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Déboires de Carolus

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De nombreuses pièces, en partie inédites, permettent d’éclaircir les causes et les suites de la sévère sentence qui fut prononcée contre Charles Patin le 28 février 1668. [1] Le second fils médecin de Guy préféra s’enfuir définitivement de Paris à la mi-novembre 1667. [1]

Saisie de livres de septembre 1666

Le premier document en date est le Procès-verbal de saisie des livres de contrebande, sur les sieurs Guy et Charles Patain [sic], docteurs en médecine de la Faculté de Paris (sans lieu ni nom, ni date, in‑4o de 3 pages) : [2]

« L’an 1666, le 15e jour de septembre, environ les huit heures du soir, ce requérant Denis Thierry [3] et Frédéric Léonard, [2][4] marchands libraires à Paris et adjoints de la Communauté : Nous, Jean de La Vaigne, commissaire et examinateur au Châtelet de Paris, [5] < nous > sommes transportés en la maison de la douane, sise rue Saint-Martin, où étant, lesdits adjoints nous ont dit que présentement ils viennent d’avoir avis que, dans ladite maison de la Douane, on y a déchargé plusieurs livres défendus ; c’est pourquoi ils nous requièrent à leur requête de saisir et arrêter lesdits livres, même interroger ceux qui s’en trouveront saisis ; et à l’effet du présent et à leur requête, ont élu leur domicile en la maison dudit Thierry sise rue Saint-Jacques. [6]

Et étant nous, commissaire susdit, entré, y avons trouvé sur une table dudit bureau et dans deux emballages décousus les livres qui ensuivent :

Premièrement, 73 Restitution des grands, non reliés, [3][7]
Item, 18 Lettres provinciales[8]
Item, 24 Journaux des Sçavans[9]
Item, 12 Relation de la cour de Rome[4]
Item, 12 Histoire des amours d’Henri iv[5][10]
Item, 1 Œuvres de Corneille en 25 [sic] vol., [6][11]
Item, 1 Œuvres de Quinault, 4 vol., [7][12]
Item, 80 Rabelais, sans relier, 2 vol. in‑12o[8][13]
Item, 12 Mémorial de l’évêque de Paraguay, non reliés, [9]
Item, 100 Rome pleuranteen blanc[10][14]
Item, 100 Rome pleurante, en blanc,
Item, 100 Rome pleurante, en blanc,
Item, 68 Relation et voyage d’Espagne, en blanc, [11]
Item, 1 Œuvre de La Chambre, en 5 vol. reliés, [12][15]
Item, 20 Intérêts et maximes des princes et des États souverains, reliés, [13]
Item, 12 Rabelais en 2 vol. reliés.

Ce fait, sur ce que lesdits Thierry et Léonard ont eu avis qu’aucuns [que certain] de ceux qui ont conduit [transporté] lesdits livres ont été aux lieux latrines qui sont dans la cour de ladite maison, ils nous ont requis d’y faire regarder pour voir s’ils n’y avaient point jeté aucuns livres ; et y ayant été jeté du papier allumé, s’est trouvé sur la matière desdits lieux des commencements d’un livre en taille-douce.

Et à l’instant le sieur Guy Patin, docteur en la Faculté de médecine à Paris, nous a dit qu’il s’est allé promener ce jourd’hui de relevée dans un carrosse, au lieu du Bourget, [16] avec son fils, sa bru, [17] le sieur Le Blond et le sieur Roynette ; où étant, on leur a présenté des livres que l’on savait bien qui étaient dans une maison audit Bourget ; et que, revenant dudit Bourget dans ledit carrosse, ils ont été arrêtés et amenés dans le bureau de ladite Douane ; et que, quant aux feuilles qui sont dans lesdits lieux, il demeure d’accord que c’est lui qui les y a jetées, que ce sont des commencements ou titres de l’Histoire amoureuse des Gaules[14] au nombre d’environ 50, lesquels il a jetés ayant eu peur que ce fût quelque chose de suspect ; et a signé.

Ce fait, avons enquis ledit [demandé audit] sieur Patin qui a reçu lesdits livres. A dit que c’est son fils qui les a reçus et qui avait eu avis que lesdits livres étaient dans la maison du Bourget, dans une balle qui a été défaite dans ladite maison ; et a derechef signé.

Comme aussi s’est trouvé en possession de Jacques Le Blond, demeurant à la rue Saint-Denis, [18] à la Table de plomb, un tome relié en veau intitulé le Théâtre de Corneille où est, au bas de la page, suivant la copie imprimée à Paris ; lequel livre ledit sieur Le Blond dit qu’il y a plus de deux mois qu’il a acheté à Rouen. [19]

Comme pareillement, avons trouvé Jacques Romaville, dit la Fleur, cocher du nommé Champagne, loueur de carrosses, demeurant rue Bétisy ; [15][20] lequel dit avoir mené ledit sieur Patin, son fils et autres au village du Bourget, en un cabaret où ledit sieur Patin fils a mis ès mains dudit Romaville les livres ci-dessus spécifiés, qu’il a aidé à mettre dans ledit carrosse ; et a déclaré ne savoir écrire ni signer.

Pareillement, avons trouvé Étienne Roynette, médecin, [16][21] demeurant rue Saint-Jacques chez un mercier nommé Constant, en chambre garnie au-dessus des Jésuites ; [22] lequel a dit qu’après avoir dîné avec ledit sieur Patin père, icelui sieur Patin lui aurait demandé d’aller promener dans un carrosse et qu’ils ont été audit lieu du Bourget dans un cabaret où ledit sieur Patin fils a mis aux mains dudit Roynette les livres ci-dessus spécifiés, qu’il a aidé à mettre dans ledit carrosse ; et a signé.

Et ayant fait entrer dans ladite maison des gens des basses œuvres, [17] ils ont tiré desdits lieux plusieurs commencements en taille-douce, où est imprimé Histoire amoureuse des Gaules, la plus grande partie pleins d’ordure, dont nous en avons serré six entiers que ledit sieur Patin a dit être les mêmes qu’il a jetés, lesquels nous avons paraphés, requérant lesdits adjoints ; et a ledit sieur Patin derechef signé.

Ce fait, nous avons, ce requérant lesdits sieurs Thierry et Léonard, adjoints, fait saisir par Alexandre Moreau les susdits livres écrits qui sont demeurés en la garde de Jean Deu, contrôleur et visiteur dudit Bureau, qui s’en est chargé et a signé avec lesdits sieurs Thierry et Léonard.

Signé de La Vaigne. » [18]

Les Amours de Madame

Cette affaire de contrebande où Charles Patin a pu jouer le premier rôle n’a pas causé la lourde condamnation qui le frappa au début de 1668, mais elle n’a pas manqué d’envenimer ses mauvaises relations avec le syndicat des libraires de Paris. Un autre événement est survenu en 1667, dont Daniel de Cosnac [23] a témoigné dans ses Mémoires : [19]

« L’Assemblée finie, [20][24] je pris la résolution d’aller dans mon diocèse. Avant mon départ, j’appris de Mme de Saint-Chaumont [21][25] qu’un manuscrit portant pour titre Amours de Madame et du comte de Guiche courait par Paris et s’imprimait en Hollande. Madame [26] appréhendait que ce livre, plein de faussetés et de médisances grossières, ne vînt à la connaissance de Monsieur [27] par quelque maladroit ou malintentionné, qui peut-être envenimerait la chose. Elle me choisit pour lui en porter la nouvelle. Elle en écrivit à Mme de Saint-Chaumont, qui était à Saint-Cloud, et à moi, à Paris. J’allai à Fontainebleau. D’abord, je vis Madame pour m’instruire plus amplement. Elle me dit que Boisfranc [22] avait déjà dit la chose à Monsieur, sans sa participation ; [23] mais que ce qui la touchait davantage, c’était l’impression de ce manuscrit. J’envoyai exprès en Hollande un homme intelligent (ce fut M. < Charles > Patin) pour s’informer de tous les libraires entre les mains de qui ce libelle était tombé. Il s’acquitta si bien de sa commission qu’il fit faire par les États des défenses de l’imprimer, retira dix-huit cents exemplaires déjà tirés et me les apporta à Paris ; et je les remis, par ordre de Monsieur, entre les mains de Mérille. [24] Cette affaire me coûta beaucoup de peine et d’argent ; mais bien loin d’y avoir regret, je m’en tins trop payé par le gré que Madame me témoigna. »

L’abbé de Choisy [28] a raconté la même histoire, [25] mais en disant que Louvois [29] fut celui qui remit le livre à Louis xiv [30] « qui crut que Madame en devait être informée afin de prendre quelques mesures avec Monsieur » ; que Cosnac se rendit lui-même en Hollande sans l’entremise d’un tiers ; [26] « que deux exemplaires seulement ne pouvaient se rattraper, l’un envoyé à M. de Louvois et l’autre au roi d’Angleterre [frère de Madame] ». [31]

