L. 242.  >
À Charles Spon,
le 16 septembre 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière enveloppée dans celle de M. Falconet le mardi 16e d’août, auquel jour je lui fis réponse pour celle qu’il m’avait écrite grande et longue ; aussi y avait-il longtemps qu’il ne m’avait point fait cet honneur de m’écrire. Dès le lendemain, qui fut le mercredi 17e, à quatre heures du matin, Mme la duchesse d’Orléans [2] accoucha d’un fils [3] qui se nommera M. le Prince sans queue, [1] et celui qui est en la Bastille sera nommé le prince de Condé. [4] J’ai reçu lettre de M. Ravaud, [5] notre bon ami, qui m’a fait l’honneur de m’écrire de Londres et je lui ai fait réponse pareillement. Je prends la hardiesse de vous charger d’une petite commission à la prière d’un honnête homme de mes amis qui est en peine de savoir si vous ne connaissez personne à Lyon qui soit natif de Beaujeu en Beaujolais, [6] qui nous apprenne quand Guillaume Paradin [7] est mort, doyen dudit Beaujeu, et Claude Paradin son frère, chanoine au même lieu : si on pouvait savoir l’an, le mois et le jour de leur mort, s’ils sont morts audit lieu et s’il n’y a point d’épitaphe pour l’un ou pour l‘autre. [2] Si vous pouvez en découvrir quelque chose, vous m’obligerez ; sinon, je m’en passerai ; tout au moins, je vous prie de ne vous en point donner fort grande peine.

Ce 27e d’août. Hier mourut en cette ville une vieille dame nommée Mme la marquise de Maignelais, [8][9] propre sœur de notre vieux archevêque. [10] Elle était veuve depuis plus de 53 ans et belle-mère du maréchal de Schomberg [11] en premières noces ; il a épousé en secondes noces Mme de Hautefort. [3][12] On dit ici que l’affaire de Bordeaux [13] est mise en traité, d’où vient que plusieurs se promettent d’avoir des nouvelles de la paix dans huit jours, à cause que trois courriers qui arrivèrent hier ici en ont donné quelque espérance. Credat Iudæus Apella, non ego[4][14] cette fusée n’est pas aisée à démêler et ce grand feu ne s’éteindra pas si aisément. [5] Il y a les intérêts de la ville et du parlement de Bordeaux à composer, ceux de Mme la Princesse, [15] ceux de M. de Bouillon, [16] de MM. de La Force ; [17][18] l’autorité du roi à conserver quoquomodo[6] quand ce ne serait qu’en image, ut sit tanquam μορμολυκειον, magnoque terrori posteris ; [7] les petits intérêts du Mazarin [19] qui veut gagner partout peu ou prou ut faciat rem, si non rem, qocumque modo rem ; [8][20] et M. d’Épernon [21] qui, avec toute apparence, n’en peut être dorénavant que très mauvais marchand après tant de bruit qu’il a fait et tant de désordre qu’il a causé.

