À Charles Spon, le 14 septembre 1643
Note [14]

François, duc de Beaufort (Paris 1616-Candie 24-25 juin 1669), le plus célèbre des Vendôme et le plus extravagant des princes au temps de Guy Patin, était le fils cadet de César Monsieur (v. note [17], lettre 54) et de Françoise de Lorraine ; il était donc petit-fils (légitimé) du roi Henri iv, comme l’était (légitimement) Louis xiv.

Entré fort jeune aux armées, Beaufort avait combattu sous le ministère de Richelieu dans la guerre de Trente Ans, participant à la bataille d’Avein (1635), aux sièges de Corbie (1636), d’Hesdin (1639) et d’Arras (1640). Il était passé en Angleterre quand la conspiration de Cinq-Mars avait été mise au jour (v. note [12], lettre 65). Beaufort était revenu en France après la mort de Richelieu (4 décembre 1642) et Anne d’Autriche l’avait reçu avec la plus grande bienveillance parce que, dans l’affaire de Cinq-Mars, il avait mieux aimé, dit-on, s’expatrier que de faire des aveux compromettants pour la reine. La veille de la mort de Louis xiii (14 mai 1643), la reine avait confié à Beaufort la garde de ses deux enfants, craignant une tentative d’enlèvement de la part du prince de Condé ou de Monsieur, le duc d’Orléans ; mais la faveur de la régente ne dura pas (Retz, Mémoires, pages 277‑279) :

« M. de Beaufort, qui avait le sens beaucoup au-dessous du médiocre, voyant que la reine avait donné sa confiance à M. le cardinal Mazarin, s’emporta de la manière du monde la plus imprudente. Il refusa tous les avantages qu’elle lui offrait avec profusion ; il fit vanité de donner au monde toutes les démonstrations d’un amant irrité ; il ne ménagea en rien Monsieur ; il brava, dans les premiers jours de la régence, M. le Prince ; il l’outra ensuite par la déclaration publique qu’il fit contre Mme de Longueville en faveur de Mme de Montbazon, {a} qui véritablement n’avait offensé la première qu’en contrefaisant ou montrant cinq des lettres que l’on prétendait qu’elle avait écrites à Coligny. M. de Beaufort, pour soutenir ce qu’il faisait contre la régente, contre le ministre {b} et contre tous les princes du sang, forma une cabale de gens qui sont tous morts fous, mais qui, dès ce temps-là ne me paraissaient guère sages.
[…] Le palais d’Orléans et l’hôtel de Condé […] tournèrent en moins de rien en ridicule la morgue qui avait donné aux amis de M. de Beaufort le nom d’Importants ; et ils se servirent, en même temps, très habilement des grandes apparences que M. de Beaufort, selon le style de tous ceux qui ont plus de vanité que de sens, ne manqua pas de donner en toute sorte d’occasions aux moindres bagatelles. L’on tenait cabinet mal à propos, l’on donnait des rendez-vous sans sujet ; les chasses mêmes paraissaient mystérieuses. Enfin, l’on fit si bien que {c} l’on se fit arrêter au Louvre par Guitaut, capitaine des gardes de la reine. {d} Les Importants furent chassés et dispersés, et l’on publia par tout le royaume qu’ils avaient fait une entreprise sur la vie de M. le Cardinal. Ce qui fait que je ne l’ai jamais cru, est que l’on n’en a jamais vu ni déposition, ni indice, quoique la plupart des domestiques {e} de la Maison de Vendôme aient été très longtemps en prison. »


  1. Maîtresse de Beaufort, après avoir été celle de M. de Longueville, qui lui avait préféré Anne-Geneviève de Bourbon-Condé pour en faire son épouse.

  2. Mazarin.

  3. Le 4 septembre 1643.

  4. V. note [22], lettre 223.

  5. Habitués ; v. infra note [15], pour la cabale des Importants.

Henri de Campion, qui fut l’un des principaux complices de la cabale du duc de Beaufort, en a donné une description beaucoup moins badine (Mémoires, pages 170 et suivantes) : l’objectif était ni plus ni moins que tuer Mazarin. Plusieurs embuscades avaient été préparées dans Paris pour cela, mais toutes avaient échoué. Le complot fut finalement dénoncé par le duc d’Épernon, que Beaufort avait imprudemment sollicité pour y tremper.

