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Ana de Guy Patin :
Grotiana 2

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Pintard (1943) pages 77‑86 (et dernière)

  • [Opera Grotii edenda.] [1] — J’ai quantité de pièces toutes prêtes à faire imprimer, comme sont : de petites Notes sur mon Lucain, que j’ai revu ; [2] un second tome de poèmes et d’épigrammes latins ; [3] un second tome sur le Nouveau Testament, [4] car on en a imprimé trois sur le Vieux ; [5] une belle Histoire des Vandales, des Goths et autres peuples septentrionaux ; [6] un Procope entier ; [7] une Histoire de Hollande qui ira jusqu’à la trêve de 1608, etc. [8] Je voudrais bien tâcher de donner tout cela au public avant que de mourir, et après cela, je serai content. Je veux mourir dès que je ne serai plus utile au monde. [1]

  • [Panem nostrum quotidianum.] — Il ne faut pas douter que dans le Pater en grec, au chapitre 6 de saint Matthieu, [9][10] il ne faille lire τον αρτον ημμων τον επιουσιον, etc., [2] et que ce mot grec est fort bien tourné en « pain quotidien ». Car même saint Jérôme, [11][12] dont le témoignage ferme la bouche à tous ceux qui voudraient y contredire, dit avoir vu l’Évangile de saint Matthieu en hébreu, et qu’il y a Machar, qui signifie « pour demain ». Voyez ce que j’en ai écrit sur saint Matthieu, page 144. [3][13]

  • [Le Pater d’où ramassé ?] — Je lui dis que Ferrier [14] disait autrefois que Notre Seigneur Jésus-Christ n’était pas le premier auteur du Pater. Il me dit que dans les livres des vieux rabbins, [15] qui longe ante Christum vixerant[4] on y trouvait le Pater en divers endroits et qu’il avait été ramassé de là.

  • [Louange d’Érasme.] — J’aime Érasme [16] pour bien des raisons, dont la première est qu’il a paru comme un soleil au milieu des ténèbres, et qu’il a été le commun maître et précepteur de tout le genre humain. La seconde est qu’il a crié contre les abus qu’il a vus aux ecclésiastiques sans faire aucun schisme et sans se séparer de l’Église. C’est comme devaient faire les hérésiarques du siècle passé qui, en faisant schisme, ont causé tant de maux. La troisième est qu’étant autrefois en Hollande, j’ai été secrétaire et pensionnaire de la ville de Rotterdam, [17] sa patrie, en laquelle j’ai eu soin qu’il fût mis en place publique, en bronze, comme il est aujourd’hui, [18] au lieu qu’il n’était auparavant que de bois. Vous savez ce vers de Virgile : [19]

    Si fœtura gregem suppleverit, aureus ibis[5]

    Comme je lui eusse dit que j’avais quelque droit de me plaindre de lui parce qu’il n’avait en tous ses poèmes, où il a loué tant de monde, fait aucune mention du bon Érasme, qui était Hollandais comme lui, et cujus infinitæ eruditioni debemus παλιγγενεσιαν bonarum literarum[6] il me répondit : « Vous avez raison, je ne sais comment je l’ai oublié, mais je veux réparer la faute ; je veux faire exprès quelque chose en l’honneur de ce grand homme, qui a été véritablement incomparable, quidquid contra effutiant Monachi et Loyolitæ, impurum hominum genus. » [7]