« L’évêque de Valence [Cosnac], [32] conclut Choisy, m’a montré, quinze ans après la mort de Madame, un seul exemplaire de cette histoire, qu’il avait gardé pour sa curiosité : il ne ressemble en rien à celui qui a couru depuis sous le même titre, lequel ne contient pas un seul mot de vérité ; et jamais l’on a rien su de cette histoire, Madame ayant brûlé l’exemplaire que le roi lui remit ; le roi d’Angleterre, son frère, lui ayant pareillement remis celui qu’il avait reçu, qu’elle brûla ; et l’évêque de Valence ayant vraisemblablement tenu le serment qu’il me fit qu’avant de mourir il brûlerait ce seul exemplaire qui lui restait, dont je lus dans ce temps-là plus de la moitié. »

Antoine-Alexandre Barbier a commenté ces deux relations : [27]

« L’opuscule intitulé tantôt les Amours du Palais royal, tantôt la Princesse ou les amours de Madame, tantôt enfin Histoire galante de M. le comte de Guiche et de Madame, a donné lieu en 1665 à des bruits qui semblent contradictoires. [28] On assure qu’il fut cause de l’exil de Charles Patin, fils du célèbre Guy Patin. Il avait été envoyé en Hollande pour acheter tous les exemplaires de ce roman satirique, mais on l’accusa d’en avoir conservé plusieurs et de les avoir distribués à des amis infidèles. Cela fut su et Charles Patin se vit obligé de sortir du royaume. […]

Il ne paraît pas certain que l’exil de Charles Patin ait eu pour cause la conservation de quelques exemplaires du libelle qu’il avait été chercher en Hollande. Les lettres de Guy Patin ne parlent de la disgrâce de Charles qu’au commencement de l’année 1668. [29] Le père en ignorait le véritable motif puisqu’il cite, avec l’Histoire galante de la cour, deux autres ouvrages trouvés chez son fils, et qu’il ajoute que ces trois livres ne sont qu’un prétexte. »

Saisie de livres de novembre 1667

En lien avec cette intrigue de cour, une autre saisie de livres défendus et de contrebande, représentant une véritable librairie clandestine, avait eu lieu en novembre 1667 au domicile de Charles. [30]

« L’an 1667, le vendredi 11e de novembre sur les huit heures du matin, nous, Jean de La Vaigne et Sauveur Camin, commissaires enquêteurs examinateurs pour le roi au Châtelet de Paris, suivant et en conséquence de l’ordre de M. le lieutenant général de la police, [33] à la requête de M. le procureur du roi, [31] nous sommes transportés, assistés du Sr Denis Thierry, marchand libraire et adjoint de ladite communauté, en la maison du Sr Patin fils sise rue de la Tisseranderie ; [32][34] et étant montés en la chambre dudit Sr Patin au premier étage, attenant une salle, y avons trouvé la damoiselle Patin, sa femme, couchée, à laquelle avons fait entendre le sujet de notre transport et icelle interpellée de nous faire ouverture du cabinet dudit Sr Patin son mari et des autres lieux qu’ils occupent dans ladite maison pour faire recherche des livres défendus et de contrebande que ledit Sr Patin fait venir pour son compte ; laquelle nous a dit qu’elle ne peut le faire parce que ledit Sr Patin est sorti, qui a emporté les clés de son cabinet et dans lequel sont enfermées les autres clés des autres lieux qu’ils occupent ; et s’étant levée et habillée, elle a pris la clé d’un cabinet ou buffet qui est dans ladite chambre, qu’elle a serrée ; pour quoi l’avons interpellée de faire ouverture dudit cabinet, elle nous a fait réponse qu’il n’y a dedans que les hardes et qu’elle n’en fera point ouverture qu’en [sauf en] la présence de son mari.

Dans laquelle chambre avons trouvé en sa présence sur la table d’icelle : un livre in‑12o intitulé La Ménagerie par M. l’abbé Cotin, [35] imprimé à La Haye, [33] Le Journal des Sçavans in‑12o par le Sr d’Hédouville, [36] imprimé à Cologne, [37] Le Voyage d’Espagne et la relation de l’état et voyage d’Espagne in‑12o[11] Recueil de diverses pièces servant à l’histoire de Henri iii avec la confession de M. de Sancy, à Cologne, [34][38][39][40] Mémoires et instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits du roi de France, à Amsterdam, [35] L’Histoire amoureuse des Gaules, à Liège, [14] Il Decameron de Boccaci[41] Amsterdam, [36] Codicille d’or ou petit recueil tiré de l’Institution du prince chrétien, 1665, [37] La Production, inventaire et autres pièces servant à la justification du procès de M. Fouquet en cinq volumes, [42] 1666, [38] Psaumes de David, traduction nouvelle selon l’hébreu et la Vulgate[43] suivant la copie à Paris chez Pierre Le Petit, imprimeur et libraire ordinaire du roi, [44] rue Saint-Jacques,  À la Croix d’or[39] Histoire du cardinal Richelieu par le Sr Aubery, à Cologne chez Pierre Marteau en cinq volumes, [40][45][46] Recueil de diverses pièces choisies par M. le président Nicole[47] jouxte la copie à Paris chez Charles Sercy, [41] Traité de la restitution des grands[3] les Caractères des passions par le Sr de La Chambre, à Amsterdam chez Antoine Michel en cinq volumes, L’Art de connaître les hommes par le Sr de La Chambre, à Amsterdam par le Sr Le Jeune, [12] Journal de M. le cardinal de Richelieu, à Amsterdam ; [42] sur le ciel du lit de la même chambre, trois comédies de Polyeucte par M. de Corneille, suivant la copie imprimée à Paris, deux Sertorius, tragédie par M. de Corneille suivant la copie à Paris, deux Amours d’Ovide par M. Gilbert, [48] suivant la copie imprimée à Paris ; [43][49] plus dans ladite chambre, six Institutions de Cassien, à Paris chez Charles Savreux in‑8o[44][50][51] douze Francisci Dulaurens Specimina mathematica, Parisiis, apud Carolum Savreux, un aussi relié en veau, [45] 24 Dissertations sur l’hémine de vin[46][52]

Dans la salle, un Aldrovandi Historia naturalis, in‑fo, 13 volumes en blanc. [47][53]

Dans une autre petite chambre à côté de ladite salle, où sont deux pensionnaires dudit Sr Patin, se sont trouvés : L’Ordonnance de Louis xiv du mois d’avril, jouxte la copie imprimée à Paris in‑4o, relié en vélin, [48][54] Intérêts et maximes des princes, à Cologne, relié en veau, [13] Mémoires et instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits du roi et affaires, à Amsterdam, [35] Relation de la conduite présente de la cour de France, à Leyde, [49] Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, à Cologne, [50] Ius Belgarum circa bullarum pontificiarum receptionem, Leodii[51] L’Histoire amoureuse des Gaules, à Liège, en parchemin, [14][55] L’Esprit de cour, à Amsterdam, [52][56] Deductio contra devolutionem in ducatum Brabantiæ, en trois cahiers in‑4o[53] en blanc, Catalogus librorum Frederici Leonard, Catalogus librorum Aureliæ Germanicæ Nationis, Catalogus librorum Theodori Graswinckel, un catalogue de livres reliés à vendre. [54]

Dans un autre petit cabinet, au derrière et attenant la chambre dudit Sr Patin : deux cents ou environ de la comédie intitulée Dom Japhet d’Arménie par M. Scarron, [57] à Leyde chez Jean Sambix, 1655, le tout en feuilles séparées et non assemblées, [55] 18 livres en blanc intitulés Histoire amoureuse des Gaules, à Liège, [14] trois Discours des dames de Brantôme, [56][58] une Négociation de paix entre le royaume de France et la République d’Angleterre[57] un Recueil de diverses pièces pour servir à l’Histoire, Cologne, [58] trois Recueil historique contenant diverses pièces curieuses de ce temps, à Cologne, [59] deux Essais de Michel de Montaigne [59] in‑12o en trois volumes, à Amsterdam, [60] quatorze Ménagerie par M. l’abbé Cotin, à La Haye, [33] trente-deux Codicille d’or de l’Institution du prince chrétien, 1665, [37] quatre Restitution des grands[3] une partie de l’Histoire des amours du grand Alcandre[34] deux Voyages et relations d’Espagne[11] l’Histoire du traité de paix, à Cologne, [61] Schelii Libertas publica, trois, à Amsterdam, [62] Ius Belgarum, quatre Leodii[51] De Iure ecclesiasticorum[63]

Ce fait, nous sommes transportés au haut de la montée à la porte d’un grenier sur le devant et d’un autre grenier sur le derrière, dont nous avons trouvé les portes fermées, et avons aperçu au travers de quelques trous et jointures de l’une desdites portes plusieurs livres en blanc dans lesdits greniers, sur le derrière même sur la montée et près ledit grenier, une presse d’imprimerie en taille-douce ; [64] et ensuite, avons interpellé ladite damoiselle Patin de nous faire ouverture des portes desdits greniers et dudit cabinet sur la table duquel, au travers des vitres, nous avons vu qu’il y a quelques livres en blanc ; laquelle dit encore que son mari a emporté lesdites clés, dont et tout que dessus avons dressé le présent procès-verbal.

de La Vaigne, Camin.

