L. 307.  >
À Charles Spon,
le 7 mars 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai une lettre de deux pages le mardi, 4e de février par la voie de M. Falconet, auquel j’écrivis par occasion un mot de recommandation pour un jeune chirurgien de Lyon, [2] pour qui l’on m’avait prié. Depuis ce temps-là, le Mazarin, [3] qui est ici le tout-puissant, comme l’idole de la cour à qui s’adressent tous ceux qui ont quelque envie de faire fortune, s’est enfin résolu de fournir la surintendance vacante, laquelle il a donnée à deux hommes, dont l’un est M. de Servien [4] et l’autre est M. Fouquet, [5] procureur général du Parlement, qui l’exerceront conjointement. [1] Il a fait aussi un troisième directeur des finances, savoir M. Ménardeau-Champré, [6] conseiller de la Grand’Chambre[2] [La reine [7] l’avait elle-même dit ainsi, mais il s’est trouvé faux ; on croit qu’elle l’avait dit à dessein car le roi [8] même le dit aussi le lendemain : c’était à cause des rentiers [9] dont le fait n’était point encore réglé.] [3] Vous pouvez croire que tous ces gens-là sont animaux mazarins qui ont sacrifié à l’idole du temps et au veau d’or de la cour. Un gentilhomme normand nommé Saint-Ibar, [4][10] qui est du parti de M. le Prince, [11] a ici passé inconnu, est allé parler au duc d’Orléans, [12] qui est dans Orléans, [13] de la part du prince et l’a prié de ne bouger d’où il est, qui est à Orléans ; et delà s’en est allé à Bordeaux où il doit rencontrer le prince de Condé qui s’y rend par un autre chemin ; l’hui quatrième, [5] on croit qu’il a passé à Chalon-sur-Saône. [14] Saint-Ibar a été couru 30 lieues durant, mais il n’a pu être attrapé. Il y a bien du bruit à Bordeaux, [15] pour lequel apaiser, le prince de Conti [16] et la duchesse de Longueville [17] n’étaient plus suffisants : le premier maître n’y sera pas trop bon lui-même contre ces Gascons qui sont d’étranges gens, fort altiers, capricieux et obstinés. [6]

La Vie de feu M. Dupuy [18][19] est achevée, elle contient 40 feuilles d’impression, tant en soi qu’en choses qu’on y a ajoutées ; mais il y a six cartons à refaire par ordre et ordonnance de M. Rigault, que l’on fera cette semaine, et puis il sera en vente. [7] Dans cette même semaine, s’achèvera l’impression française de l’Encheiridion anatomicum et pathologicum de M. Riolan, [20] la traduction n’en est point trop élégante ni fidèle ; [8] aussi n’est-ce point pour cela que je vous la veux envoyer, mais pour une Anatomie pneumatique que M. Riolan [21] y a voulu faire mettre à la fin avec quelque préface. [9] Dès que j’aurai ces deux livres, je ferai emballer votre paquet sans autre remise et vous l’enverrai à Lyon. Il est tout prêt, je n’attends que quelqu’un qui envoie.

Ce 17e de février. Voilà que je reçois la vôtre datée du 11e de février, par laquelle je reconnais que vous n’avez pas encore reçu ma dernière du 4e février, laquelle M. Falconet vous doit faire délivrer. Dieu vous fasse la grâce de pouvoir recouvrer les deux livres du P. Th. [22] imprimés à Aix. [10][23] Serait-il possible que ceux d’Aix n’en envoyassent point à Lyon, n’y a-t-il point à Lyon quelque libraire qui traite avec ceux d’Aix ? Faites je vous prie tout ce que vous pourrez pour les avoir. Je ne lairrai point d’aller voir le sieur Buisson [24] à la foire [25] quand je saurai qu’il y sera, combien que je n’y aille que de dix ans en dix ans ; je n’ai point encore ouï dire qu’il y soit arrivé. [11]