  • [Ce qu’il dit en saluant la reine régente.] — Quand je fus, il y a quelques jours, saluer la reine régente, [20] je lui dis que, comme Dieu lui avait donné deux beaux petits princes, [21][22] que < sic > j’espérais qu’elle accoucherait bientôt encore d’une fille (à ce mot, beaucoup de gens se prirent à rire, qui ne m’entendaient pas) et que cette fille serait la paix que j’espérais que Sa Majesté donnerait bientôt à la France, voire plutôt à toute l’Europe. [23] Ma pensée fut trouvée très bonne de Sa Majesté et de tous les assistants. Et de fait, j’espère que nous aurons la paix cet hiver. [8] Il est vrai qu’elle est nécessaire en France à cause que la campagne y est ruinée, mais l’Espagnol [24] en a encore dix fois plus besoin que nous, quelque mine qu’il fasse. L’Allemagne est encore en pire état que l’Espagne même, car ils n’ont plus tantôt de blé ni d’argent. Ils sont retirés dans des forêts où ils ne vivent que de la chair des animaux qu’ils peuvent tuer ; et même, il y a eu des mères qui y ont mangé leurs enfants. Et si cette malheureuse guerre continuait plus longtemps, on dirait là ces étranges mots : Pone pretium humanæ carni[9][25] qui ont été autrefois dits et proférés par une femme à Rome devant quelque empereur du Bas-Empire. [26] C’est un de ces empereurs dont la vie est décrite in Augustæ Historiæ scriptoribus[27] que Casaubon [28] a commentés, et M. de Saumaise [29] après lui, avec tant d’érudition et de philologie que c’est le meilleur livre qu’ait jamais fait M. de Saumaise. [10]

  • [Phil. Marnix de Sainte-Aldegonde.] — Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde [30] était un gentilhomme flamand qui venait de Savoie. Il était un de ceux qui commandaient dans Anvers [31] quand elle fut prise sur les Hollandais par le prince de Parme [32] pour le roi d’Espagne ; [33] d’où vient qu’on lui reprochait qu’il avait trop tôt rendu la ville. Après quoi, il se retira en Hollande, où il a demeuré jusqu’à la mort avec une modique pension que lui donnaient les États. [11][34] Si les Hollandais avaient aujourd’hui Anvers, ils seraient bien forts, mais ceux d’Amsterdam [35] ne le voudraient point : cela diminuerait leur trafic et gâterait leur commerce.

  • [Sibrandus Lubbertus.] — Sibrandus Lubbertus [36] était un professeur à Franeker, [37] qui y enseignait la théologie, lequel y est mort ; mais les derniers 16 ans de sa vie, il n’a pas communié, ne sachant ce qu’il devait croire ni de quelle communion il se devait mettre. Il était fort riche. [12][38]

  • [Conr. Vorstius.]Conradus ille Vorstius, [39] Professor Theologiæ in Batava, multa scripsit in quibus nonnulla fuerunt improbata a plurimis, quod videtur propendere ad Socinianismum et Socini partibus favere[13][40]

  • [Qui était Faustus Socinus.] — Faustus Socinus [41] était un professeur en théologie en Pologne. Il était neveu d’un certain Lælius Socinus, Siennois qui quitta l’Italie pour la religion et vint en Allemagne. Ils étaient descendus de cet ancien jurisconsulte Socinus, [42] qui vivait il y a environ 300 ans. Ce Faustus Socinus avait grand esprit, mais il avait de nouvelles opinions qui approchaient de celles des ariens, des photiniens [43] et des samosatiens, [44] et n’était nullement bien d’accord avec la Trinité. Ante annos 25 obiit in Polonia[14]

  • [Barnevelt, pourquoi haï du comte Maurice.] — Le comte Maurice [45] fit couper la tête à Barnevelt [46] qui n’avait rien fait du tout, sinon que de s’opposer à lui et à ses violences. Barnevelt avait fait la trêve avec le roi d’Espagne ; [15][47][48] de quoi, le comte Maurice enrageait, n’ayant plus d’emploi ni de guerre à faire, comme les moines enrageraient contre le pape s’il leur ôtait le purgatoire, [49] dont ils vivent tous tant qu’ils sont ; [50] mais aussi ne verrons-nous jamais cela.