Et depuis et à l’instant, avons encore sommé ladite damoiselle Patin de nous faire ouverture d’une grande armoire à quatre guichets étant dans ladite petite chambre à côté de ladite salle, de laquelle armoire elle avait en notre présence fait ouverture. Dans les deux guichets d’en haut se sont trouvés :

quatre Kircherii China illustrata in‑fo, Amstellodami, 1667, en blanc, [65][60] neuf Pisonus Historia naturalis in‑fo, Amstellodami[66][61] quatre Schotti Physica curiosa in‑4o, trois volumes, [67][62] un Lexicon Scapula in‑fo, Amstellodami[68][63] un Schrevelius in‑4o, deux volumes, Amstellodami[69][64] un Veslingii Anatomia in‑4o, Amstellodami[70][65] un Suetonius variorum in‑8o[71][66] deux Iuvenalis variorum in‑8o, Lugduni Batavorum[72][67] un Sallustius[68] un Virgilius[69] un Lactantius Firmianus[70] un Claudianus[71] un Barclaii Argenis[72] un Titus Livius[73] trois volumes, trois Velleius Paterculus[74] deux Florus[75] un Martialis[76] deux Quintus Curcius[77] trois Sulpicius Severus[78] deux Plauti Comediæ[79] deux Terentius[80] trois Historiæ Augustæ scriptores[81] deux Valerius Maximus[82] deux Commentaria Cæsaris[83] deux Ovidius, trois volumes, deux Lucanus[84] deux Senecæ Tragediæ[85] cinq Aulus Gellius[86] tous in‑8ocum notis variorum, imprimés à Leyde, [73] quatre Ogeri Ephemerides[74][87]

Plus s’est trouvé dans ledit petit cabinet treize factums entiers de M. Fouquet en cinq volumes in‑12o[38] trois Factum pour servir de réponse aux objections de fait et de droit par M. Fouquet[75] trois Observations sur un manuscrit intitulé Traité du péculat[76] cinq Boyle Tentamina physiologica, Amstellodami[77][88] trois Projet pour l’entreprise d’Alger[78] trois Œuvres de Balzac in‑12o[89] six volumes, Amsterdam. [79]

[Madeleine Patin ayant refusé d’ouvrir les cabinets et greniers, le lieutenant général de police, Nicolas La Reynie, intervient personnellement en se transportant sur les lieux.]

Et à l’instant, mondit sieur le lieutenant général de la police s’est transporté dans le logis dudit Sr Patin où, étant présente ladite damoiselle Patin, a fait ouverture d’un petit cabinet ou buffet étant dans sa chambre, dans lequel s’est trouvé : un Bouclier d’État in‑12o en veau, 1667, [80] une Histoire amoureuse des Gaules avec la figure, en vélin, in‑12o[14] autre Histoire amoureuse des Gaules relié en papier marbré [un mot illisible] des feux, un autre en blanc avec la figure, un Intérêts des princes in‑12o, à Cologne, en veau, [81][90] Affaires de France et d’Autriche, 1662, en veau in‑12o[82] Histoire de l’empereur Charles v, à Bruxelles en veau in‑12o[83][91] cinq volumes de Brantôme en veau in‑12o[56] une Conjuration du comte de Fiesque, à Cologne, [84][92] un Laurenzo Gracian[85][93] un Journal des Sçavans, à Cologne in‑12o en veau, un Ius Belgarum in‑12o en veau, [51] Les Œuvres de Corneille en vers, en veau in‑12o en sept volumes, à Anvers suivant la copie imprimée à Paris, [86] Il Trattato di pace[87] Antistius de Iure ecclesiasticorum[63] Les Œuvres de Balzac in‑12o en sept volumes, à Amsterdam, [79] deux Parnasse satirique en blanc, 1660, [88][94] deux Mémoires de M. de La Rochefoucauld en blanc, [89][95] Vindiciæ contra tyrannos Iunii Bruti, Amstellodami, en blanc, [90][96] Suite des factums de M. Fouquet, en sept parties, en blanc, [38] trois Il Nipotismo di Roma en deux parties, 1667, en blanc, [91] quatre Nouveau Testament selon l’édition Vulgate imprimée à Mons, [97] en blanc, [92][98] trois Histoire du cardinal de Richelieu en blanc, in‑12o[40] les 3e, 4e et 5e tomes des Mémoires pour l’histoire du cardinal de Richelieu, à Cologne in‑12o en blanc. [93]

Item, ouverture a été faite, en présence de mondit Sr le lieutenant général de la police et de ladite damoiselle Patin, d’un tiroir au-dessous d’un clavecin par Jean Foret, serrurier mandé par ladite damoiselle Patin, dans lequel s’est trouvé : cinq Amours de Charles de Gonzague, 1666, in‑12o en vélin, [94][99] huit Recueil d’histoire de Gigeri, à Cologne in‑12o en vélin. [95][100]

Item, a été faite ouverture d’un bas d’armoire ou cabinet étant dans la salle, en présence de mondit Sr le lieutenant et de ladite damoiselle Patin, dans laquelle s’est trouvé : six Nouveau Testament, en blanc, de la tradition Vulgate, [39] quatre Vindiciæ contra tyrannos Iunii Bruti en blanc, Amstellodami[90] deux Réponse d’un soldat d’Estrémadure, 1665, en blanc, [96] Jonathas ou le vrai ami par le Sr de Ceriziers, [101] à Bruxelles, en blanc in‑12o[97] un Traité politique d’Espagne en blanc, [98] deux Recueil de pièces choisies, jouxte la copie à Paris, en blanc, [41] une Œuvres de Molière in‑12o en 16 volumes, suivant la copie imprimée à Paris, en blanc, [99] douze Journal des Sçavans, tomes trois et quatre en blanc, à Cologne, six Lettres et poésies de Mme la comtesse de B., à Leyde, en blanc, 1666, [100][102] deux Parnasse satirique, 1666, en blanc, [101] deux Cabinet satirique[102] en blanc, 1666, neuf Pharamond ou Histoire de France, en blanc, jouxte la copie imprimée à Paris, 2 volumes. [103][103]

Item, en la présence de mondit Sr le lieutenant général de la police et de ladite damoiselle Patin, ouverture a été faite par ledit serrurier de la porte du grenier sur le devant, dans lequel mondit Sr le lieutenant étant entré, il s’est trouvé dans un gros méchant coffre de bois : quatre Histoire, etc. [raturé : du Palais royal en blanc], [104] 45 Bouclier d’État in‑12o en blanc, [80] six Comédie de M. de Bussy en blanc, [105][104] six Histoire [raturé : de M. le comte de Guiche et de Madame, jouxte] la copie imprimée à Paris, [28][105] deux École des filles en blanc, [106][106] cinq Relation de la cour de Savoie [raturé : ou les amours de Madame Royale] en blanc, [107][107] La Déroute et l’adieu des filles de joie [raturé : avec la Requête à M.D.L.V.], au nombre de cinq en blanc, [108][108] dix Histoire de la vie de la reine de Suède en blanc, [109][109] plus six autres Histoire [raturé : du Palais royal], plus une École des filles, en blanc.

Item, a pareillement été faite ouverture, en présence de mondit Sr le lieutenant général de la police et de ladite damoiselle Patin, de la porte du cabinet ou bibliothèque étant en bas, par ledit serrurier qui y est entré par la fenêtre et ensuite a ouvert ladite porte ; dans lequel cabinet s’est trouvé au-dedans de la cheminée : treize Ordonnance de Louis xiv du mois d’avril, en blanc, in‑24o, jouxte la copie à Paris, [48] quatorze Satire Ménippée ou Catholicon d’Espagne[110] en blanc, in‑12o[110] Pharamond ou l’Histoire de France, in‑8o, en neuf volumes en blanc, jouxte la copie imprimée à Paris, [103] plus, sur les tablettes pour les livres, trois Ordonnance de Louis xiv du mois d’avril, en blanc, in‑24o, en blanc, sur la copie à Paris, encore deux Bouclier d’État en blanc [80] plus, dans deux différents endroits, deux Boucliers d’État en blanc, deux Apocalypse de Méliton en blanc, [111][111] plus Les Amours de Charles de Gonzague en blanc, [94] six Projet pour l’entreprise d’Alger en blanc, [78] un Histoire amoureuse de France en blanc, [14] quatre tomes 3e et trois 4e du Journal des Sçavans en blanc, à Cologne, Vindiciæ contra tyrannos Bruti [90] en blanc, un Parnasse satirique en blanc, [88] plus un Journal des Sçavans tome 4e en blanc, un Codicille d’or en blanc, [37] un Voyage d’Espagne en blanc, [11] Ius Belgarum en blanc, [51] un Ménagerie de Cotin en blanc, [33] un Recueil pour servir à l’histoire en blanc, L’Histoire de donna Olympia en blanc, [112][112] deux Satire Ménippée en blanc, un Constitutiones Societatis Iesu, in‑8 cinq volumes, [113]o[113] un Jonathas ou le vrai ami, à Bruxelles, en blanc, [97] une Restitution des grands[3] Mémoires pour servir à l’histoire du cardinal de Richelieu en cinq volumes in‑12o, à Cologne, en blanc, [93] six De la Grâce victorieuse, 1666 en blanc, [114][114] 63 Conjuration du comte de Fiesque[84] à Cologne, en blanc, un Journal de M. le cardinal de Richelieu, à Amsterdam, en blanc, [42] Recueil d’histoire de Henri iii, avec la confession de Sancy, en blanc, Discours merveilleux de Catherine de Médicis en blanc, [34][115] Psaumes de David, traduction nouvelle selon l’hébreu et la Vulgate, suivant la copie à Paris chez Pierre Le Petit, en blanc. [39][116]

[La nuit ayant interrompu l’inventaire, les livres restant à décrire sont placés sous scellés. La procédure reprend le lendemain en présence du lieutenant général de police de Paris.]