Mais en attendant d’autres nouvelles à vous mander, voilà que je reçois votre dernière datée du 23e d’août, et vous y vais répondre. Premièrement je vous en remercie, aussi bien que de vos livres que j’ai reçus par la voie du coche de Lyon, dont je vous ai donné avis de la réception par ma dernière, aussi bien que de l’imperfection de la feuille de g qui est au Calvinus de M. Morus, [9][22] dont vous prendrez le soin à votre commodité, s’il vous plaît. Je n’ai vu, rien ouï, ni reçu le Perdulcis [23] de M. Carteron, [24] ni le Perez in Evangelia[10][25] Du premier je n’en ai point hâte ; du second, s’il est acheté pour moi, je l’accepte, sinon, je m’en passerai, en ayant trouvé un de deçà par grand hasard, pour 30 sols. Le petit paquet de M. Du Prat [26] et celui de M. Moreau [27] sont enfermés dans le mien, que j’ai véritablement délivré à M. Ravaud qui m’en a requis, mais je ne pensais pas mal faire : ledit sieur Ravaud, avant que de quitter Paris, m’a assuré que mondit paquet, avec celui que j’envoie à M. Alcide Musnier [28] de Gênes, [29] étaient partis dans ses balles pour Lyon ; ce qui me fait croire que de l’heure que je vous écris, vous les avez à Lyon, vu qu’il y a tantôt un mois que lui-même est parti de Paris. Je suis bien aise qu’ayez vu M. Sorbière, [30] c’est un honnête homme ; je ne doute point que n’ayez parlé de moi, mais je l’attribue à votre affection de tous deux envers moi. Pour mes conférences, [31] auxquelles j’emploie deux heures d’une après-dînée une fois la semaine, cela est bon pour des écoliers qui en peuvent quelquefois profiter de quelque mot et sur quelque question ou controverse de médecine ; mais il y a perdu son temps quand il a pris la peine d’y assister, je lui en ai l’obligation, aussi bien qu’à la bonté de M. Du Prat qui m’a fait cet honneur de m’y amener un tel auditeur. Si je vous y avais découvert ou entrevu, je pense que vous m’y rendriez muet comme le devint Guillaume Budé [32] devant l’empereur Charles Quint. [11][33] Ce sont de petits et légers entretiens que je prends plaisir de donner à mes anciens écoliers pour les fortifier dans la bonne [méthode] ; [12] bien qu’à vous dire franchement la vérité, j’aie grand regret du peu de loisir que [j’ai de reste] de mes visites, et que j’aie très peu de loisir pour mettre là, qui n’y est pas [tant mal employé]. Quand je vois ce que vous en dites, que vous souhaiteriez d’être à Paris pour jouir d’un si agréable divertissement et en devenir plus habile homme, je ne puis m’empêcher de rire lorsque je vous vois parler de la sorte : vous y perdriez votre temps, cela n’est bon que pour des écoliers. Quand vous me traitez ainsi, je me souviens de ce que disait Ios. Scaliger, [34] en ses Épîtres quelque part, au bon et innocent homme Casaubon, [35] vellem tibi esse discipulus ; [13] et néanmoins, Ios. Scaliger était bien un autre homme que Casaubon. Ainsi, j’avoue que je pourrais bien être votre écolier encore fort longtemps et crois facilement que tout ce que vous avez oublié me ferait grand bien ; mais sic placuit Superis[14] il me faut contenter de la petite portion qu’ils m’en ont faite, donec in maiorem molem adaugeatur[15]

J’ai lu et parcouru le livret du sieur Boot [36] qui ne m’a rien appris, et me semble qu’il n’a du tout rien de bon. [16] Son livre est aussi sec que l’auteur même est mal fait et mal bâti, nec ullam habet gratiam præter novitatem[17] Je sais bien le démêlé qu’a eu M. Falconet [37] avec M. de La Guilleminière, [18][38] qui fait à Lyon ce que faisait autrefois notre des Fougerais, [39] qui le fait encore où il peut. M. Guénault [40] s’est autrefois aussi finement servi de cette rubrique pour s’insinuer dans les meilleures maisons. Notre Du Clédat [41] y a pareillement réussi, mais enfin il a donné du nez en terre, [19] n’étant pas capable de la bonne fortune qu’il avait acquise et qu’il n’a pu soutenir, faute d’une bonne et solide érudition. Ce sont de petites finesses de gens qui veulent gagner, et sibi gradum facere ad lucrum et ad gloriam, aliorum contemptu et dispendio[20] Votre M. Falconet a l’avantage en ce rencontre que l’événement a justifié son procédé, puisque le malade en est guéri. Fernel [42] est fortement de son avis, lib. 3 Meth. med. cap. 12 ; [21] ce qui se pratique tous les jours à Paris fort heureusement. J’ai entrepris la même chose 500 fois, nec pœnituit ; [22] plusieurs indications m’y ont autrefois mené et y ai réussi. Franciscus Vallesius, [43] savant Espagnol, est pour cette même opinion, avec de fort bonnes raisons, dans sa Méthode générale[23] et plusieurs autres aussi.