  • [Dessein du comte Maurice.] — Le comte Maurice, durant les guerres de Bohême, briguait à ce qu’on le fît empereur d’Allemagne après la mort de l’empereur Matthias, [51] <par>ce qu’il espérait lui pouvoir succéder tant par ses amis que par les intelligences qu’il y avait, et prétendait aussi, avec ce pouvoir, d’entraîner quant et soi la Hollande, et s’en rendre le maître. Barnevelt, qui était un grand personnage et un habile homme, ayant reconnu ce dessein, se mit en état de l’empêcher, et de là vint son malheur. [16]

  • [Qui était Theod. Coornhertius.] — Theod. Coornhertius [52] était un bourgeois d’Amsterdam, notaire de son métier, et qui fut quelque temps secrétaire des États, laquelle charge il quitta quand il vit que lesdits États persécutaient ceux qui faisaient profession de la religion romaine. Cet homme n’était point savant, mais il avait un grand sens d’habile homme. Il disait et tenait que la religion romaine était la vraie religion, mais il en retranchait la plupart des cérémonies, qu’il improuvait fort. Quand les autres, qui étaient les protestants [53] et prétendus réformés, [54] lui montraient leur confession de foi et lui demandaient son sentiment, il leur répondait : « Cela est bien, mais où est votre mission ? Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? » Il disait que par une bonne réformation, il fallait ôter tous les moines, quos dicebat esse lupos in pelle ovina[17] Il a beaucoup écrit. On a ramassé toutes ses œuvres en flamand en 3 vol. in‑fo. Il n’a rien écrit en latin, mais on en a traduit quelque chose. Il est mort sur deux opinions qu’il haïssait bien fort, dont l’une était la prédestination [55] de Calvin, [56] qu’il appelait un monstre, et l’autre était une opinion de Rome, de faire mourir les hérétiques, qu’il ne voulait et n’approuvait nullement, en disant : Ecclesia debet nescire sanguinem. De eo vid. Val. Andr. Biblioth. Belg. pag. 827[18][57]

  • [Quelle réformation nécessaire en France.] — Quand Dieu aura donné la paix à la France, il faut tout de bon mettre la main à la réformation de l’Église et faire trois choses pour icelle, savoir : 1. à la doctrine des évêques, car il y en beaucoup qui ne sont pas capables de leur charge ; [58] 2. il faut rabattre la trop grande puissance du pape ; 3. ôter la simonie [59] et les superstitions, [60] dont il y a trop grand nombre en l’Église. [19][61]

  • [Divers docteurs des juifs.] [62] — Les rabbins parmi les juifs sont les docteurs de la Loi. Les massorets [63] sont les critiques et < ceux > qui confèrent les manuscrits. Les talmudistes [64] sont ceux qui ont travaillé sur le droit, et les targumistes [65] sont les interprètes et les paraphrastes, qualis est Onchelos in Mosem et Jonathan in Prophetas[20][66][67]

  • [Guiliel. Amesius.] — Guilielmus Amesius, [68] qui a écrit contre Bellarmin, [69] est un Anglais puritain, professeur et ministre à Franeker, qui a fait divers petits livres. [21]

  • [Deux Joannes a Woweren.]Duplex fuit Joannes a Woweren. Unus primum Lutheranus, qui natus est Hamburgi. [70][71] Auditor fuit Casauboni, scripsit de Polymathia, in‑4o, 1603, Epistolarum centurias duas, Pægnion de umbra, Syntagma Bibliorum, Panegyricum Regis Daniæ, [72] In Minutium Felicem, [73] In Firmicum, [74] In Petronium, [75] In Apuleium, [76] In Tertullianum [77] notas aliquot[22] Il est mort catholique romain, âgé de 38 ans, l’an 1612. Alter Joan. a Woweren [78] est un Flamand qui demeure à Anvers, et duquel j’ai vu un panégyrique latin ad Archiducum[79] Il a fait aussi quelque chose pour Lipse [80] en divers volumes. Il est mort conseiller à Anvers l’an 1635, âgé de 58 ans. Vid. Val. Andreæ Bibliothecam Belgicam, pag. 587[23]

  • [Débauches de Baudius.] — Dominicus Baudius [81] a laissé une fille bâtarde qu’il avait faite à une garce. Il était extraordinairement débauché in vino et venere[24][82][83][84] Il était fort mauvais ménager : quelque argent qu’on lui donnât, il n’en avait plus rien au bout de six jours. On lui donna un curateur à 50 ans et, comme il me vint voir à La Haye (il venait toujours y dîner chez moi), il me dit ces mots : Ecce vides pupillum semisæcularem[25] Cette débauche lui fit grand tort car il avait, sans cela, bien moyen de paraître et de faire quelque chose de bon. Il avait un grand esprit, très heureuse mémoire. Il retenait ce qu’il lisait, et l’appliquait fort bien et fort à propos.