Item, sept volumes in‑12o reliés en veau des Défenses de M. Fouquet, un Préadamites [117][118] en veau in‑12o[115] un Satire Ménippée ou Catholicon d’Espagne in‑12o en veau, un Journal de Henri iii en veau in‑12o, un Bussy en maroquin rouge, un Mémoire de Montrésor in‑12o[119] deux volumes en veau, [116] un idem en maroquin en un volume, un Journal de Henri iii en maroquin rouge, un autre Mémoire de Montrésor en maroquin rouge, deux volumes in‑12o, deux Mémoires de Bassompierre in‑12o[120] deux volumes en veau, [117] un idem tome 2d relié en maroquin rouge, un Ministre d’État in‑12o trois volumes en veau, à Amsterdam, un 6e tome des Défenses de M. Fouquet en veau, un 7e tome des Défenses de M. Fouquet en veau in‑12o, deux volumes de Brantôme in‑12o[56] maroquin rouge, deux Œuvres de Corneille in‑12o en veau, dont l’un en trois volumes et l’autre en quatre volumes, un Histoire du cardinal de Richelieu in‑12o, deux volumes, à Cologne, en veau, [40] un Mémoires de Richelieu par M. Aubery, à Cologne, in‑12o, cinq volumes, [93] un Œuvres de Balzac in‑12o sept volumes à Amsterdam, en veau, deux livres du duc de Mantoue en vélin, [94] trois Histoire de Gigeri, deux en vélin et un en veau, à Cologne, Relation d’un voyage d’Angleterre, à Cologne en veau in‑12o, par M. de Sorbière, [118][121] une Conjuration du comte de Fiesque, à Cologne en veau, Histoire de Charles v, à Bruxelles, en maroquin in‑12o[83]Trattato di pace di Gualdo in‑12o en veau, [61] deux Traité de paix in‑12o en veau, deux Relations de la Cour de Rome in‑12o[119] un Affaires de France et d’Autriche in‑12o[82] un Lettres provinciales in‑12o en dos sec, [4] un Codicille d’or in‑12o[37] un Instructions pour les négociations, à Amsterdam, en maroquin rouge, [35] un Vies des empereurs turcs en veau, [120][122] un Journal des Sçavans, tome 1er, un Schelii Libertas publica in‑12o en veau, [62] La Ménagerie de l’abbé Cotin, à La Haye, [33] un Bouclier d’État[80] deux Apocalypse de Méliton[111] deux Intérêts et maximes des princes, trois Mémoires de M. de La Châtre[121][123] deux Voyages et relations d’Espagne, à Cologne, [11] deux Maximes importantes pour l’institution du roi in‑12o en veau. » [122]

[Tous ces livres sont transportés au Palais-Royal.] [124]

Cet inventaire représente 136 titres différents et quelque 1 100 volumes. Le plus remarquable est la présence de six exemplaires de l’Histoire galante de M. le comte de Guiche et de Madame (et dix de l’Histoire du Palais royal), dont Charles était censé n’avoir gardé aucun. Dans sa lettre du 7 mars 1668 à André Falconet, Guy Patin avait très largement sous-estimé l’ampleur de cette saisie.

Le Factum pour Maître Charles Patin, docteur en médecine, accusé, contre ses accusateurs ([1668], in‑4o de 4 pages) [123] fournit, malgré sa partialité, quelques précieux éclaircissements complémentaires :

« Quoique l’on ne soit pas assuré des chefs de l’accusation formée contre ledit Patin, néanmoins une partie des livres qui ont été saisis dans sa maison et le bruit commun en donnent assez d’éclaircissement pour faire penser que son crime prétendu est un commerce supposé de livres défendus qui sont de trois sortes : 1. du livre intitulé Histoire galante[14] ensemble d’une autre satire ; 2. Du Bouclier d’État ; [80] 3. De la nouvelle Ordonnance[48] et quelques autres contrefaits contre les privilèges accordés par le roi. [124]

De la justification du premier dépendra celle des deux autres chefs de cette accusation. Et avouant que ledit Patin a été saisi de ces trois sortes de livres, il sera juste toutefois de confesser qu’il n’en est pas plus coupable, pource qu’il a eu les premiers par un ordre souverain < et > les autres par occasion. Voici comment.

Ledit Patin ayant appris au mois de juin 1666 qu’on imprimait en Flandre le livre de L’Histoire galante, en fit donner avis à Leurs Altesses Royales, [125] à qui ce livre ne plaisait pas. Il eut ordre de chercher les moyens d’en faire supprimer les exemplaires ; il y travailla avec succès et en recouvra six cents, lesquels il fit venir et les mit entre les mains de ceux de qui il avait reçu cette commission. Et depuis, le même livre ayant été imprimé en Hollande, il en donna un second avis, il eut un second ordre de veiller à la même suppression, et par ses soins et ses intelligences, il découvrit qu’il en avait été imprimé trois mille. On en surprit deux mille sept cents qui furent portés par ordre du bourgmestre dans l’hôtel de ville d’Amsterdam où ils furent brûlés. Il en restait encore trois cents dispersés, pour le recouvrement desquels on jugea à propos que ledit Patin fît un voyage en Hollande ; ce qu’il exécuta pour le service de Leurs Altesses Royales avec toute la diligence et la fidélité qu’il leur doit, et avec tant de succès qu’il mit en sa possession deux cent cinquante desdits exemplaires, dont à son retour il rendit compte à Leurs Altesses Royales qui en demeurèrent très satisfaites, et même des cinquante exemplaires restants de toute cette édition qui, étant entre les mains de quelques particuliers, ne pouvaient être sitôt recouvrés ; mais ledit Patin laissa ordre à plusieurs de ses amis de les faire chercher à quelque prix que ce fût et de lui envoyer ce qu’ils en pourraient recouvrer, feignant toutefois que c’était par pure curiosité, et dissimulant le secret de l’ordre et de la commission qu’il en avait.

Un de ces amis ayant par une diligente recherche ramassé dix desdits exemplaires, il les envoya audit Patin ; et pour donner quelque chose de nouveau à sa curiosité feinte, mais crue, il y joignit les autres satires, une douzaine d’exemplaires de La nouvelle Ordonnance et quelques-uns du Bouclier d’État, récemment imprimés en Hollande et jusqu’alors inconnus audit Patin ; de qui, par conséquent, on ne peut présumer avoir été donné aucun ordre de les envoyer. Et ainsi, il paraît qu’il ne les a eus que par l’occasion de celui de Leurs Altesses Royales pour recouvrer le livre de l’Histoire galante.

Il n’est pas difficile d’avoir des preuves de cet ordre souverain. Il n’est pas non plus malaisé de faire voir que cet ordre a été l’occasion de l’envoi des autres livres, d’autant que la lettre de celui qui les a envoyés marque précisément que c’était par curiosité. Cela étant, il n’est pas possible de déclarer ledit Patin aussi coupable que le publient ses accusateurs, et qui ne le publient que parce qu’ils le souhaitent.

Si l’on accuse ledit Patin d’avoir été trouvé saisi desdits livres, on ne peut que calomnieusement lui imputer d’en avoir fait un mauvais usage, pource qu’il en reçut le paquet le 10e de novembre dernier [1667] et le lendemain 11e à huit heures du matin, il en fut dépouillé par la saisie qui en fut faite sur la dénonciation de Thierry, [2] adjoint du syndic des libraires ; laquelle serait sans doute demeurée inutile si la recherche eût été retardée une heure seulement, d’autant que ledit Patin se préparait d’aller faire une offrande de ces livres à ceux qui y avaient intérêt ; et elle aurait été faite dès le jour même qu’il les reçut si un prompt secours qu’il devait à quelques malades ne l’eût obligé de différer au lendemain.

Mais on dit que quelques-uns de ces livres ont cours dans Paris et on conclut que le débit en a été fait par ledit Patin.