Le sieur Du Rietz [26] est parti, il s’en va en Hollande ; delà à Hambourg [27] puis en Suède où, dit-il, la reine [28] l’a mandé pour affaire. Tout le fait de cet homme n’est que secret, chimique ou politique. Il porte grande envie à Bourdelot, [29] je ne sais s’ils n’auront point de noise ensemble. Quand il aura fait tous ses tours, on dit qu’il reviendra en France. Dieu le conduise ! Je suis d’accord avec vous de sa physionomie, elle ne vaut rien du tout et ne voudrais point me fier à cet homme. Je ne savais rien du malheur arrivé à votre chimiste [30] Arnaud, [31] mais il est bien étrange : a-t-il été pendu pour fausse monnaie, [32] à quoi sont sujets ces gens-là, ou bien pour quelque autre crime ? [12]

Le fils de M. Riolan [33] est guéri, il lui a fait ouvrir la gorge pour l’opération que l’on appelle bronchotomie ; [34] mais sa femme [35] est encore au lit et ne peut pas guérir sitôt. [13]

Pour les livres de M. Ravaud, [36] il faut attendre qu’il ait reçu ses balles, en toute patience. Pour ceux de M. Rodon, [37] j’en parlerai au sieur Buisson (dicitur non venturus, quod fuerit per viam revocatus[14] et les achèterai s’il en a. Voilà que mon fils aîné [38] s’en va à la foire avec mon ordre pour cela.

M. Burin [39] a été pris pour un autre que l’on attendait sur ce chemin et a composé de sa rançon à 24 000 livres ; mais quand on a su qu’il était si riche, comme il est, ils ont demandé autre chose. C’est sur quoi l’on traite et je n’ai pas encore ouï dire qu’il soit de retour. [15]

Un conseiller m’a dit ce matin que le Mazarin et le prince de Condé traitent ensemble pour s’accorder, que le Mazarin veut regagner le prince, qu’il quittera le gouvernement de Bordeaux et de toute la Guyenne, [40] qu’on lui donnera l’Alsace, Brisach [41] et Philippsbourg [42] en récompense. Quoi qu’il en soit, le Mazarin a peur du prince de Condé pour l’été prochain. Je ne me souviens point de votre M. Pons, [43] mais j’ai bien vu en ma vie des Lyonnais auxquels tous, quantum in me fuit[16] j’ai parlé et dit du bien de vous ; ce que je fais exprès, tant afin de savoir par eux de vos nouvelles qu’afin de vous faire connaître à eux ; ce que je fais très gaiement et très volontiers, tant par inclination que par obligation que je vous ai tout entière pour tant de bienfaits que j’ai reçus de vous. Sur cela vous me faites des compliments que je ne mérite point. Vivons s’il vous plaît en bonne intelligence et sans rancune ni reproche, comme nous avons fait ensemble depuis 10 ans passés. Je n’ai point assez bien fait, mais je ferai mieux à l’avenir si je puis.

Ismaël Bullialdus, [44] savant homme en mathématiques, a fait ici imprimer en trois feuilles in‑4o un petit traité de l’éclipse [45] de lune qui fut ici le mois de septembre passé et quelques observations sur la comète, [46] laquelle fut vue en plusieurs endroits de l’Europe le 22e de décembre dernier. J’ai mis ce livret dans votre paquet comme chose curieuse. Il parle aussi d’une grande éclipse [47] de lune, laquelle sera le mois de mars prochain et en quelque façon extraordinaire ; [17] mais le prince de Condé est bien plus à craindre avec le secours qu’il aura d’Espagne si on ne lui oppose bientôt une puissante armée.

On parle fort ici de la maladie de votre cardinal de Lyon, [18][48] on dit qu’il est hydropique et qu’il faut qu’il meure le mois prochain. J’en dirais bien autant d’un de nos compagnons nommé M. de Poix, [49] lequel j’ai vu aujourd’hui dans son lit détenu de la même maladie et qui, à mon avis, ne verra jamais Pâques. Totus est leucophlegmaticus[19] avec 66 ans. [50]

L’on me vient de donner un livre nouveau intitulé Discours sur les principes de la chiromance par M. de La Chambre, [51][52] médecin ordinaire du roi. [20] Vous en trouverez un dans votre paquet, que je vous prie de recevoir agréablement et avec votre bienveillance accoutumée.