  • [Religion et écrits de Bodin.] — Jean Bodin savait beaucoup, mais fort confusément. Son livre de Republica est un ouvrage de grand ramas, mais il y a bien des faussetés. [85] J’ai appris qu’il est mort juif. J’ai vu un manuscrit de lui où il fait entrebattre les diverses religions, qui est un livre bien dangereux à bien du monde. [86] Il n’a jamais été imprimé, ni ne < le > sera. Feu M. de Cordes me l’avait prêté. [26][87]

  • [Harengs et morue autrefois inconnus.] — Le hareng [88] et la morue [89] sont deux poissons que l’Antiquité n’a pas connus. On pêchait autrefois le hareng autour de la Norvège, maintenant il s’est retiré derrière l’Écosse. Pour la morue, est species aselli[27][90] C’est chose certaine que ce mot halec ou halex n’est pas le nom d’un poisson dans les écrits des Anciens, mais seulement species condimenti sive salsamenti, species muriæ[28] Les Anciens ne pêchaient pas aux lieux où sont ces poissons aujourd’hui, qui est autour de la mer Baltique. C’est pourquoi ils ne les ont pas connus. Et n’y a pas encore fort longtemps qu’on a appris le moyen de saler et de sécher le hareng, afin de le garder et de le distribuer aux pays étrangers comme on fait aujourd’hui, et qui sert de manne durant tout le carême [91] à beaucoup de peuples. Voyez ce qu’en a dit Lud. Guiccardinus in Descript. Belgii, pag. …[29][92]

  • [Qui était Georg. Cassander. Son dessein.] — Cassander [93] était un gentilhomme de bonne maison, chanoine de Trèves, [94] qui avait grandement étudié, et qui demeurait vers le < Pays de > Liège. [95] Toute sa vie, il eut dessein d’accorder les luthériens avec Rome et fit à ce dessein sa Consultation, par laquelle il n’avança rien, sinon qu’en récompense de la peine qu’il se donna bien grande, utriusque partis odium reportavit[30] Et voilà comment sont traités les médiateurs quand on ne veut point faire la paix, et quand ils ont envie de demeurer en guerre et enrager plutôt que de s’accorder. Melchior Canus, [96] moine et évêque espagnol, avait le même dessein en ses Lieux communs, et n’y a rien avancé, non plus que ce Cassander. Il haïssait les jésuites, et aujourd’hui les jésuites le haïssent fort aussi, et parlent de lui et de ses livres avec beaucoup de mépris, combien qu’il fût un fort savant homme ; mais c’est la coutume des jésuites de médire et de mépriser. Hoc est Loyoliticum[31][97][98]

  • [Excellence de Buchanan.] — Buchanan [99] était un grand personnage qui excellait en tout, et vraiment incomparable, grand poète, grand historien, grand esprit, qui savait et connaissait tout, qui détestait les abus du gouvernement des princes et qui n’aimait rien tant que cette belle liberté dans laquelle la nature nous a fait naître. Son livret de Jure Regni apud Scotos est admirable là-dessus, contre les tyrannies des rois et des princes souverains. [32] Il y a encore deux livres de cette matière, savoir : le Contr’un ou de la Servitude volontaire, par Est. de La Boétie, [100] conseiller à Bordeaux, [101] qui fut imprimé à part sous Charles ix[102] que les huguenots ont depuis fait rimprimer dans les Mémoires de Charles ix, tome 3 ; et le Franco-Gallia Hotomani[103] qui est là même, au tome 2. [33] Mais Buchanan a fait aussi bien que pas un. Cet homme savait si bien le fin du fin que je le tiens le plus grand personnage qui ait été de son temps en sa sorte. Voyez seulement et admirez ce qu’il a écrit à Jacques vi, roi d’Écosse, [104] lorsqu’il était son précepteur, in Epist. præfixa comœdiæ quæ dicitur Baptistes : Volo etiam hunc libellum apud posteros testem fore, si quid aliquando, pravis consultoris impulsus, vel regni licentia rectam educationem superante secus committas, non præceptoribus, sed tibi, qui eis recte monentibus non sis obsecutus, id vitio vertendum esse. Det Dominus meliora, et, quod est apud tuum Sallustium, tibi benefacere ex consuetudine in naturam vertat[34][105]

