L. 93.  >
À Charles Spon,
le 14 septembre 1643

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Monsieur, [a][1]

Vous m’avez fort obligé de m’envoyer celle en l’attente de laquelle j’étais bien fort, pour tout ce que vous m’y avez appris. Le Rappel des juifs m’a été donné depuis huit jours, je vous en fais un transport et vous le donne de bon cœur. Il n’y a nom d’imprimeur [2] ni d’auteur. [1] C’est néanmoins Morel [3] qui l’a imprimé. [2] L’auteur, à ce que j’apprends, est un gentilhomme gascon de la Religion, nommé Is. de La Peyrère, [4] qui a encore un autre livre à faire imprimer par lequel il veut prouver qu’Adam n’a pas été le premier homme du monde, même par autorité de saint Paul. [3][5] Paracelse [6] même a fait un traité de Hominibus non Adamicis[4] mais il me semble que toutes ces matières sont bien difficiles et bien conjecturales. J’ai vu en cette ville un homme qui disait qu’au-dessus de la lune il y avait un nouveau monde où étaient de nouveaux hommes, nouvelles forêts et de nouvelles mers, aussi bien qu’en celui-ci. [5][7] J’en ai vu un autre qui disait que l’Amérique [8] et tota illa terra Australis nobis incognita [6] était un nouveau monde qui n’était pas de la création d’Adam et que Jésus-Christ n’était pas venu pour le salut de ceux-là. Voilà d’étranges gens, des gazetiers de l’autre monde fort semblables à nos prédicateurs, qui s’échappent souvent, nous disent merveilles d’un pays où jamais ils ne furent et où ils n’iront jamais. Toutes ces pensées extravagantes sont vraiment ideæ Platonis imaginariis suffultæ chimæris[7][9] et qui n’ont guère d’autre fondement que la légèreté du cerveau de leurs auteurs. La Peyrère hante ici chez M. le Prince [10] et est, à ce que j’apprends, grand ami de M. Bourdelot. [11] M. Saumaise [12] est ici. Je ne puis m’empêcher d’admirer la grandeur de l’esprit de ce grand personnage qui sait tout et qui entend tout, et auquel j’ai grandissime obligation, en particulier pour l’affection qu’il m’a témoignée.

J’ai mis dans votre paquet que j’ai commencé quelques petites curiosités de ce pays qui ne sont rien au prix de ce que je vous dois ; aussi ne sont-elles qu’une marque de ma reconnaissance, et non pas des moyens de m’acquitter de ce que je vous dois. Je n’y mets aucunes harangues funèbres qui se sont ici imprimées, je ne vous tiens pas curieux de ces pièces qui sont purement mendacia officiosa [8] pour la plupart. Je vous remercie du rapport que vous m’avez envoyé fort beau de la damoiselle phtisique. [13] La pauvre femme n’avait garde d’en échapper ; elle a fait son purgatoire [14] en ce monde, comme font ceux qui ont de mauvaises femmes. [15] En tout son fait, omnia erant summæ putredinis, et tabis, quæ sunt viæ ad mortem[9][16] Je n’ai jamais plus grand plaisir que de lire vos lettres et de vous écrire, c’est pourquoi je vous prie de ne pas trouver mauvais si j’ai bien de la peine de cesser et tollere manum de tabula [10][17][18][19] quand je suis en train de vous écrire, adeo suave est cum absenti amico suavissimo agere, et amice colloqui[11][20]

Pour les affaires de deçà, je vous dirai que la reine [21] est ici reconnue tellement souveraine que tout tremble ad eius nutum[12] Le cardinal Mazarin [22] supremum potentiæ locum occupat[13] et par la jalousie qu’il a eue d’un compagnon qui le voulut contrôler, il a fait chasser du Conseil de la reine et de Paris l’évêque de Beauvais [23] et l’a fait renvoyer en son évêché, huit jours après avoir eu le crédit de faire arrêter et envoyer prisonnier dans le Bois de Vincennes [24] le duc de Beaufort, [25][26] second fils de M. de Vendôme. [14][27] Il y en a quantité d’autres qui tremblent et qui n’attendent que l’heure d’un commandement auquel il faudra obéir sur-le-champ. [15]

Le sieur de Saint-Germain, [28] aumônier de la < feu > reine mère, [29] qui avait autrefois tant écrit contre la feu Éminence, [30] est ici. Il a une belle Histoire à faire imprimer, que j’aimerais mieux qui fût imprimée à Anvers [31] qu’à Paris, vu qu’il y aurait en ce pays-là plus de liberté et de vérité. [32] Il n’y a ici que poltronnerie et flatterie, vanité et mensonge. La reine lui avait donné toute assurance de venir ici pour y solliciter quelques affaires qu’il y avait ; mais j’ai peur que les ennemis qu’il y a n’aient assez de pouvoir de l’empêcher de retourner en Flandres [33] en son bénéfice de 6 000 livres de rente que le feu Cardinal-infant [34] lui avait donné, et qu’ils ne le fassent retenir ici malgré lui. [16]

Le cardinal et M. le Prince [35] ont tout le crédit du Conseil. Le pauvre Gaston [36] y est nudum et inane nomen sine vi et potentia[17][37] La reine a fait commandement à tous les évêques qui sont ici qu’ils eussent à se retirer chacun en son évêché. [18]

M. Servien, [38][39] secrétaire d’État autrefois, était estimé pour s’en aller être ambassadeur à Rome ; on l’envoie à la paix générale d’Allemagne [40] avec M. d’Avaux, [19][41] et M. de Saint-Chamont [42] est envoyé en sa place à Rome. Tous les évêques se sont retirés d’ici au nombre de 62.

J’ai ce matin acheté dans la rue Saint-Jacques [43] un in‑fo tout nouvellement imprimé à Lyon chez Prost : [44] c’est le commentaire d’un jésuite nommé Fr. Matthæus Fernandez in quatuor libros Meteorum Aristotelis ; [20][45] c’est un chétif et misérable livre, l’auteur traite là-dedans de beaucoup de matières où il n’entend rien du tout. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 14e de septembre 1643.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 14 septembre 1643

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(Consulté le 23.08.2019)