De Hugues II de Salins, le 3 mars 1657
Note [2]

Hugues ii de Salins lisait (et jugeait chétives) les :

Animadversiones in librum Præ-adamitarum. In quibus confutatur Nuperus scriptor, et primum omnium hominum fuisse Adamum defenditur. Authore Eusebio Romano. Εγενοντο δε και ψευδοπροφηται, εν τω λαω, ως και εν υμιν εσονται ψευδοδιδασκαλοι, οιτινες παρεισαξουσιν αιρεσεις απωλειας. 2æ Petri. 2o. v. 1.

[Animadversions contre le livre des Préadamites. {a} Où est réfuté un récent auteur et soutenu qu’Adam a été le premier de tous les hommes. Par Eusebius Romanus. « Il y a eu de faux prophètes dans le peuple, comme il y aura aussi parmi vous de faux docteurs qui introduiront des sectes pernicieuses » (Seconde Épître de saint Pierre, 2:1)]. {b}


  1. V. notes [1] et [3], lettre 93, pour Isaac de La Peyrère et brûlot hérétique sur les Préadamites.

  2. Paris, Ioan. Billaine, 1656, in‑4o de 109 pages ; ouvrage dédié par le libraire à Nicolas Fouquet, surintendant des finances.

Eusebius Romanus {a} serait le pseudonyme de Jean Mabillon (Saint-Pierremont, Champagne 1632-Paris 1707). Moine bénédictin entré dans la Congrégation de Saint-Maur en 1653, Dom Mabillon allait devenir le plus érudit mauriste de son temps et faire de Saint-Germain-des-Près {b} le berceau des études historiques fondées sur l’étude rigoureuse des chartes, autrement nommée archivistique ou diplomatique. {c} Mabillon figure ailleurs dans notre édition pour son intervention dans la phase tardive de la grande querelle sur le véritable auteur de l’Imitation de Jésus-Christ, {d} et de manière plus anecdotique, comme le tuteur du turbulent Ignace-Louis Patin, fils de Robert, lors de son voyage d’Italie en 1685. {e}

Dans ses Animadversiones sur le livre des préadamites, le jeune Mabillon aurait exercé sa plume au difficile art de la joute, mais sans y exceller encore, car préjugés et invectives semblaient lui tenir volontiers lieu d’arguments rigoureux. {f} Sa conclusion le fait bien sentir : {g}

Egregium sane hominem, quem sua adeo excæcavit inscitia ut tanquam vilissimum gloriæ animal ad sectæ istiusmodi insulsæ et adeo ridiculæ instaurationem insolenter adspirare non dubitaverit, in cuius adstruendæ probationem nihil præter meros stupores et rerum vel mediocrium summam ignorantionem attulit, et fabulam ea ratione authore dignissimam reliquit. Neque ideo tantum ad scribendum animum appulisse videtur ut Præ-Adamitas induceret, sed ut furore correptus et amentia in Ecclesiam Religionemque Christianam debaccharetur. Quorsum enim toties intempestive adeo digreditur, resque sibi nullomodo conducentes infœliciter attingit ? Ecclesiæ sane et eruditorum abutitur patientia, dum e suo cerebro ea expromit quæ nullis rationibus, nulloque idoneo teste confirmantur, et Christianos omnes talibus commentis ludificatur. Quibus omnibus refellendis grandes paginas implere potuissemus, si quid authoritatis habere posse putassemus, sed ab iis abstinemus ne tam manifestis nugis pondus aliquod dare videamur. Christiani sumus, eoque nomine Deo Præpotenti nos gratias debere immortales agnoscimus unique Ecclesiæ Romanæ natos nos esse obtestamus cui pro nostra in ipsam pietate hoc studii et observantiæ qualecunque sit testimonium exbibemus.

[Il est tout à fait remarquable de voir son ignorance aveugler un homme au point qu’avec une insolence digne du plus vil des animaux avides de gloire, il se permette de prétendre établir cette secte aussi folle que ridicule, car, pour l’édifier, il n’apporte aucune preuve autre que de pures stupidités et qu’une absolue méconnaissance des faits les plus banals, ce qui rend sa fable parfaitement digne de celui qui l’a créée. Il ne semble pas seulement avoir eu le front de prendre la plume pour inventer ses préadamites, mais aussi, sous l’emprise de la furie et la démence, pour s’emporter contre l’Église et la religion catholiques. À battre si mal à propos la campagne en tous sens, a-t-on jamais trouvé autre chose que des chemins qui mènent désespérément nulle part ? Il abuse entièrement de la patience de l’Église et des savants quand il tire de sa cervelle des idées que ne confirment aucun raisonnement ni aucun témoignage crédible, et quand ses déductions tournent tous les chrétiens en dérision. Nous aurions pu noircir force grandes pages pour les réfuter si nous avions pensé qu’ils pussent avoir une quelconque autorité, mais nous nous en sommes abstenus pour ne pas sembler donner le moindre poids à de si manifestes sornettes. Nous sommes chrétiens et devons donc des grâces éternelles à Dieu tout-puissant, en protestant que nous ne sommes nés que pour l’Église romaine et en mettant soin et respect à manifester tous les témoignages de notre piété à son égard]. {g}


  1. « Eusèbe le Romain », avec probable référence à Eusèbe de Césarée, fondateur de l’histoire ecclésiastique chrétienne (v. note [23], lettre 535).