  • [De refutandis Annalibus Baronii.] — Les Annales de Baronius [106] sont un trop grand œuvre pour être aisément réfuté par un seul homme. On espérait que M. Saumaise, étant en Hollande, y travaillerait. D’autres l’avaient espéré de Ger. Jo. Vossius, [107] qui est un fort savant homme. Mais ni l’un ni l’autre ne l’ont fait ni ne le feront. Ils sont engagés à autre chose. M. de Saumaise a plus de vingt autres volumes à faire imprimer, sans les querelles et les controverses dont il est chargé. Joint qu’il peut mourir avant tout cela, aussi bien que Vossius qui est déjà vieux. [35]

  • [De la version Vulgate.] — Notre version Vulgate n’est pas toute de saint Jérôme, les petits Prophètes sont de lui. [108] Alii libri non tam fuerant ab eo versi quam castigati et reformati[36]

  • [Du temps qu’ont vécu les 70 Interprètes.] — Les 70 Interprètes [109] qui ont traduit la Bible d’hébreu en grec par le commandement de Ptolémée Philadelphe [110] vivaient encore 300 ans avant J.‑C. [37]

  • [Infortune et mort de Fr. Bacon.] — François Bacon de Verulamo [111] était un chancelier d’Angleterre, homme fort savant, mais grand larron, qui exerçait force péculats et concussions en sa charge. C’est pourquoi il fut accusé devant le roi ; lequel tâchant de l’excuser, harangua au milieu du Parlement [112] une heure entière sur ce sujet sans qu’on pût encore découvrir s’il était pour ou contre lui ; comme Tibère [113] fit autrefois à Rome sur l’accusation de Pison, [114] en plein Sénat. Enfin, Verulamo fut chassé et envoyé en une maison des champs où, nonobstant tout le bien qu’il avait, il tomba en danger de mourir de faim si le roi, à qui il écrivit une belle lettre, ne l’eût assisté en ce misérable état d’une pension de 4 000 écus par an, laquelle n’empêcha pas pourtant qu’il ne tombât en nécessité. Quand le roi lui demanda pourquoi il s’était amusé à faire ces concussions, il lui répondit : « Pour la philosophie, Sire, et afin d’avoir moyen d’étudier et de faire mes livres. » Il mourut en Angleterre l’an 1626, en une maison des champs où le roi Jacques l’avait envoyé et confiné pour y achever le reste de ses jours. [38]
    Dioclétien [115] ne quitta l’Empire que pour la philosophie, et pour mener une vie privée en laquelle il étudiait sérieusement, ou il travaillait en son jardin en y plantant des choux et des aulx. Charles Quint [116] le quitta pour diverses raisons, mais il s’en repentit bientôt après, voire le jour même. Voyez Strada [117] et M. de Thou. [39] Le pape Célestin [118] quitta ainsi le papat par la finesse de Bonifaceviii[40][119]

  • [Religion de Budé et de Turnèbe.] — On dit que Guillaume Budé [120] et Adrian Turnèbe [121] moururent calvinistes, et tous les protestants le disent, mais je ne le crois point. Je crois bien seulement que ces deux grands hommes ont désiré de voir en leur temps la réformation de tant d’abus qui s’étaient fourrés en l’Église et en la religion, dont le nombre a encore bien multiplié depuis ce temps-là, par l’ambition des papes et la faction des moines. [41]

