L. 290.  >
À Charles Spon,
le 18 juin 1652

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du vendredi 7e de juin, [1] contenant quatre grandes pages de galimatias à mon ordinaire, [2] et de plus, une autre de près de deux pages des plus fraîches nouvelles qui fussent de deçà, avec un jeton [3][4] enfermé dedans et une autre lettre pour M. Ravaud, je vous dirai que le jour suivant, savoir le samedi 8e de juin, le Parlement étant assemblé pour délibérer sur le retour des députés et sur la réponse qu’on leur avait faite, le secrétaire du duc d’Orléans [5] se présenta, qui demanda d’être ouï. Son maître leur mandait qu’il les priait de remettre l’assemblée à lundi prochain, qu’il ne pouvait de présent aller au Parlement à cause de la nouvelle qui lui venait d’arriver que le siège d’Étampes [6] était levé, et qu’il fallait pour cela donner divers ordres, ce qui le retenait au logis. En même temps, s’y présenta aussi un envoyé de la reine de Suède, [7] qui leur apportait une lettre de sa maîtresse, intitulée Parlamento Parisiensi. Le dedans commençait par Illustrissimi[2] elle les exhortait de travailler à la paix et de contribuer tout ce qu’ils pourraient, comme ils ont toujours fait, pour la conservation du roi [8] et du royaume, etc. Il fut dit que lundi prochain, 10e de juin, on délibérerait de toutes les deux affaires. [3]

Le siège d’Étampes levé donne bien du tintouin à la reine [9] et à son marmouset, [10][11] qui ne savent où aller. [4] M. d’Épernon [12] a failli d’être tué à Dijon [13] par la populace sur l’opinion que l’on avait qu’il y appelait le roi, lequel apportera une entière désolation à toute la province s’il y va avec le Mazarin et des troupes. Ceux de Sens [14] ont mandé à la reine qu’ils ne peuvent recevoir dans leur ville que le roi et sa Maison ; que si le Mazarin et les troupes en approchent, qu’ils fermeront leurs portes. Vous voyez comment ce faquin sicilien traîne son malheur partout. Les chevau-légers de la garde et les gendarmes ont refusé d’obéir quand la reine leur a commandé d’aller au siège d’Étampes, disant qu’ils étaient pour garder la personne du roi, et n’ont point obéi et n’ont pu y être contraints.

Ce lundi 10e de juin. Nous avons trois armées ici alentour de nous : des princes, du Mazarin et du duc de Lorraine. [15] Mais tout cela n’est rien au prix de la dévotion que l’on a de deçà pour sainte Geneviève, [16] de laquelle on doit demain porter la châsse par les rues en procession [17] depuis son église [18] jusqu’à Notre-Dame. [19] Si la paix se fait ensuite, la bonne sainte ne manquera pas d’en avoir l’honneur ; mais la pussions-nous tenir à cela près, tant j’ai peur qu’elle ne vienne point. [5] Il y a aujourd’hui huit jours que l’accord fut fait de renvoyer le marmouset et que dès le lendemain, il partirait ; mais tout cela fut rompu par les trois plus méchants hommes de l’Europe, savoir MM. de Bouillon, [20] de Senneterre [21] et le premier président[22] qui ont obsédé la reine, [6] et sans lesquels elle ne voit ni n’entend rien. Le bonhomme M. Barralis, [23] un de nos anciens, m’a dit aujourd’hui que dans 15 jours, nous aurons la paix et que le Mazarin sortira du royaume, que d’honnêtes gens se sont mêlés de l’accord ; je pense qu’il entend M. de Châteauneuf, [24] duquel il est médecin.