Il y a grande apparence, ou plutôt il est de nécessité que le débit soit coulé d’une autre source. Le peu de temps que lesdits livres ont séjourné chez ledit Patin et le petit nombre qui en a été envoyé, justifié par la lettre d’envoi qu’il en peut produire, le déchargent suffisamment de cette imputation [126] procédée de l’artificieuse malice dudit Thierry et de quelques libraires ses confrères, lesquels accusent ledit Patin d’un crime dont eux seuls se trouveraient les coupables s’il en était fait une due information.

Que cette imputation vienne de la part dudit Thierry, les différends survenus par le passé entre ledit Patin et lui en peuvent établir suffisamment la présomption et faire tomber sur lui le soupçon de cette malice, dont voici la cause et l’origine, qui peut justifier ledit Patin de quelques livres de contrebande trouvés dans sa maison et saisis.

Ledit Patin a fait imprimer plusieurs de ses censures à ses dépens, entre autres le livre intitulé Familiæ Romanæ[125] qu’il a dédié au roi. La difficulté de traiter avec les libraires de Paris et la nécessité de retirer les frais de cette impression, qui étaient grands, l’obligèrent d’avoir recours aux étrangers, parmi lesquels ce livre s’était acquis beaucoup de réputation, quoique les libraires de Paris eussent fait tous leurs efforts pour le décrier[127] Il fut contraint, pour la facilité de ce débit, de tirer quantité de leurs marchandises en échange, dont lesdits libraires de Paris, possédés de jalousie, étant bien avertis et ayant mis des espions sur les avenues, ils interceptèrent l’année dernière quelques ballots de livres envoyés de Hollande audit Patin et lui firent quelques instances en justice, deux desquelles il a gagnées au Châtelet, et une troisième est demeurée indécise au Conseil privé. Ledit Thierry fut condamné par corps à lui rendre lesdits livres par lui saisis, qui ne voulant acquiescer à la sentence, les fit porter chez M. Colbert ; [126] lequel ayant daigné prendre connaissance de l’affaire, ordonna qu’ils fussent renvoyés audit Patin ; [128] ce qui a été fait et qui a causé dans l’esprit de Thierry tant de haine et d’envie contre ledit Patin qu’ayant pareillement intercepté l’avis de l’envoi des livres dont il s’agit aujourd’hui, il en a fait la matière de sa vengeance ; et par un effet de son ressentiment, il en a fait une dénonciation aussi indigne que le procédé qu’il a tenu dans ce qui l’a suivie, ayant lui-même, en personne, aidé à l’éclat et au scandale qui fut fait par les commissaires et sergents par lui employés en la maison dudit Patin lors de la saisie desdits livres, que l’on pourrait plutôt nommer un pillage exercé par ledit Thierry puisque ne s’agissant que de saisir (selon l’ordre qu’ils disaient en avoir de M. de La Reynie) les livres prétendus défendus, ils étendirent leur saisie à grand nombre de ceux qui sont permis et y comprirent un Aldrovandus [47] qui ne traite que de chose naturelle.

De ce véritable et sincère récit, il est évident que l’accusation intentée contre ledit Patin ne procède point du prétendu crime qu’on lui impute, mais de l’envie et de la haine dudit Thierry seulement, dont la malice a jeté une noirceur sur un œuvre qui, autrement et considéré en soi-même, aurait eu quelque mérite, puisqu’il est une suite et comme un effet des ordres de Leurs Altesses Royales, sur lesquels ledit Patin a lieu d’espérer que ses juges feront la réflexion nécessaire pour sa décharge et sa justification ; à laquelle il travaillerait lui-même en personne et se mettrait en état de confondre ses accusateurs si les témoignages de sa conscience et les preuves dont il peut les fortifier pour faire connaître son innocence avaient été capables de vaincre les prières de sa famille, qui a mieux aimé le voir exposé à toute la sévérité d’une contumace qu’à l’incertitude des autres événements ; qui néanmoins ne seraient pas à craindre si on ne produisait au procès que les livres portés par le procès-verbal de la saisie qui en fut faite ledit jour 11e de novembre, signé de la femme dudit Patin et des gardiens établis à ladite saisie, par lequel procès-verbal ledit Patin ne ferait aucune difficulté de prendre droit s’il se défendait en personne. Mais il a raison de tenir pour suspecte la confiance que l’on a eue audit Thierry, lequel on a rendu maître de tous lesdits livres par le transport qui en a été fait au Palais-Royal, et parmi lesquels il peut avoir eu la malice d’en mêler d’autres à sa poste [à sa convenance] pour faire trouver un crime au milieu de l’innocence. » [129]

Ordre d’arrestation, fuite, exclusion de la Faculté

Le trafic illicite de livres imprimés dans les Provinces-Unies, interdits ou contrefaits, avait donc creusé un profond passif entre Charles Patin et les libraires de Paris. On comprend la lourde condamnation qui s’est ensuivie si on y ajoute le soupçon de manquement grave dans la mission que la famille royale avait confiée à Charles. Sa culpabilité se résumait alors à une question : avait-il ou non abusé de la confiance de la duchesse d’Orléans en faisant circuler quelques exemplaires de l’Histoire galante qu’elle lui avait fait demander de récupérer pour les détruire ? [130] Seule certitude, Guy Patin n’apparaît que comme un complice dans la contrebande de son fils, accusation qui ne lui valut aucune peine sérieuse. [131]

La Vie de G.P. (fo 59 ro et vo) n’a pas laissé planer de doute sur la « mauvaise conduite » de Charles Patin :

« L’habileté que Charles Patin s’était acquise dans les médailles, les estampes, les tableaux, les livres et toutes les choses de littérature engagea M. Colbert de l’envoyer en Hollande pour supprimer un livre qui y était imprimé contre la cour de France : c’était Les Amours du Palais royal. Charles Patin supprima en effet tous les exemplaires, mais les vendit en secret à Paris. On le sut. Cependant, l’affaire s’apaisa. Dans le même temps, il s’avisa de vendre aussi en secret Le Code de Louis xiv, en petit in‑12o, contrefait, mais très portatif et parfaitement bien imprimé. [48] Il vendait l’un et l’autre chacun un louis d’or. On savait d’ailleurs qu’il était en relation avec Louis Elsevier, [127] illustre imprimeur, dont il vendait les livres à Paris. Les libraires de Paris, irrités contre Charles Patin, ne négligèrent rien pour le perdre. Ils sollicitèrent et la cour et la ville avec tant de chaleur que Charles Patin fut obligé de quitter Paris avec précipitation, car il se sauva par-dessus les toits. On lui fit son procès dans toutes les formes, quoiqu’absent. J’écris ce détail sur le récit de M. Charles Thuillier, [132][128] ami de Guy Patin, qui m’a fait lui-même ce récit. »

Charles Patin a fui Paris peu après la saisie du 11 novembre 1667 : dans sa lettre à Johann Georg Volckamer, [129] datée de Paris, le 29 décembre suivant, Guy Patin écrit que son fils devait être arrivé à Heidelberg [130] et se rendrait bientôt à Nuremberg [131] pour saluer Volckamer. [133]

Le 28 février 1668, Charles Patin fut condamné par contumace à l’amende honorable [132] et aux galères [133] à perpétuité. En son absence, il fut pendu en effigie sur la place de Grève [134][135] le 15 mars suivant.

Ce châtiment était infamant, mais la Faculté de médecine fut longue à rayer le nom de Carolus dans la liste de ses docteurs régents, comme en a témoigné Jean Garbe [134][136] dans le commentaire de sa première année de décanat (1668‑1669, Comment. F.M.P. tome xv, pages 336‑337), sous le titre marginal de Judicium adversus M. Carolum Patin [Jugement contre M. Charles Patin], en date du 9 février 1669 :

Die 9 mensis februarij exporrectum fuit decano atque significatum judicium per apparitores Regios adversus M. Carolus Patin seu sententia a D.D. de la Reynie politicæ administrationis Parisiensis præposito seu præfecto generali prolata, qua expungeretur ipse Carolus Patin doctor Medicus Parisiensis e Medicorum Facultatis catalogo et omnibus juribus et emolumentis Facultatis privaretur ; hæc autem sententia his verbis fuit expressa.

[Le 9e de février, des huissiers à la chaîne [137] ont présenté et signifié au doyen un jugement contre M. Charles Patin, soit la sentence prononcée par M. de La Reynie, chef ou lieutenant général de la police de Paris, qui raie ledit Charles Patin, docteur en médecine de Paris, du catalogue des médecins de la Faculté, [135][138] et le prive de tous ses droits et émoluments. Ce jugement a été rédigé dans les termes qui suivent].

Copie de la sentence de Monsieur de La Reynie, lieutenant général de la police de Paris contre Maître Charles Patin.

« Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du roi qu’encore que Charles Patin, docteur en médecine de la Faculté de Paris, par sentence de nous rendue par délibération du Conseil et jugement dernier, ait été condamné le 28e février dernier, [136] pour les cas mentionnés en son procès, à faire amende honorable au-devant de la principale porte de l’église de Paris, [137] et aux galères à perpétuité, si pris et appréhendé pouvait être ; sinon, par effigie, en un tableau attaché en une potence qui serait plantée en la place de Grève, avec confiscation de tous ses biens ; laquelle sentence avait été prononcée et exécutée le 15e jour de mars ensuivant. Néanmoins il [138] aurait appris que, par surprise ou autrement, on avait compris ledit Charles Patin dans le catalogue de tous les docteurs de ladite Faculté, qui se lit au premier acte, à l’ouverture des Écoles de médecine tous les ans, quoique cette condamnation rendue contre lui soit une mort civile, qu’il est privé de tous les honneurs et émoluments dont jouissent les autres docteurs de ladite Faculté, comme il s’était toujours pratiqué dans toutes les autres compagnies en semblables rencontres, où les noms de ceux qui étaient attrits et convaincus, [139] et contre lesquels il y aurait eu de semblables condamnations, étaient ôtés du tableau et catalogue des noms de leurs confrères, et privés de tous honneurs et droits appartenant à leur charge, afin de conserver l’honneur aux autres. Par quoi, requérant qu’il y fût pourvu, nous, faisant droit sur ce réquisitoire dudit procureur du roi, avons ordonné que le nom dudit Charles Patin sera rayé et ôté du catalogue des docteurs de ladite Faculté de médecine, sans qu’il y puisse être compris à l’avenir, et sur la présente ordonnance, signifié au doyen de ladite Faculté et exécuté ; nonobstant oppositions et appellations quelconques, et sans préjudice d’icelles.

Signé de La Reynie, de Ryantes.

Signifié à noble homme Me Jean Garbe, doyen de la Faculté de médecine, parlant à sa personne en son domicile, le 9e jour de février 1669 par moi, sergent à verge au Châtelet de Paris, et a signé Caul. » [140][139]

Suit cette conclusion du doyen, intitulée Deletus M. Carolus Patin e Catalogo doctorum [M. Charles Patin supprimé du catalogue] :

His præstitis decanus etsi in ipsum M. Carolum Patin bene animatus fuerit, ipsumque omnibus fructibus et emolumentis Facultatis fruentem in Catalogo doctorum ad illum usque diem conservaverit ; tamen domini de La Reynie judicio et sententiæ obsequens (sed non nisi invitus) alium catalogum doctorum, a quo M. Carolus Patin expungeratur omnibus fructibus et emolumentis Facultatis privatus diligenter (ex doctorum consilio) typis mandari curavit die x Februarii 1669.

[Sur ces arguments, le doyen, bien qu’il eût été bien disposé à l’égard dudit Charles Patin et l’eût conservé jusqu’à ce jour sur le catalogue des docteurs, en pleine jouissance des privilèges et émoluments de la Faculté, le doyen, se pliant (mais non sans regret) à la sentence et au jugement de M.  de La Reynie, a pris soin (après consultation des docteurs), le 10e de février 1669, de faire imprimer un autre catalogue des docteurs, d’où M. Charles Patin a été rayé, avec privation de tous les privilèges et émoluments de la Faculté]. [141]

En 1676, Charles Patin a fait paraître une édition de l’Éloge de la folie d’Érasme, [140] avec une flatteuse dédicace à Jean-Baptiste Colbert, datée de Bâle le 15 octobre 1675. Dans le flot de compliments adressés au puissant ministre de Louis xiv, Carolus lui dit n’avoir toujours pas compris les raisons de sa condamnation, mais se réfugie noblement dans le stoïcisme qui le caractérisait :

Verum in hoc rerum mearum naufragio mentem semper servavi incolumem et adversus gravissimos fortunæ insultus egregie munitam. Virtutis certe et elegantioris litteraturæ studia, a quibus equidem fateor nullum ætatis meæ tempus abhorruisse, tantum abest ut cum Patria reliquerim, ut majori etiam incremento aucta palmarum instar sub pondere magis viguisse videri possint. Nihil enim usquam terrarum neglexi eorum, quæ usui quondam patriæ amicisque vel rei litterariæ ornamento futura credidi. Quibus modis in Anglia, Belgio, Germania, Italia medicina exerceatur, sedulo inquisivi. Antiquitatis vero reique nummariæ studia, quibus secundas dicaveram curas, tandem ob feliciores progressus potiorem penes me locum occupaverunt. Etenim quascunque regiones abidam, in iis quidquid rari, quidquid præclari ac notatu digni occurrebat, depingere mihi atque in schedas meas redigere, mira quadam felicitate contigit. Unde factum est, ut præter veterum lapidum et aliorum monumentorum non penitendum numerum, ultra septem millia nummorum antiquorum singulari raritate ac elegantia, qui in hoc usque tempus lucem non aspexerunt, ex archetypis descripserim, suo, si Deo visum fuerit, tempore in publicum mittenda. Neque tamen his studis intentus aliarum rerum, quæ ad politiores artes, naturæque et morum disciplinas exornandas spectant, curam abjeci. Igitur cum in bibliotheca Academiæ Basiliensis, Encomium Moriæ ab Erasmo olim A.S. cIɔ Iɔ XIV. typis Frobentaniis vulgatum, atque Holbenii, celeberrimi pictoris, manu tribus et octoginta picturis, calamo juxta libelli verba in margine notatis, illustratum conspexissem, operæ pretium me facturum existimavi, si opus hoc duplici, Auctoris nempe et Pictoris nomine insigne in lucem producerem.

[Dans ce naufrage de mes affaires, j’ai pourtant toujours conservé une force morale intacte et parfaitement protégée contre les plus sévères coups du sort. Mon goût pour la vertu et les belles-lettres, que j’avoue n’avoir jamais détestées depuis mon plus jeune âge, s’est à tel point développé depuis que j’ai quitté ma patrie qu’il ressemble à une branche de palmier ployant sous le poids de ses fruits, car jamais je n’ai négligé la moindre production terrestre dont j’ai cru qu’elle pourrait un jour être utile à mon ancien pays, à mes amis ou à l’embellissement du savoir. J’ai consciencieusement exploré les manières dont on exerce la médecine en Angleterre, en Flandre, en Allemagne, en Italie. En second lieu, l’étude de la numismatique antique, à laquelle je me suis aussi consacré, m’a permis de très heureux progrès. Partout où je suis allé, j’ai trouvé quelque chose de rare, remarquable et digne d’intérêt, et j’ai eu l’insigne bonheur de la dessiner et consigner dans mes cahiers. Le résultat en est que, outre un nombre non négligeable de pierres et de monuments, j’ai dessiné plus de sept mille médailles antiques, de singulière rareté et de grande beauté, que nul n’a jusqu’ici révélées ; et si Dieu me le permet, je les metrait au jour le moment venu. Pour autant, je n’ai pas négligé de travailler sur d’autres matières, me consacrant aux arts plus raffinés, qui regardent l’embellissement de la nature humaine et des bonnes mœurs. Quand, à la bibliothèque de l’Université de Bâle, [141] j’ai contemplé l’exemplaire de l’Éloge de la folie, publié par Érasme chez Froben [142] en 1514, embelli de quatre-vingt-trois dessins qu’Holbein [143] a tracés dans les marges, en regard du texte, j’ai estimé qu’il valait la peine de publier cette œuvre, en raison de la double célébrité de son auteur et de son illustrateur]. [142]

Dans son autobiographie, [143] Charles a évoqué sa condamnation, mais seulement en termes allusifs et mélancoliques, en y ajoutant le parcours de sa fuite (pages 90‑92) :

Labores meos solabatur amplissimus Magnatum favor, qui me et Medico et amico familiari uti dignabantur ; cum ecce ατυχια, verius διαβολην, et calumniam dixero, me præcipitem egit, et κακων ιλιαδα intulit. Timanthum imitari liceat, Benigne Lector, qui cum mœstos pinxisset adstantes, et tristitiæ omnem imaginem consumpsisset, ob Iphigeniam stantem ad aras perituram, patris vultum velavit quem satis mœstum pingere desperabat. Velum hic protendamus, seu dolore commoti ob fortunas perditas, seu charitate ob invidiorum nequitiam.

Excedere patria consultius fuit quam libertatis discrimen subire. Sensi tunc maxime cuius esset pretii απαθεια illa stoica toties mihi exprobata, quæ aut frangi animum aut imminui prohibebat, quæque ullam lacrymam effluere non passa est. In Belgium fœderatum ire destinaveram, frequens Litteratorum asylum, ad quem me invitare videbatur amicorum Belgarum multitudo. Rhotomagum, Diepam, tandemque Portum-Gratiæ, eo consilio perveni. Conscensuro navim Roterodamum properantem, nuntiatum est Ostendenses pyratas magno impetu hasce oras depopulari, nullis parcentes, prædam ex singulis conquirere ; Gallos præterea in quos præcipue essent animati, in Oceanum demergere. Hæc tanto terrore, pictoris quo famulo utebar, animum percusserunt, ut se eo navigaturum negaret. Quo factum est ut nutans inter eius pusillanimitatem meamque constantiam, statuerim, cum tanti momenti iter istud non esset, redire Parisios.