« Quoi qu’il en soit de mes conjectures, l’on dit hautement à la cour que le duc de Beaufort avait voulu tuer le cardinal ; et il persévéra toujours dans la même pensée, quoique je lui conseillasse d’aller faire un tour à la campagne. Le lendemain il ne laissa pas de se montrer au Louvre et de se trouver ensuite à une collation que faisait la reine au bois de Vincennes chez M. de Chavigny. {a}
[…] Le soir je l’entretins longtemps sans lui pouvoir persuader de se retirer. Il me dit que le bruit commençait à s’apaiser et qu’il espérait dans peu exécuter son dessein. Je le laissai dans cette idée et ne le vis point depuis ; car la reine ayant assemblé le duc d’Orléans, le prince de Condé et tous les ministres, leur apprit les soupçons qu’il y avait contre le duc de Beaufort, lesquels furent trouvés si graves qu’ils opinèrent {b} tous d’une voix qu’il le fallait arrêter, tant pour juger si l’accusation était bien fondée que pour la haine qu’ils avaient contre lui. Cela étant résolu et les ordres donnés en conséquence, le duc alla seul au Louvre le soir d’après celui où je lui parlai, quoique la plupart de ses amis l’eussent averti de prendre garde à lui. Là il fut arrêté par le sieur de Guitaut, capitaine des gardes de la reine, et ayant couché dans le Louvre, fut conduit le lendemain au donjon de Vincennes, où il a demeuré cinq ans. »


  1. Qui en était le gouverneur.

  2. Furent d’avis.

Quant à Campion, considéré comme le principal complice de Beaufort, il parvint à échapper aux poursuites assidues de Mazarin en s’exilant à Jersey. Beaufort allait parvenir a s’échapper de Vincennes en 1648 ; la cour ne fit rien pour le reprendre et bientôt après, un arrêt du Parlement, prononcé sans débats, le déclara, sur sa requête, justifié de l’accusation portée contre lui. Placé tout naturellement dans le parti des mécontents, Beaufort embrassa avec ardeur la cause de la Fronde et du Parlement contre la cour ; mais cela et le reste appartient à la suite des lettres de Guy Patin.

Les jugements que les mémorialistes de son temps ont portés sur la singulière personnalité du duc de Beaufort sont unanimes.

  • Retz (Mémoires, pages 403‑404) :

    « M. de Beaufort n’en était pas jusqu’à l’idée des grandes affaires : il n’en avait que l’intention. Il en avait ouï parler aux Importants ; il en avait un peu retenu du jargon. Celui-là, mêlé avec des expressions qu’il avait tirées très fidèlement de Mme de Vendôme, formait une langue qui eût déparé le bon sens de Caton. Le sien était court et lourd, et d’autant plus qu’il était obscurci par la présomption. Il se croyait habile, et c’est ce qui le faisait paraître artificieux, parce que l’on connaissait d’abord {a} qu’il n’avait pas assez d’esprit pour être fin. Il était brave de sa personne, et plus qu’il n’appartenait à un fanfaron : il était en tout sans exception ; en rien plus faussement qu’en galanterie. Il parlait et il pensait comme le peuple, dont il fut l’idole quelque temps. »

  • La Rochefoucauld (Mémoires, pages 99‑100) :

    « Le duc de Beaufort était bien fait de sa personne, grand, adroit aux exercices et infatigable ; il avait de l’audace et de l’élévation ; mais il était artificieux en tout et peu véritable ; son esprit était pesant et mal poli ; il allait néanmoins assez habilement à ses fins par des manières grossières ; il avait beaucoup d’envie et de malignité ; sa valeur était grande, mais inégale ; il était toujours brave en public, et souvent il se ménageait trop dans les occasions particulières ; nul homme que lui, avec si peu de qualités aimables, n’a jamais été si agréablement aimé qu’il le fut dans le commencement de la régence et depuis, dans la première guerre de Paris. » {b}


    1. Immédiatement.

    2. Fronde de 1649.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 14 septembre 1643. Note 14

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(Consulté le 07.08.2020)

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