    Certains bibliographes ont attribué ce pseudonyme à un beaucoup plus obscur théologien, dénommé Philippe Le Prieur (mort en 1680) : né à Saint-Vaast-d’Équiqueville dans le Pays de Caux (Seine-Maritime) au début du xviie s., il professait la théologie à Paris, mais se vit contraint, en 1660, pour des motifs ignorés, de quitter sa chaire ; il se retira dans une petite ville et revint au bout de 14 ans dans la capitale ; on lui doit des éditions de quelques Pères de l’Église et des livres d’histoire ecclésiastique (G.D.U. xixe s.).

  2. V. note [11], lettre 290.

  3. Res diplomatica, v. note [8] du Naudæana 3.

  4. V. notule {c}, note [35], lettre 242, et l’addition de Vitry dans la note [32] du Naudæana 3.

  5. V. note [16], lettre 985.

  6. Les Animadversiones d’Eusebius Romanus sont composées de dix chapitres, dont les titres résument l’argumentaire tautologique, fondé sur les passages de la Bible que Peyrère a mis en doute (sous couvert de l’anonymat).

    1. Vicennalis exercitatio Præ-Adamitarum dispungitur, trium versuum 12. 13. et 14. cap. 5 Epist. ad Rom. germanus sensus e Patribus eruitur B. Paulus defenditur [Vingt années de réflexion sur les préadamites sont effacées, le sens authentique des versets 12, 13 et 14, chapitre 5 de l’Épître aux Romains est mis au jour par les écrits des Pères, saint Paul est défendu].

    2. Adamum primum hominum fuisse evincitur, Genesis illustratur scriptoris protervia et temeritas exploduntur [Il est prouvé qu’Adam a été le premier des hommes, la Genèse est éclairée, l’effronterie et la témérité de l’auteur (Peyrère) sont condamnées].

    3. Mors Adami : eiusque conditio et status in Paradiso examinantur, atque ex conciliis et Patribus adstruuntur [La mort d’Adam, sa condition et sa situation au paradis sont examinées, en sappuyant sur les conciles et les Pères de l’Église].

    4. Iudæorum elogia perstringuntur, quinam fuerint filii Dei et filii hominum inquiritur, Geneseos locus explicatur [Les textes des juifs sont brièvement survolés pour essayer de savoir qui y seraient les fils de Dieu et les fils des hommes, le passage de la Genèse est expliqué].

    5. Caini genus recensetur, vita et matrimonium explicantur, urbis Enochiæ extructio, cæteraque nonnulla deteguntur [La lignée de Caïn est examinée, sa vie et son mariage sont expliqués, la construction de la ville d’Hénoch (fils de Caïn) et quelques autres faits sont éclaircis].

    6. Veritas Evangelii de obscuritate Solis moriente Christo Domino asseritur, et cætera miracula ab impiissimis conatibus vindicantur [La vérité de l’Évangile sur l’obscurcissement du Soleil au moment de la mort du Christ notre Seigneur est affirmée, et d’autres miracles sont défendus contre des attaques extrêmement impies].

    7. Diluvii Noacici historia recensetur, Genesis textus excutitur, hesterna deliria refelluntur [L’histoire du Déluge de Noé est revue, le texte de la Genèse est fouillé, de récents délires sont réfutés].

    8. Mosis authoritas et antiquitas commendantur genuinumque ipsius fœtum esse Pentateuchum ostenditur [L’autorité et l’antiquité de Moïse sont louées, il est montré qu’il est l’authentique auteur du Pentateuque].

    9. Artium et scientiarum quarundam initia ex ethnicis profanisque scriptoribus disquiruntur, atque a Patribus rei veritas asseritur [Les débuts des arts et des sciences sont recherchés ches les écrivains payens et profanes, et la vérité des faits est établie par les Pères].

    10. Imperiorum quorundam antiquitas discutitur, hominum propagatio post diluvium ostenditur, nonnullorum fictitia vetustas rejicitur [L’antiquité de certains empires est examinée, la multiplication des hommes après le déluge est montrée, l’ancienneté de certains peuples est rejetée comme fictive].

  7. Pages 108‑109.

  8. Ma version française est moins une traduction fidèle qu’une broderie sur un latin prétentieux mais fort médiocre.


Tout cela surprend tout de même énormément venant d’un esprit ayant la trempe d’un Mabillon, même avec l’excuse de ses 24 années d’âge. J’opterais donc volontiers pour une attribution erronée des Animadversiones, qu’aurait alors commises un anonyme de moindre envergure : le dénommé Le Prieur, cité dans la seconde notule {a} supra.

Il n’en demeure pas moins que Mabillon a réutilisé son mystérieux pseudonyme dans un ouvrage érudit, dont il est sûrement l’auteur :

Eusebii Romani ad Theophilum Gallum Epistola de Cultu Sanctorum ignotorum.

[Lettre d’Eusebius Romanus à Theophilus Gallus sur le Culte de saints inconnus]. {a}


  1. Paris, Petrus et Imbertus De Bats, 1698, in‑4o de 31 pages : critique fondée sur une analyse minutieuse d’inscriptions tumulaires antiques qui ont abouti à des sanctifications douteuses. Cette lettre a été rééditée, augmentée, corrigée et précédée d’un avertissement de Jean Mabillon : Paris, Carlous Robustel, 1705, in‑8o de 131 pages.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De Hugues II de Salins, le 3 mars 1657. Note 2

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(Consulté le 05.10.2022)

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