  • [Louange de Henri iv.] — Henri iv [122] était un grand capitaine et un bon prince, qui conquit et gagna généreusement un royaume à la pointe de l’épée, combien qu’il lui appartînt déjà. Il avait en son conseil de braves gens, habiles et bons, MM. de Villeroy, [123] Jeannin, [124] de Bellièvre, [125] de Sillery, [126] et M. de Sully, [127] desquels il était toujours le maître, et ne s’en laissait ni gourmander ni gouverner comme depuis, Louis xiii, son fils, [128] s’est laissé mener par le nez à ses favoris. Henri iv savait lui-même toutes ses affaires, tant dedans que dehors le royaume. C’était un grand ménager, mais plein de bonté paternelle pour ses sujets. Néanmoins, il a fait de grandes fautes : il a fait revenir les jésuites qui étaient fort bien chassés ; il a inventé la paulette, [129] qui est une fort mauvaise invention dans un État ; etc. [42]

  • [Oracles des sibylles tous supposés.] — Tout ce que nous avons de prédictions au nom des sibylles [130] est une pure supposition inventée par les premiers chrétiens ; [131] et même, dans la plupart, on y découvre les noms des empereurs romains qui vivaient alors, par acrostiches et lettres numérales. [43]

  • [Qui est Caspar Barthius.] — Caspar Barthius [132] est un gentilhomme allemand assez savant, qui multa scripsit stilo Apuleiano et ferreo. Est vere doctor hamaxarius : [44] il a plein de charrettes de recueils, comme il se reconnaît par son livre intitulé Adversaria. Il a travaillé sur Claudian, [133] sur Rutilius, [134] etc. Il demeurait à Heidelberg [135] l’an 1613. Il a fait aussi quelque chose sur Arnobe, [136] qui n’est pas imprimé ; mais il n’est pas assez bon pour cet auteur qui est fort difficile et fort obscur. M. de Saumaise y fera mieux que lui. Barthius était par ci-devant protestant, mais il s’est converti [137] et va à la messe depuis quelques années. [45]

  • [De Anekdotis Procopii.]Anekdota Procopii sive arcana historia Justiniani, Romæ edita in‑fo cum notis Alemanii [46][138] n’est pas un livre supposé comme quelques-uns croient. Procope en est infailliblement l’auteur. Ce qu’Allemanus y a fait est bon aussi. Une preuve certaine qu’il n’est pas supposé et qu’il est vraiment de Procope, c’est qu’on en trouve une bonne partie dans Suidas. [139] Procope n’eût pas osé dire ces vérités de son vivant, mais il espéra de se venger par ce livre qui serait publié quelque jour après sa mort. Il y dit bien du mal de Justinien, [140] et encore plus de Theodora, [141] sa femme. [47]

  • [Du manteau des philosophes du paganisme.] — Le pallium des philosophes du paganisme était de blanc, ou au moins gris blanc, de couleur de la laine qui n’est pas teinte. [48][142][143] Je crois néanmoins qu’il y en avait quelques sectes qui le portaient noir par affectation ou par hypocrisie, comme s’ils eussent porté le deuil, ou s’ils fussent morts au monde, ayant enterré leurs passions dans la philosophie qui servait de couverture à leur vie assez vicieuse.

  • [La Terre Australe fort grande.] — La Terre Australe, [144] qui reste à découvrir, ne peut pas être justement aussi grande que les trois parties ensemble du vieux monde ; mais il faut néanmoins avouer qu’elle est très grande, quamvis vera et legitima ejus magnitudo necdum sciatur[49] Depuis peu et tout récemment, on a appris par de nouvelles relations qu’il y a en ce pays-là beaucoup plus de mers qu’on ne pensait. Il faut attendre quelques autres navigations afin d’en pouvoir apprendre des nouvelles.

  • [De la doctrine de Jansenius.] — Cette nouvelle théologie de Jansenius, [145] évêque d’Ypres, [146] touchant la grâce m’est suspecte. [147] Il me semble qu’elle approche trop de la doctrine de Calvin. Si telle est l’opinion de saint Augustin, comme on dit que c’est, crederem Divum Augustinum idem sensisse cum Calvino[50] Les jésuites [148] se sont déclarés ennemis de ce Jansenius qu’on dit avoir été homme de bien, et duquel la doctrine est fort approuvée en Sorbonne : [149] ce qui fait que je me retiens, car j’honore toute la Sorbonne et la préfère de tout en tout aux jésuites.