Hinc Heidelbergam ire decrevi, quo me Sereniss. Elector benignissime litteris aliquando compellaverat. Cessit ad votum res, Principe maxima cum humanitate me excipiente, et solatium omnis generis exhibente : Novum id non erit cui Germanicæ gentis comitas perspecta est. Dum ita tranquillam dego vitam, linguamque et mores Germanorum addisco, constitui tandem et vana hominum consilia irridere, sic mea interpretabor, et totum me philosophiæ medicinæque tradere. Solent equidem plerumque in hunc statum redacti vitam monasticam amplecti ; sed quid facerem uxore comitatus, et aliis implicitus consiliis ? In summa, de hoc nequidem cogitasse me ultro profiteor.

Peregrinandi pruritus me invasit, ut Principum aulas Medicorumque arcana recondita proprius cognoscerem, quorum ideo amicitiam studiose aucupatum me esse non diffiteor. Tanta felicitate id successit, ut plereosque non ad benevolentiam modo, verum et ad familiaritatem pertraxerim
.

[L’extrême faveur des grands adoucissait les vicissitudes de ma pratique, car ils me jugeaient digne de leur servir à la fois comme médecin et comme intime ami ; mais survint alors le malheur, ou plus exactement le mensonge, et je dirai même la calomnie, qui m’a terrassé et m’a jeté dans une iliade de maux. Laisse-moi, bienveillant lecteur, imiter Timanthe [144] qui, tandis qu’il peignait les témoins consternés de la scène, mettant tout son art à figurer la tristesse, a voilé la face du père, [145] qui se tenait sur le chemin d’Iphigénie [146] comme elle s’en allait périr sur l’autel, tant il désespérait d’en rendre assez le chagrin. [144] Jetons ici un voile sur notre consternation, qu’il traduise notre chagrin devant les sorts malheureux ou notre compassion devant la fourberie des jaloux.

Je jugeai plus sage de quitter ma patrie que de mettre en jeu ma liberté. J’ai alors puissamment ressenti de quel prix était cette stoïque indifférence qu’on m’avait si souvent reprochée ; elle a préservé mon esprit de la destruction ou de la ruine sans souffrir que je verse la moindre larme. J’avais dessein de gagner les Provinces-Unies, refuge ordinaire des gens de lettres, à quoi une multitude d’amis hollandais semblait m’inviter. Sur cet avis, je me rendis à Rouen, Dieppe [147] et enfin, au Havre-de-Grâce. [148] Voulant embarquer sur un navire en partance pour Rotterdam, [149] on m’apprit que des corsaires d’Ostende [150][151] dévastaient les parages avec grande violence sans épargner personne, cherchant par tous moyens à tirer butin de toute proie et à jeter dans la mer les Français contre lesquels ils étaient particulièrement mal disposés. Cela terrifia si fort le valet de peintre avec qui je voyageai, qu’il refusa d’embarquer ; ce qui fit que, balançant entre sa pusillanimité et ma détermination, je décidai, puisque ce voyage n’était pas de telle importance, de retourner à Paris.

Delà, je résolus d’aller à Heidelberg, [152] où le sérénissime électeur [153] m’avait quelquefois très généreusement invité dans ses lettres. Son vœu fut exaucé ; le prince m’accueillit avec la plus grande amabilité et mit tout en œuvre pour me consoler, ce qui ne surprendra pas celui qui connaît la gentillesse des Allemands. Alors, comme je coulais des jours tranquilles, et apprenais leur langue et leurs mœurs, je décidai enfin et de me moquer des vaines délibérations des hommes, et de me consacrer tout entier à la philosophie et à la médecine. Ceux qui en sont réduits à cet état ont certes souvent coutume d’embrasser la vie monastique, mais pourquoi le faire quand j’étais marié et entouré d’avis qui s’y opposaient ? En somme, je confesse de bon cœur n’y avoir pas même songé.

La démangeaison du voyage s’empara de moi, pour connaître plus particulièrement les cours des princes et les secrets bien cachés des médecins, et je ne disconviens pas qu’à cause de cela je recherchais assidûment leur amitié. Cela a si heureusement réussi que je me suis attiré non seulement la bienveillance, mais encore l’intimité de plusieurs d’entre eux]. [145]

Exil à Padoue, amnistie royale, curieuse vengeance des antimoniaux

La même autobiographie [143] nous apprend (Lyceum Patavinum…, pages 101-102) que Charles Patin obtint à Padoue [154] en 1676 la chaire destinée à expliquer Avicenne [155] [cathedram Avicennæ interpretando destinatam] avec un honoraire annuel de 300 ducats, [146] puis accéda en 1679 à la dignité de chevalier. Vers la fin (pages 101‑102), Carolus est revenu sur sa disgrâce de 1668 :

Anno C. mdclxxxi. dum in arte mea tum docenda tum ad usum transferanda totus sum, iamque præterita vitæ discrimina tranquillo animo ruminor, en bonis avibus duplex faustissimus nuntius eadem hebdomada ad me Patavium advolat, cui si tertius accessisset, exclamare cum Philippo Macedone non intermisissem, O Dii, levem calamitatem pro tot successibus rependite. Roma, Parisiis, Vienna, Venetiisque constans rumor ad me delatus est, Regem Christanissimum, Ludovicum vere Magnum, me in gratiam ex qua nescio quo malo fato, eheu ! quondam excideram, summa clementia recepisse. Id certe imprimis in votis habuisse, ni oppressus potius quam fractus animus quidquam sperare aut cupere non decrevisset.

[En l’an du Christ 1681, tandis que je me consacre tout entier tant à enseigner mon art qu’à le mettre en pratique, et que je médite déjà, l’esprit en paix, sur ma mort future, voici que, deux fois dans la même semaine, des oiseaux de bon augure m’apportent à Padoue une très heureuse nouvelle, et que, si elle me parvient une troisième fois, je ne laisserai pas de m’exclamer, comme Philippe de Macédoine, [156] « Ô dieux, accordez-moi une légère défaite en échange de tant de victoires ». De Rome, de Paris, de Vienne et de Venise m’arrive la même rumeur disant que le roi très-chrétien, Louis vraiment le Grand[157] dans son immense clémence m’a accordé la grâce dont j’avais jadis été privé, je ne sais hélas par quel mauvais sort. C’est ce que j’ai tenu pour le plus cher de mes vœux, car jamais mon esprit, accablé plutôt que brisé, ne s’est résolu à perdre tout espoir ou tout désir].

La Correspondance administrative sous le règne de Louis xiv contient la copie de cette amnistie : [147]

« Lettres de rémission en faveur de Charles Patin, médecin.

À Versailles, au mois de juin 1681,

Louis, etc. à tous présents et à venir, salut. Nous avons reçu l’humble supplication de Charles Patin, docteur en médecine de la Faculté de Paris, contenant qu’en l’année 1667, il aurait été envoyé par nos ordres en Flandres et Hollande pour faire supprimer les planches et les exemplaires de plusieurs libelles défendus et préjudiciables au bien de notre service, ce qu’il aurait exécuté avec beaucoup de soin, ayant fait casser les planches et fait supprimer tous les exemplaires qui se seraient alors trouvés ; et avant que de sortir dudit pays, il aurait donné charge à quelques particuliers en qui il prenait confiance d’acheter les exemplaires qui s’en pourraient rencontrer dans la suite et de les lui envoyer, ce qu’ils auraient fait ; et un desdits particuliers lui ayant envoyé six desdits exemplaires, avec d’autres livres qu’il faisait venir de Hollande, les syndics des libraires de notredite ville de Paris, ses ennemis secrets, à cause de plusieurs livres qu’il avait fait imprimer ailleurs qu’en notredite ville de Paris, auraient, sur l’avis qui leur fut donné de l’envoi desdits livres, fait saisir le ballot à lui adressé et rendu leur plainte, sur laquelle il aurait été procédé extraordinairement contre lui, à la requête de notre procureur au Châtelet de notredite ville ; et quoique le suppliant eût pu se justifier de l’accusation qui était faite pour lors contre lui, parce qu’il n’avait fait venir lesdits livres que pour les ôter des mains des étrangers et qu’il n’avait intention d’en faire aucun mauvais usage, les poursuites de notredit procureur et desdits libraires auraient été si rigoureuses qu’il aurait été obligé de s’absenter ; de quoi lesdits libraires prenant avantage, ils l’auraient fait condamner par défaut, par jugement dernier contre lui rendu le 28 février 1668, à faire amende honorable et aux galères à perpétuité ; depuis lequel temps,  le suppliant, qui s’est retiré à Mantoue, [148] y a professé la médecine avec quelque succès, et d’autant que ledit jugement a été rendu par défaut et que, quand même il serait coupable du crime dont il a été accusé, il a déjà supporté la peine par le long temps qu’il a été absent de son pays et de sa famille, sans aucun secours, il nous a très humblement fait supplier de le décharger de la peine portée par ledit jugement.