Nous avons ici quantité de fièvres continues [44] malignes, mais je ne vois ni véroles, [45] ni rougeoles. [46] Je suis bien aise que vos deux petits en soient réchappés. [24] Pour empêcher les taches de la petite vérole, nous nous servons ici fort fréquemment de l’huile d’amandes douces [47] tirée sans feu, [25] et feu M. Piètre [48] en faisait grand état ; mais je pense que le meilleur remède de tous est de saigner [49] hardiment dès le commencement du mal ad contemperandum fervorem et extinguendam acrimoniam sanguinis exuberantis, ex utraque basilica[26][50] et d’étuver, les douze premiers jours du mal, les yeux et le visage du malade ex aqua optima tepida, qualem hic habemus Sequanicam[27][51] afin de procurer l’évaporation de cette humeur maligne enfermée sous la peau. Je m’en sers très heureusement, non omissis frequentibus enematis, ne ab excrementorum copia supra modum sordescant viscera, a quibus tota illa fœtida eluvies in habitum corporis deponitur atque effunditur[28] Après l’huile d’amandes douces, la pommade de lard fondu et lavée en eau rose [52] est ici fort en usage. [29] De aqua mille florum nihil audivi[30][53] mais cet auteur que vous me nommez, M. Rivière, [54] m’est fort suspect, il n’est guère savant, mais il est grand charlatan, usque ad infamiam[31] Le Lexicum Etymologicum Martinii [55] est un très bon livre, [32] et de très grand usage en une bibliothèque. J’ai abandonné le mien à M. Ravaud qui le veut imprimer à Lyon et qu’il y a envoyé avec votre paquet, M. Huguetan [56] pourra vous les montrer. Ce que M. Naudé [57] fait de antiquitate typographiæ n’est point encore sur la presse. [33][58] Dans le premier paquet que je vous enverrai, vous y trouverez le livre qu’en a fait tout fraîchement M. Mentel, [59] lequel prétend être descendu d’un certain Mentelin, [60] imprimeur [de] Strasbourg des pl[us an]ciens. [34] Il a une autre querelle sur les bras contre les bénédictins[61] touchant le vrai auteur du livre de Imitatione Christi[35][62] qu’il faut vider auparavant. Il est vrai que j’ai grand désir de voir ce [qu’il] fera de arte typographica, et crois qu’il n’y a personne en l’Europe qui en sache [autant] que lui ; en quoi je suis tout à fait de votre avis.

[Tandis que] la peste cesse à Marseille, [63] elle s’accroît fort à Rouen. [64][65] M. Miron le conseiller[36][66] [qui en] arriva hier, m’a dit aujourd’hui que depuis 15 jours il en est mort 4 000, [de tou]te condition, pauvres et riches. Il en est mort c[inq] conseillers de la Cour. [37] Quand le deuxième tome du Flosculi historiarum [67] sera achevé, je les achèterai tous deux. Je n’ai point encore vu le premier, j’en ai seulement ouï parler ; je pense que c’est un in‑12o fait par un jésuite. [38] Je suis bien aise [que le] commerce des livres se répare à Lyon. Il est ici fort piteux, on n’y parle que de [ruines] et de malheurs ; les trois plus forts libraires de la rue Saint-Jacques [68] n’oseraient presque [avoir entr]epris un in‑12o de bonne grosseur. De Hofmanno nihil ausim polliceri[39][69] [demandez] à MM. Ravaud et Huguetan s’ils veulent en faire un beau volume in‑fo[ ; il n’en irait] jamais de la sorte à aucun de deçà, il est vrai qu’il n’y en pas un qui en soit capable. Ce serait un des meilleurs volumes de médecine qui ait jamais été imprimé, en ajoutant les trois traités physiologiques que j’ai reçus de Hollande aux Chrestomathies Physiologiques et mettant sur la fin des Pathologiques les deux Méthodes de Galien. Si vos Messieurs de Lyon en veulent, à la charge qu’il sera bien correct, je leur en ferai un présent, moyennant quelque nombre d’exemplaires qui me serviront à en faire présent à mes amis ; sinon, j’attendrai que ceux de deçà en aient le moyen et la commodité. Je ne serais point marri qu’il se fît ici afin que je pusse donner ordre à la correction d’un si grand et si bel ouvrage ; mais c’est folie d’y penser maintenant, il n’y a nul moyen ni apparence, il faut nécessairement et absolument la paix générale avant que cela se puisse faire à Paris, les cartes sont aujourd’hui trop brouillées. [40]

Enfin, le livre du P. Caussin [70] est tout à fait achevé, [41] en voilà trois en blanc que l’on me vient d’apporter, que je vous enverrai bientôt à Lyon, l’un pour vous, l’autre pour M. Gras [71] et l’autre pour M. Falconet. Je vous prie de leur faire à tous deux mes très humbles recommandations. J’ai un homme en cette ville qui me promet de les porter. Je vous prie de dire à M. Gras que je suis son très humble serviteur et que je lui offre de bon cœur tout ce qu’il pourra désirer qui se trouve à Paris.

