Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Grotiana 2, note 29.
Note [29]

V. note [10] (paragraphe 3) du Naudæana 3, pour l’historien anversois Ludovicus Guiccardinus (Guichardin) et sa Belgiographia, traduite sous le nom de Description de tous les Pays-Bas… (Amsterdam, 1641). Le passage cité est la pittoresque leçon d’ichtyologie et d’économie halieutique qu’on y lit aux pages 28‑30 (dans une langue assez baroque que j’ai essayé de rendre intelligible) :

« Et d’autant que la matière des poissons salés est de très grande conséquence, je me suis résolu d’en dire quelque mot en particulier des trois sortes principales qu’on sale par deçà ; {a} à savoir harengs, morue et saumons ; et dirons premièrement des harengs, qui est l’espèce la plus importante. Je dis donc que le hareng (que les Latins nommèrent harec) {b} ne se trouve point en rivière d’eau douce ni en la mer Méditerranée, ni en celle d’Espagne ; voire (si je ne me trompe) ni en autres mers, sauf qu’en cet océan Septentrional. {c} Or, la grandeur, la bonté et la forme de ce poisson, étant sec et salé, est notoire à chacun ; pource, {d} laissant ce sujet, nous discourrons de son naturel et de la multitude qui s’en trouve. Cette sorte de poisson vient et sort des parties plus lointaines et extrêmes de la mer Septentrionale, lequel se jetant et terrissant {e} à grandes troupes et infinie multitude, commence se montrer en la mer Germanique d’Écosse et d’Angleterre {f} environ le temps de l’automne. Et tant plus tôt il commence à faire froid, plus tôt aussi le hareng apparaît, et sans comparaison en plus grande abondance que si l’année n’est point froidureuse ; ce qui fait juger qu’ils suivent les glaces et rigueurs de la mer glaciale ; {g} et de même, suivant la saison du temps froid ou chaud, on prend conjecture si l’année sera bonne ou non, si tardive ou saisonnée. {h} Et ainsi, les harengs s’en viennent demeurer et ensemencer leur germe en ces mers plus supportables que la glacée ; et s’y tiennent jusqu’à la fin de décembre. Quant au voyage des harengs qui tournent et sillonnent vers ces marches {i} (laissant à part ceux qui s’arrêtent aux contrées plus septentrionales, telles que sont Norvège et Suède), < c’>est de faire une longue course aux entours d’Écosse < et > d’Angleterre, et puis s’en venir tout bellement remettre en pleine mer. De sorte que (comme nous avons dit jusqu’ici et disons encore) nous voyons que tout ainsi qu’il n’y a quasi espèce d’oiseaux qui en sa saison ne s’essore {j} et ne se rende passagère, pour changer d’air et de pays, aussi n’y a-t-il presque sorte de poisson de mer, soit grand, petit, (Dieu le voulant ainsi) lequel, pour le profit de l’homme, ne change, avec le temps, et d’eau et de contrée. Et à dire vrai, il semble que pour cet effet, les harengs soient particulièrement envoyés de la nature, vu qu’ils voisinent des côtes et terrissent, {e} et se présentent et courent ; même, ils se montrent leur mufle < là > où ils voient du feu ou lumière, ou quelque humaine créature, comme s’ils vous conviaient et semonnaient {k} à les prendre. Et ne faut douter qu’ils n’aient entre eux un roi et conducteur, tout ainsi qu’on les mouches à miel ; {l} et bien que ces rois ne soient pas plus grands ni d’autre forme que les autres harengs, ainsi qu’il en advient entre les abeilles, où le roi est plus grand, si est-ce qu’il a {m} une marque sur la tête, qui semble une couronne ; et ces rois sont sont rougeâtres de couleur, et mêmement à la testière. {n} Ces rois, marchant en front et les premiers, sont suivis et accompagnés d’une effroyable main {o} et multitude de sujets ; et d’autant que ces rois ont les yeux rutilants comme le feu et qu’ils semblent, de nuit, des éclairs, on les appelle éclairs de la mer. La nourriture et pâture de ces poissons est contraire presque au naturel de tous autres, d’autant qu’ils ne se nourrissent que d’eau ; {p} laquelle, dès qu’ils < la > perdent, et soudain qu’ils sentent l’air, ils meurent sans délai quelconque. Le hareng frais est bon, quoique malsain ; et ainsi le faut cuire dès aussitôt qu’il est pris ; car autrement, et n’étant point salé, pour être d’un naturel très subtil et délicat, il ne faut {q} de se corrompre à un instant. Cette mer n’a des harengs que d’une sorte, bien qu’après qu’on les a accoutrés et façonnés, il y en a de blancs et de rougeâtres, ou tannés ; ce qui procède de la façon y accommodée, et non de l’espèce du poisson. Quant aux blancs, ils sont choisis les plus gras naturellement ; et ceci pour autant qu’étant plus aisés à être corrompus, on les sale dès qu’ils sont pris en mer, et se conservent en leurs caques {r} continuellement avec la saumure. Quant aux harengs saurets, ils sont faits des plus maigres, et les tient-on dix ou douze heures seulement au sel, puis on les dessèche à la fumée, et ainsi ils deviennent roussoyants et rougeâtres. Et tant le hareng blanc que le sauret se maintient sans corruption aucune plus que tout autre poisson sec ou salé, sauf et excepté le saumon. La pêche des harengs se commence ici près terre vers la Saint-Jean, mais il s’en prend peu, et encore ne vaut-il guère ; et pource, {d} pense et croit-on que ce sont de ceux qui l’an précédent s’étaient égarés et par trop avancés près de terre ; et c’est pourquoi, ordinairement, on va les pêcher plus avant en mer trois fois l’an, à savoir aux mois d’août, septembre, octobre et jusqu’à la mi-novembre. Toutefois, la graisse, l’abondance et le meilleur de ceci se trouve depuis la mi-septembre jusqu’à la fin d’octobre, auquel temps ce poisson s’avoie {s} plus vers le pays d’Écosse qu’en autre saison ; et pource, {d} sont en plus grand nombre ensemble, et beaucoup mieux saisonnés. {t} Vu qu’on voit évidemment que tant plus ils approchent de nous, ils demeurent aussi plus maigres, soit (comme aucuns estiment) pour être lassés du voyage, ou (comme je crois) pour le naturel de l’eau et du fonds d’icelle. Le nombre des pêcheurs et vaisseaux, et surtout de ce pays, et des Français, et aucuns d’Angleterre (mais en petite quantité), qui viennent lors, est presque infini ; mais nous parlerons de ce qui touche et à celle contrée, et à notre Province et description, comme aussi la chose lui est plus appartenante. Ainsi, je dis qu’ayant fait diligente recherche en Frise, Hollande, Zélande et Flandre (car des autres Pays-Bas on n’y envoie point de pêcheurs qui fassent à compter) combien de busces et botes (ainsi appelées par eux certaines sortes de nacelles et barquettes) vont ordinairement, et en ce temps de paix, à cette pêcherie, j’ai trouvé (quoique d’autres disent davantage) que le nombre vient jusqu’à sept cents vaisseaux ; lesquels en trois voyages des trois saisons susnommées, ainsi qu’on calcule pour vaisseau et pour voyage, ont porté chacun pour le moins soixante-dits lastes, {u} qui reviendront quarante-neuf mille lastes, chacune desquelles contient douze caques, et les caques étant capables de neuf cents jusqu’à mille harengs par pièce. Et le laste ou tonneau, on fait compte qu’il vaut d’ordinaire (l’un portant l’autre) dix livres de gros {v} à trois écus pour livre ; de sorte que, venant faire une somme totale, ceci monte à quatre cents nonante mille livres de gros, qui valent un million quatre cent soixante-dix mille écus.

