes qui sont ici pour des affaires qu’ils ont au Conseil. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce vendredi 9e d’avril 1660.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 9 avril 1660

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(Consulté le 22.08.2019)