Le dimanche 28e d’août, il y eut ici grand bruit par toute la ville et grande émotion sur la nouvelle qui est arrivée que le maréchal de Turenne [72] envoyait son armée en deçà et que son avant-garde, composée de 6 000 chevaux, était à La Ferté-Milon [73] et à Dammartin. [74] Le bruit a été faux, ils n’ont pas avancé aussi près. [42] Le lendemain, lundi 29e, les trois princes [75][76] ont été enlevés et tirés du Bois de Vincennes [77] par ordre du roi [78] et sans passer par Paris, ont été conduits par 300 chevaux et ont passé la Seine dans des bateaux vers Vitry pour delà gagner Juvisy, [79] Montargis, [80] Orléans [81] et enfin Loches [82] qui est le lieu, à ce qu’on dit, destiné pour leur garde ; [43] d’autres disent qu’on les mènera au Havre-de-Grâce. [83] Il ne m’importe où, et encore moins au Mazarin, au duc d’Orléans [84] et à la reine [85] même, pourvu qu’ils n’échappent point. Ce même lundi après-midi, on a tenu une grande assemblée à l’Hôtel de Ville afin de pourvoir à la conservation de la ville. Entre autres choses, y a été ordonné que dès le lendemain on commencera de garder les portes selon l’ordre de chaque colonelle, comme l’on faisait durant le siège de Paris. Le mardi matin, 30e d’août, le Parlement s’est assemblé avec bonne intention, mais ils n’ont pas conclu assez généreusement à cause du duc d’Orléans qui s’y trouve soigneusement et qui y rabat les coups du mieux qu’il peut en faveur du Mazarin qu’il aime trop. [44] Les trois princes sont encore à Marcoussis, [86] à neuf lieues d’ici, qui est le lieu où ils furent menés et déposés le même jour qu’ils furent tirés du Bois de Vincennes. Les trois livres du P. Caussin sont partis, je les ai délivrés à un marchand des amis de M. Falconet qui les lui fera tenir. Il en retiendra un pour lui et vous enverra les deux autres, dont l’un sera vôtre et l’autre pour notre bon ami M. Gras, s’il vous plaît. M. de Sainte-Marthe, [87] l’aîné des deux jumeaux qui ont si heureusement travaillé à l’histoire généalogique de la Maison de France, est ici mort en grande vieillesse, 77 ans, le mercredi 7e de septembre. [45] Bordeaux résiste, mais il est toujours assiégé par le Mazarin qui est bien aise d’avoir cette occasion de demeurer là pour n’être pas ici où il est fort haï. L’on dit que dans l’armée du roi il y a bien de la dysenterie [88] et des fièvres malignes ; [89] et néanmoins, je vois ici plusieurs honnêtes gens qui ont peur pour Bordeaux et qui croient qu’à la fin le Mazarin en viendra à bout par quelque finesse, quod omen Deus avertat[46][90] Je sais bien que l’on promet du secours à ceux de Bordeaux, mais j’ai peur que l’un ne vienne trop tard, et que l’autre ne se laisse gagner et emporter au fil de l’eau ; j’entends aux belles promesses et aux allèchements de la cour.

On avait ici mis sur la presse un petit livre in‑12o intitulé l’Harmonie, etc., il était contre le Mazarin, sa vie, sa fortune et son ministère ; il allait même contre l’honneur de la reine. [47] Le lieutenant civil l’a découvert, l’a supprimé et en a fait emprisonner les imprimeurs, [91] desquels néanmoins, jusqu’à présent, il n’a pu découvrir ni apprendre qui en était l’auteur. L’on m’a dit que l’on en soupçonnait un jésuite, qui était fort passionné pour le parti de M. le Prince ; ce que je ne crois point, vu que ces bons pères [92] sont trop fins pour être embarqués dans quelque parti, si ce n’est lorsqu’il est de beaucoup le plus fort et qu’il y a manifeste apparence d’y pouvoir profiter, ce qui n’est point encore au fait de Messieurs les trois princes emprisonnés.

On fait ici une nouvelle impression des Libertés de l’Église gallicane[93] en deux ou trois vol. in‑fo[48] J’apprends qu’il est fort augmenté en plusieurs endroits, mais on l’imprime à petit bruit et presque en cachette. C’est afin que le pape [94] et le nonce [95] n’en sachent rien, lesquels ne manqueront pas à la fin d’en faire du bruit. [49]