Cette semaine dernière sont ici morts deux conseillers de la Cour : l’un fort vieux, nommé M. Bouguier de Montblain, [53] beau-frère du premier président[54] que l’on a trouvé mort dans son lit ; l’autre est un homme de 35 ans nommé M. Voisin, [55] que deux charlatans soi-disant médecins du duc d’Orléans ont tué avec trois prises d’antimoine. [21][56][57] Si Messieurs du Parlement chassaient de Paris tant de charlatans, ils n’en paieraient pas eux-mêmes la faute ni l’amende si chèrement.

Ce 2d de mars. Voilà que je viens d’apprendre d’un conseiller de la Cour que depuis huit jours, M. Rigault, [58] doyen des conseillers du parlement de Metz, [59] est mort à Toul, [60] fort vieux et fort cassé. Il a par ci-devant été bibliothécaire du roi, [61] c’est lui qui nous a donné le Tertullien[62] le Saint Cyprien[63] la Vie de feu M. Dupuy[7] laquelle n’est point encore en vente, et plusieurs autres bons livres. Il était vieux et cassé, et des savants de la grande bande, [22] in qua dux regit examen, et fere solus principatum obtinet vir Incomparabilis Cl. Salmasius, quem utinam fata diu servent : solus enim tristes hac tempestate Camenas sustinet[23][64][65] M. Heinsius, [66] le père, en approche ; et après lui, c’est peut-être un ministre qui est en Languedoc, nommé M. de Croy. [67] Reliqui velut umbra vagantur[24][68] au moins je ne sais s’il y en a un aujourd’hui dans Paris qui soit de cette force. Les gens de bien s’en vont et le monde est menacé de beaucoup de malheurs, propter tres vel quatuor nebulones superstites[25] Le duc d’Orléans est toujours là, à petite cour, ayant congédié la plupart de ses officiers, où il vit à petit bruit et en dévotion. Le prince de Condé menace de venir mettre le feu dans nos faubourgs de Paris dans le 15e du mois prochain, mais j’espère qu’on l’empêchera d’y approcher. Votre M. Burin est revenu, il lui en a coûté plus de 2 000 pistoles, mais cela est peu de chose au prix du grand bien qu’il a acquis au métier dont il se mêle. [15]

Tandis que M. de La Vieuville [69] était surintendant des finances, il avait près de soi un intendant nommé M. de Bordeaux [70] qui réglait toutes les finances avec lui. Aujourd’hui que M. de Servien est le maître, ce M. de Bordeaux est disgracié, et a[-t]-on mis en sa place un autre intendant des finances qui est de votre ville de Lyon, savoir M. Hervart. [26][71] Nous avons ici nouvelles que le parti du prince de Condé se fortifie devers Bordeaux et qu’il y est entré 3 000 hommes depuis peu. On dit aussi que le roi [72] s’en va envoyer une armée en Bourgogne pour assiéger Bellegarde. [27][73]

Il y a un jésuite natif d’Avignon, nommé le P. Alexandre de Rhodes, [74] qui vient de la Chine. [75][76] L’on dit qu’il a fait imprimer à Lyon in‑4o l’Histoire du royaume de Tonquin qui est joignant la Cochinchine. [28][77] Si ce livre se rencontre, obligez-moi de me l’acheter, comme aussi un autre in‑8o de Genève contre les jésuites, intitulé Arcana Societatis Iesu publico bono vulgata, cum appendicibus ultissimis [78] (je ne sais si ce sont là les propres termes, mais quoi qu’il en soit, en voilà le sens), [29] aux enseignes qu’au derrière de ce livre, il y a un traité du P. Mariana, [79] Espagnol, contenant les moyens de réformer les abus de la Société. [30][80] Je pense que ce livre, ayant été imprimé à Genève, ne sera ni fort cher, ni difficile à trouver à Lyon chez ceux qui y trafiquent. La première édition est de 1635, mais celui qui me l’a indiquée croit qu’il y en a une seconde qui est meilleure et plus ample, tu ipse videris[31] Je vous demande pardon de tant de peines que je vous donne si souvent pour mes petites curiosités.