  • [De l’inventeur de l’imprimerie.] — Pour le premier inventeur de l’imprimerie, [150] les uns disent qu’il était de Haarlem, [151] les autres de Mayence. [152] Scriverius [153] est pour le premier, M. Naudé, [154] pour le second. Pour moi, je trouve meilleures les raisons de M. Naudé en son Addition à l’histoire de Louis xi : elles me semblent plus fortes et plus raisonnables. [51]

  • [Du prince d’Anhalt.] — Le prince d’Anhalt [155] est un cadet de la Maison de Saxe, mais cela est faux qu’ils viennent d’un bâtard de cette Maison. Ils sont légitimes. [52]

  • [Des trois livres du P. Petau.] — Le Père Petau [156] m’a donné ses trois livres de la théologie, Theologicorum dogmatum. Je les ai lus tout du long. Il n’y a pas en tout cet œuvre de subtilité, mais c’est un bon répertoire, bien couché en beaux termes, écrit de belle méthode, et surtout louable en ses versions, qui sont fort fidèles. Il a aussi fort bien traduit le Psautier de David en vers grecs ; [157] mais il a bien fait de ne le pas entreprendre en latin car il n’eût pas pu si bien faire que Buchanan, qui a été un poète incomparable, principalement aux Élégies ; ses Ïambes ne me plaisent pas tant. [53]

  • [Cole dæmonium quod colit civitas.]Cole dæmonium quod colit civitas[54] Je ne sais qui a dit cela, mais saint Augustin, lib. 6, cap. 10 de Civit. Dei, a dit autant en d’autres termes qu’il rapporte de Varron, [158] et de Sénèque [159] aussi. Et voici le passage qui est fort beau :

    Sed si verum attendamus, deteriora sunt templa ubi hæc aguntur, quam theatra ubi finguntur : unde in his sacris civilis Theologiæ has partes potius elegit Seneca sapienti, ut eas in animi religione non habeat, sed in actibus fingat. Ait enim : “ Quæ omnia sapiens servabit tanquam legibus iussa, non tanquam Diis grata, etc.  Omnem istam ignobilem Deorum turbam, quam longo ævo longa superstitio congessit, sic, inquit, adorabimus, ut meminerimus cultum ejus magis ad morem quam ad rem pertinere. ” Nec leges ergo illæ, nec mos in civili Theologia id instituerunt, quod Diis gratum esset vel ad rem pertineret. Sed iste, quem Philosophi quasi liberum fecerunt, tamen, quia illustris populi Romani senator erat, colebat quod reprehendebat, agebat quod arguebat, quod culpabat adorabat ; quia videlicet magnum aliquid eum Philosophia docuerat, ne superstitiosus esset in mundo, sed propter leges civium moresque hominum, non quidem ageret fingentem scænicum in theatro, sed imitaretur in templo ; eo damnabilius quod illa, quæ mendaciter agebat, sic ageret, ut eum populus veraciter agere existimaret ; scænicus autem ludendo potius delectaret, quam fallendo deciperet[55]

    Les politiques disent à ce sujet qu’il faut toujours être de la religion de son père, de son prince ou de son pays, et Charron [160] l’a dit en sa Sagesse, liv. 2, chap. … [56] Les Italiens, qui sont presque tous libertins, disent : Intus ut libet, foris ut moris est[57][161][162] Un ancien empereur, parlant de la religion, disait : Aliam mihi, aliam Imperio[58][163] Symmachus [164] a dit aussi en ses Épîtres : Æquum est quidquid omnes colunt unum putari. Eadem spectamus astra, cœlum commune est, idem nos mundus involvit : quid interest qua quisque prudentia verum inquirat ? Uno itinere non potest perveniri ad tam grande secretum. Vid. Prudentium Joan. Weitzii, pag. 306, et ejus Notas, pag. 617[59][165][166][167]

Fin du Grotiana

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