Le maréchal de Rantzau [96] mourut ici le 14e de septembre. Le voilà hors de peine d’obtenir récompense de son gouvernement de Dunkerque [97] que l’on lui ôta durant le siège de Paris : on l’avait mandé afin qu’il vînt avec quelques troupes, afin d’augmenter et de fortifier le parti des assiégeants ; dès qu’il fut à Saint-Germain, [98] on l’arrêta prisonnier, d’où enfin il a été délivré. Le Mazarin a dit à un homme que je connais qu’on ne l’avait tiré de Dunkerque que par finesse et sous prétexte de l’employer au siège de Paris, mais que la vraie raison était la peur qu’on avait eue qu’il ne rendît Dunkerque à l’Espagnol, dont il était entré en traité par le moyen d’un moine déguisé qui allait et revenait sans être connu, mais dont on avait eu ici avis à la cour. Si ce soupçon eût été vrai, on n’eût pas manqué de lui couper le cou. [50] On dit qu’il y a du bruit de nouveau en Provence, [99] sur ce que le comte d’Alais [100] ne veut point obéir au commandement qu’il a reçu d’aller à la cour ; le roi veut être obéi ; lui, d’ailleurs, n’oserait y aller sur la peur qu’il a d’y être arrêté et de perdre son gouvernement. Sur ce différend, la Provence est partagée en deux : Aix [101] est fort contre lui, Toulon [102] pour lui, etc. Je pense qu’il n’aura guère de faveur à la cour, étant cousin du prince de Condé qu’il a autrefois supporté et qui dorénavant, pourra être cause de sa ruine. [51] M. le duc d’Orléans a ici fait assembler de savants hommes pour savoir d’eux comment il fallait nommer son fils. Divers avis furent proposés. Entre autres, fut retenu et approuvé celui que donna M. Le Bignon, [103] avocat général qui est un homme incomparable ; lequel prouva par plusieurs raisons qu’il devait être nommé le duc de Valois, et ce nom lui est demeuré. M. le duc d’Orléans fait grand état dudit M. Le Bignon, comme font aussi tous les savants qui le connaissent, vere enim est abyssus eruditionis[52]

On a ici parlé de la mort du roi d’Espagne, [104] mais la dernière preuve n’en est pas encore venue. Le cardinal Monti, [105] archevêque de Milan, est mort. [53] On parle ici d’une paix générale et pour la faire, il faut auparavant s’accorder d’un lieu ; on dit que ce sera Picquigny [106] près d’Amiens [107] et que dans peu de jours le nonce du pape, le sieur Contarini, [108] Vénitien qui était le médiateur de la paix à Münster, et M. d’Avaux, [109] partiront pour en aller traiter avec les députés de l’Archiduc Léopold ; [54][110] mais quoi que l’on en dise, je ne crois point qu’elle se fasse, tant que le Mazarin pourra trouver son intérêt et sa conservation à la guerre, qui n’est dorénavant plus tantôt qu’une invention de mignons et de favoris pour s’enrichir et s’agrandir.

Le fils de M. Moreau, [111] après avoir été heureusement délivré de sa grande maladie il y a trois mois, faute de s’être conservé, est retombé dans une autre fièvre continue pour laquelle il a déjà été saigné dix fois. Il a été communié aussi, il est en grand danger de sa vie. J’en ai grande peur et grand regret, tant à cause de lui-même que pour l’amour de Monsieur son père, [112] lequel il devait soulager en sa vieillesse. Depuis sa grande maladie, il avait toujours été bouffi et n’avait su être bien converti par sa première maladie pour se retirer de quelques petites débauches bacchiques auxquelles il n’était que trop sujet ; d’où même Monsieur son père ne l’a su retirer, quelque soin qu’il y ait apporté ; mais c’est dommage de ce jeune homme, il a beaucoup d’esprit et est de fort belle espérance. J’en ai pourtant plus de regret pour l’amour de Monsieur son père, qui peut dorénavant avoir besoin de lui, que pour toute autre considération. Je viens d’apprendre qu’il se porte un peu mieux et qu’il y a espérance de guérison. [55] Nous savons bien ici que les mazarins ont pris le faubourg de Saint-Seurin de Bordeaux [113] et qu’ils ont tôt après abandonné, n’en pouvant faire leur profit. Les Bordelais y ont perdu quelques hommes, mais la plus grande perte est bien du côté des mazarins, vu que plusieurs officiers y ont été tués, dont néanmoins je regrette la perte. Cette prise n’avance en rien les affaires des assiégeants, qui ne viendront point à bout de Bordeaux s’ils ne font bien d’autres prouesses. M. le maréchal de La Meilleraye [114] a mandé qu’il entrerait dans la ville malgré eux. Ils lui ont remandé que quand il voudrait y venir, qu’ils lui ouvriraient les portes, à lui et à son armée, mais qu’il n’oserait pas prendre la hardiesse d’y entrer. [56] Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 16e de septembre 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 septembre 1650

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(Consulté le 13.11.2019)