Je pense que le paquet de livres que M. Musnier [81] m’a destiné est apprêté à Gênes [82] et en chemin d’arriver bientôt à Lyon chez M. Ravaud. Je vous prie de le saluer de ma part et de lui dire que je le prie de vous mettre entre les mains, aussitôt qu’il aura reçu ledit paquet en le remboursant, s’il vous plaît, de ce qu’il aura déboursé pour le port depuis Gênes jusqu’à Lyon ; de le garder chez vous en le faisant peser et me mander, s’il vous plaît, combien de livres il pèsera afin que là-dessus j’avise par quelle voie je le pourrai faire venir ; si ce n’est qu’alors que vous l’aurez reçu, il y ait grande facilité de commerce, et en ce cas-là, il n’y aurait qu’à mettre ledit paquet dans quelque balle de livres pour en être quitte en payant le port de deçà ; mais j’apprends qu’il y a bien des troupes en Nivernais à cause desquelles rien ne passe sur la rivière. [32][83]

Mais à propos de livres, M. Rigaud [84] ne commence-t-il point à imprimer nos manuscrits de feu M. Hofmann ? [33][85] Il doit maintenant avoir du papier, la guerre n’est point à Lyon et ne prend point son chemin de ce côté-là. Je vous prie aussi de vous souvenir des petits traités du P. Théophile Raynaud, tant de ceux de Lyon que des deux qui ont été imprimés à Aix et à Orange. [10] [86] Mais je vous demande derechef pardon de tant d’importunités et de tant de commissions. Aimez-moi s’il vous plaît toujours et croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 7e de mars 1653.

On parle ici d’un grand combat sur mer entre les Anglais et les Hollandais. De quel parti êtes-vous ? Pour moi, je me déclare du côté des derniers à cause d’Érasme, [87] de Scaliger [88] et de M. de Saumaise, et des beaux livres qu’ils impriment : Angli vero mihi sunt lupi voraces[34][89]

Il me semble que par ci-devant vous m’avez témoigné qu’eussiez désiré recouvrer un Paulus Egineta [90] grec. [35] Mandez-moi là-dessus votre pensée, je sais bien où il y en a un tout grec in‑fo que je puis avoir fort aisément. Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à MM. Gras et Falconet, et même à M. Garnier qui vous rendra la présente.

On dit qu’il se prépare un grand voyage à la cour, que le roi et le Mazarin iront à Bordeaux, que la reine et le duc d’Anjou [91] demeureront ici, quod non credo[36] que le prince de Condé viendra avec une puissante armée de deçà, et hoc metuo[37]

Les Hollandais ont eu du pis, ils ont perdu 60 vaisseaux, [38] voilà ce que portent les nouvelles du Havre. [92] Le P. Paulin, [93] confesseur du roi, a honoré le ballet du roi de sa présence, [94] d’où sont venus les vers suivants (il y a eu aussi 36 évêques) : [39][95]

Laissez là le Père Paulin
Se divertir à votre danse,

Et mettez votre confiance
Entre les mains de Trivelin.
 [40]

Nous avons ici un Lyonnais nommé M. de Caimis [96] qui a épousé la sœur de M. Lorin, [97] jadis procureur du roi à Lyon. Il m’a promis de vous porter dans sa valise la Vie de feu M. Dupuy. Lisez-la en attendant le paquet que je vous enverrai dès que nos libraires enverront leurs balles ; mais ils se plaignent qu’ils n’ont eu aucune nouvelle de celles qu’ils ont envoyées depuis trois mois et croient que faute d’assurance, elles sont encore à Orléans.

On a arrêté ici près de Paris un gentilhomme nommé Vineuil [98] qui y venait de la part du prince de Condé. Il était chargé d’un manifeste dudit prince et de plusieurs lettres de créance, il est enfermé sous bonne garde dans le Bois de Vincennes. [41][99]

Si quelque Lyonnais de vos amis vient à Paris, ut fit interdum[42] tâchez de m’envoyer le livre du P. Th. Raynaud de bonis et malis libris, cela n’emplira pas de beaucoup sa valise.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 mars 1653

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(Consulté le 20.10.2019)