Ce mardi 11e de juin. La procession s’est faite ce matin fort solennellement avec grande dévotion de toute la ville et une affluence incroyable de peuple. Je ne vis jamais tant de monde dans les rues et aux fenêtres, sans les prêtres et moines, outre Messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, la Cour des aides[25] l’Hôtel de Ville et tous leurs archers, qui tous procédaient fort dévotement ; mais ils étaient fort incommodés du peuple qui occupait les rues, je n’en vis jamais tant. Je ne sais s’il s’y est fait quelque miracle, [26] mais je tiens pour un très grand miracle s’il n’y en a eu plusieurs d’assommés et de massacrés. Tous nos Parisiens, qui sont gens multæ magnæque fidei[7] sont fort contents d’une si belle et si grande cérémonie ; et moi qui ne suis point Parisien, j’en suis pareillement fort content, mais plût à Dieu et à sa sainte Mère, par l’intercession de sainte Geneviève, que nous eussions la paix. Un Romain voyant un jour tout le peuple de Rome assemblé pour voir un triomphe, appela Rome επιτομην της οικουμενης. [8][27] Si vous aviez vu tout cela ce matin, vous n’auriez pas seulement dit de même, mais vous auriez aussi appelé notre ville de Paris επιτομην της δεισιδαιμονιας. [9] Néanmoins, puisque tout le monde en est bien content, aussi suis-je, quand même la paix ne viendrait point ; à laquelle il n’y a point grande apparence puisque la reine ne veut point chasser le Mazarin. Au diable soit le Mazarin !

Ce 16e de juin. Les députés sont derechef allés à Melun, [28] où ils sont depuis quelques jours sans qu’on leur donne audience. Ils ont charge de protester au roi qu’il n’est besoin pour les princes ni pour eux d’aucune autre conférence, de laquelle avait été faite mention, que premièrement le Mazarin ne soit hors du royaume ; ils sont là en attendant audience. Le lendemain de la procession très solennelle de sainte Geneviève, le recteur [29][30] en fit une aussi et nous mena tous, avec l’Université entière, au même monastère de Sainte-Geneviève. [10][31] On parle encore ici d’en faire d’autres et de faire descendre les châsses des églises, comme de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, [32] etc. ; [11] et néanmoins, nonobstant tout cela, rien ne vient, Mazarin ne s’en va point. Inter illas moras Saguntus capitur : [12][33] voilà la Catalogne [34] qui n’en peut plus, Gravelines [35] perdue, Dunkerque [36] qui va être reprise, Casal [37] aussi ; voilà comment la reine fait les affaires du roi d’Espagne, [38] son frère.

Nous avons perdu ici un de nos compagnons âgé de 35 ans, il se nommait M. Bréguet. [39] Il avait quitté Paris pour s’en aller à Bordeaux être le médecin et précepteur du duc d’Enghien, [40] fils du prince de Condé, [41] depuis neuf mois. Il s’en revenait ici faire un voyage sous prétexte de la mort de sa belle-mère, mais pourtant en intention de n’y pas retourner. Il est demeuré malade au deçà d’Orléans et y est mort assez mal assisté. Il laisse huit enfants vivants. S’il n’eût bougé de Paris, il y serait encore. L’envie de faire fortune l’a ruiné : la cour est une belle putain bien fardée, mais qui ruine et qui gâte la plupart de ceux qui s’y attachent. [13]

Je ne sais pas comment vont les affaires de Bourdelot [42] à la cour de Suède, mais je sais de bonne part que l’on cherche ici un médecin pour la reine. [14] M. de Saumaise [43] m’a fait l’honneur de m’en écrire lui-même depuis deux jours et de m’offrir plus qu’on ne donne à Bourdelot. [44] Je m’en suis excusé sur plusieurs raisons, dont la première est que je ne puis me résoudre à quitter Paris ; la seconde est que je ne veux point aller en Suède qui est un pays trop froid pour moi qui suis délicat et froidureux. [15] Notum tibi illud Euripidis apud Ciceronem : ψυχ<ρ>ος δε λεπτω χρωτι πολεμιωτατον. [16][45][46] Pour vivre plus à son aise, il faut être moins ambitieux et se passer à peu. [17] Je ne sais point ce que pourra devenir Bourdelot, mais il est ici fort décrié comme un grand fourbe et qui artem quam profitetur non intelligit[18] Il a été en Italie, cœlum hausit Aventinum[19][47] où il a pris du fin, [20] qui pourra le faire subsister en ce pays de delà où les hommes ne sont pas si fins qu’à Rome.