La seconde des espèces principales de poisson salé est celui que l’on appelle cabelau et campedoglio, et les Français morue qui, en latin, est nommé asellus major, à cause du merlu, {w} dit en latin asellus minor. Ce poisson est si grand qu’on en trouve jusques au poids de plus de 50 livres. {x} Il est bon à manger, et frais {y} et salé ; et le pêche-t-on au même temps que le hareng, mais en plus grande abondance en cette mer voisine durant les trois mois d’hiver, et principalement en mer de Frise. {z} On en prend et sale assez pour toute l’année, et en si grande quantité que cette pêche annuelle porte de profit au pays de plus de cinq cent mille écus. »


  1. Ici, aux Pay-Bas.

  2. Étymologie fantaisiste (v. supra note [28]).

  3. Atlantique Nord.

  4. C’est pourquoi.

  5. Se dirigeant vers la terre.

  6. Ouest de la mer du Nord.

  7. Océan Arctique.

  8. À la saison ordinaire.

  9. Rivages.

  10. Ne migre.

  11. Priaient.

  12. Les abeilles.

  13. Ils ont pourtant.

  14. Partie de la tête qui entoure la bouche, barbe.

  15. Armée, banc.

  16. On ignorait alors l’existence du plancton.

  17. Il ne manque.

  18. Petites barriques.

  19. Se dirige.

  20. Mûris.

  21. Une laste représentait deux tonneaux, soit 4 000 livres (environ deux tonnes métriques).

  22. Environ cinq kilogrammes de denrée négociable.

  23. Petite morue.

  24. Environ 25 kilogrammes.

  25. La morue fraîche est, à proprement parler, le cabillaud.

  26. Morue de la mer du Nord, distincte de celle des Grands Bancs de Terre-Neuve (morue atlantique, v. supra note [27]), où les Hollandais ne partaient pas pêcher.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Grotiana 2, note 29.

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(Consulté le 02/03/2024)

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