Les deux princes sont ici en mauvaise posture, ils ne sont point les plus forts, le duc de Lorraine ne veut point leur bailler ses troupes et le prince de Condé ne veut point lui donner la ville de Clermont [48] qui était dans le marché. [21] Les troupes du maréchal de Turenne [49] qui étaient devant Étampes sont venues devers Corbeil, [50] où elles ont passé la Seine, et sont aujourd’hui dans la Brie devers Lagny ; [51] et celles des princes qui étaient dans Étampes ont fortifié cette place. On soupçonne quelque chose de la cour et quelque ruse du cabinet de Mazarin : il y a quelqu’un qui trompe son compagnon, qui n’est pourtant que le jeu ordinaire des princes et des courtisans.

Enfin, c’est chose certaine et découverte que le duc de Lorraine n’est venu que pour nous tromper : il a quitté les princes à leur grand regret et a traité avec la reine, de laquelle il a pris de bonnes pierreries. L’accord de ce traître duc avec la reine a été signé samedi au soir 15e de juin. On le renvoie en son pays avec passeports du roi et promet d’être hors du royaume dans 14 jours. Il s’est excusé vers les princes de ce qu’ils ne sont point assez forts pour attaquer l’armée du roi et qu’il a fait ce qu’il désirait en faisant lever le siège d’Étampes. Il s’en retourne donc fort chargé de butin, ayant tout volé ici alentour. [22] S’il eût tenu pour les princes, la guerre aurait pu finir bientôt, ce qui aurait été contre l’intention du roi d’Espagne qui veut laisser nos affaires en équilibre afin que nous < nou  > entremangions de deçà tandis qu’il reprendra Dunkerque. Nos princes sont bien confus de cette surprise et étonnés de cette trahison. [23] Mme la duchesse d’Orléans, [52] sa sœur, qui est grosse, en est au lit. [24] Trois cents chevaux des princes courant la campagne ont pris quelques prisonniers du côté du roi, et entre autres le comte de Broglio, [53] qui est un Italien des premiers chefs du parti mazarin. [25] On dit ici qu’il y a grand désordre à Bordeaux [54] et que quatre conseillers y ont été tués. [26] Il y a ici un si grand nombre de pauvres [55] des villages circonvoisins que l’on fait des assemblées pour donner ordre à leur nourriture. [27]

On ne laisse point de dire toujours que la paix viendra, mais je ne sais quand ce sera. Il y a bien des traîtres partout, ici comme ailleurs : un conseiller du Châtelet nommé de Laulne, [56] naturellement grand fourbe, maltôtier et pensionnaire du Mazarin, lui a donné avis qu’il ne devait point rentrer dans Paris, mais voltiger deçà et delà tout alentour et chicaner cette grande ville qui avait osé se rebeller contre lui, en ruinant sous ombre de guerre tous les environs à dix lieues à la ronde ; ce que je crois qu’il ne manquera pas de faire. Les princes attendent ici dans trois jours 3 500 hommes qui viennent de Liège. [57] Dès que cela sera joint à leur armée, ils seront de beaucoup les plus forts et attaqueront hardiment les mazarins. On s’attend aussi que les princes feront lever sourdement quelques troupes dans Paris. Les députés sont enfin arrivés cette nuit, ils rapportent que la reine veut que le Mazarin demeure ; que le roi le veut retenir en son Conseil comme un homme qui a bien servi, et fort utilement ; que les princes mettent les armes bas, qu’ils se retirent en leurs gouvernements ; que Bordeaux soit réduit au service du roi ; que le Mazarin soit justifié et absous, etc. Ils n’ont point fait encore leur rapport à la Cour, on attend que ce sera demain ou jeudi prochain. [28] La reine n’oserait faire la paix de peur d’être perdue, elle a besoin d’un peu de guerre et de quelques troubles, mais elle pourra s’en trouver mal à la fin. Je vous envoie celle-ci par la voie de M. Caze [58] qui est un fort honnête homme. Je vous baise les mains, à mademoiselle votre femme et à tous Messieurs nos bons amis, MM. Gras, Falconet, Garnier et autres quotquot sunt qui rebus nostris favent[29] Le duc de Lorraine est parti, il doit aujourd’hui coucher à La Ferté-sur-Jouarre. [30][59] Adieu mon cher ami, vive, vale et me amantem redama[31] je suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 18e de juin 1652, à trois heures après midi.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 18 juin 1652

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(Consulté le 21.10.2019)