À ces causes, voulant préférer miséricorde à rigueur de justice, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons ledit Charles Patin déchargé et déchargeons de l’amende honorable et peine de galères à perpétuité et autres condamnations portées par ledit jugement ci-attaché sous le contrescel de notre chancellerie, [149] et icelui remis et restitué, remettons et restituons en sa bonne fame [150] et renommée et en ses biens non d’ailleurs confisqués, imposons, sur ce, silence perpétuel à notre procureur général, < à > ses substituts et à tous autres ; si [151] donnons en mandement à notre prévôt de Paris [158] ou son lieutenant et gens tenant le siège présidial dudit Châtelet, que ces présentes ils aient à faire registrer, et du contenu en icelles jouir et user ledit Patin pleinement et paisiblement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements. Car tel est, etc. »

Cette même année 1681, Charles Patin reçut la chaire de chirurgie de l’Université de Padoue. En 1680, il avait eu à protester pour défendre l’honneur de son père, très gravement mis en cause dans un petit livre sur la sylviculture, par Johann Conrad Axt, licencié en médecine de l’Academia Julia[152][159][160] On y lit à la fin un texte anonyme, intitulé Epistola ad amicum de antimonio [Lettre à un ami sur l’antimoine], qui commence par ces deux vers inspirés d’Ovide : [161]

Temporibus medicina valet : data tempore prosunt,
Et data non apto tempore vina nocent.
 [153]

On y lit (pages 123‑125) cette attaque d’une virulence inouïe contre Guy Patin : [162]

Sed mitto alios, qui antimonium summis afficiunt laudibus, ut Crollium, Libavium, Poppium, Agricolam, Rulandos, Codronchium, Gesnerum, Pedemontanum, Bovium, etc. Nec curo Iacobum Grevinum, Lucam Strengelium, Bernardum Dessenium, Ioannem Cratonem, Thomam Erastum, Iohannem Baptistam Gemmam et alios, qui contra stibium scripserunt, neque etiam Casparum Hoffmannum, qui plura non sine præiudicio carpsit, multo minus Guidonem Patinum, medicum Parisiensem, et Carolum Sponium, medicum Lugdunensem, omnium minime sententiam Collegii Medicorum Parisiensium ante annos centum et decem de antimonio latam, hi enim omnes aut usum et vires antimonii nescierunt, aut ex nimia perversitate hoc fecerunt. Audi, quid hodierni medici Parisienses de antimonio sentiant. Cum enim lites inter medicos quosdam de antimonio valde incaluerint, tandem ad easdem componendas Supremæ Curiæ autoritatem accersi oportuit, quæ etiam conclusit, ut Facultas Medica deliberationis circa hanc materiam instituendæ gratia conventum iniret. Huius igitur sententiæ exequendæ ergo Doctores Medici convenerunt, et numero quidem 102. die videlicet 29. mensis Martii, ubi 92. fuerunt, quorum constans fuit sententia, poni debere inter medicamenta purgantia vinum emeticum, quod ex vitro antimonii præparatur. Secundum horum vota etiam Facultas decretum fecit, in quo antimonii usum approbavit, uti videre est ex Ephemerid. Eruditor. tom. 2. ephem. 24. Narrabo historiam de iam nominato Guidone Patino, quam a viro fide dignissimo accepi. Ille habebat filium ægrotantem, quem ex medio tollere volebat, (terrorem mihi incutit tale nefandum Patris in filium facinus, quod tamen ille non curavit) huic propinavit antimonium, et optavit, ut illud filium interficeret : sed suum venenum hominem egregie purgavit, et omnem saburram extra corpus eliminavit, ita ut præter spem ægrotans pristinam sanitatem recuperaverit. Hoc tamen nullo modo effecit, ut Patinus ad saniorem mentem redierit.

[Je renvoie à bien d’autres qui ont couvert l’antimoine des plus hautes louanges, tels Crollius, [163] Libavius, [164] Poppius, [165] Agricola, [166] les deux Rulandus, [167] Codronchius, [168] Gesnerus, [169] Pedemontanus, [170] Bovius, [171] etc. ; et ne me soucie guère de Grevinius, [172] Stengelius, [173] Dessenius, [174] Crato, [175] Erastus, [176] Iohannes Baptista Gemma, [154][177][178] et autres, qui ont écrit contre l’antimoine, non plus même que de Caspar Hofmann [179] qui a recueilli plusieurs faits, non dénués de préjugés, et encore moins de Guy Patin, médecin de Paris, et de Charles Spon, médecin de Lyon, [180] et pas le moins du monde, de la sentence du Collège des médecins de Paris prononcée il y a 110 ans. [155] Tous ceux-là n’ont en effet pas connu l’emploi et les forces de l’antimoine, ou n’en ont eu que des notions profondément erronées. Écoutez donc ce que pensent les médecins parisiens d’aujourd’hui : les litiges se sont fort échauffés entre certains des leurs à propos de ce remède, et il a pourtant fallu l’autorité de la Grand’Chambre pour les réconcilier. Elle a finalement conclu qu’on parviendrait un accord en imposant d’entreprendre une délibération sur cette matière. Les docteurs en médecine s’assemblèrent donc alors pour exécuter cette sentence, à savoir au nombre de 102, le 29e de mars < 1666 > et 92 d’entre eux furent d’avis que le vin émétique, qui est extrait du verre d’antimoine, [181] soit rangé parmi les médicaments purgatifs ; la Faculté fit un décret selon leurs votes, approuvant l’emploi de l’antimoine, et on peut en prendre connaissance dans le tome 2 du Journal des Sçavans (no 24). [156] À propos du susdit Guy Patin, je relaterai cette histoire que j’ai reçue d’un homme tout à fait digne de foi : il avait un fils malade qu’il voulait éliminer (ce crime d’un père contre son fils me terrifie, mais lui ne s’en souciait guère) ; il lui fit boire de l’antimoine dans l’espérance que cela le tuerait ; mais son poison le purgea heureusement et élimina toute l’ordure qu’il avait dans le corps ; si bien que, contre l’espérance du père, le malade récupéra une pleine santé ; mais pour autant, Patin n’en devint pas plus sage]. [157][182]

Charles Patin s’en est vivement indigné dans son autobiographie [143] (Lyceum Patavinum…, pages 102‑103) :

His accensendum puto alium eiusdem temporis nuntium, quamvis minoris momenti ; cum a Facultate Medica Ienensi litteras acceperim, quibus mihi aliquo modo satisfactum esse significabatur : Cum enim ante paucos menses apud hanc de quodam Io. Conr. Axtio conquestus essem, qui libello de Arboribus coniferis Ienæ impresso, mdclxxx, Epistolam de Antimonio adiunxerat, in qua gravissimam Parentis mei famæ iniuriam intulisse opinabar, qualem nunquam perferre potuissem, Saluberrima Facultas illum παλινωδιαν canere coegit, quam suppressa calumnia typis mandatam ad me transmisit his verbis : Editioni Tractatus hujus de Arboribus, Benevole Lector, sujunxeram Epistolam de Antimonio, cui relationem de Illustrissimo Guidone Patino inserveram : Quia autem certo comperi illam falsam, et ab ipsius malevolis sine dubio effictam esse, Epistolam rursus imprimi curavi, fabulam expunxi, et Manibus celeberrimi illius viri injuriam factam esse aperte profiteor.

[Il faut ajouter à cela, je pense, une autre nouvelle, bien qu’elle soit de moindre importance : des lettres reçues de la Faculté de médecine d’Iéna [183] m’avisaient d’obtenir quelque forme de réparation car j’avais, depuis quelques mois, à me plaindre vivement d’un certain Johann Conrad Axt qui, à un petit livre des Arbres conifères imprimé là-bas en 1680, [158] avait ajouté une Lettre sur l’antimoine où j’estimais qu’une très grave insulte avait été proférée contre la bonne réputation de mon père, ce que je n’aurais jamais pu tolérer. La très salubre Faculté a contraint l’auteur à se rétracter et j’ai eu avis qu’on avait chargé les imprimeurs de supprimer la calomnie par ces mots : À l’édition de ce traité des Arbres, bienveillant lecteur, j’avais adjoint une Lettre sur l’antimoine, où j’avais mis un conte au sujet du très illustre Guy Patin. Ayant découvert que cela était certainement faux, et sans doute ébruité par des gens jaloux de lui, j’ai pris soin de faire réimprimer la Lettre ; j’en ai ôté la fable et reconnais hautement avoir insulté la mémoire de ce très brillant personnage].

Je n’ai trouvé aucune information crédible sur une réédition du traité d’Axt. L’éclaboussure qui y souillait hideusement la mémoire de Guy Patin n’a donc jamais été lavée par la censure qu’exigeait Charles. [159]

Vains efforts pour une réhabilitation académique à Paris

Le tome xvi des Comment. F.M.P. retrace les pathétiques efforts que Carolus a entrepris pour retrouver son rang sur les bancs de la Faculté de médecine de Paris.

  • La première mention (pages 462‑463) est datée du 29 mai 1683, durant la première année du décanat de Bertin Dieuxivoye. [184]

  • Die Sabbathi 29 Maij 1683 hora 10 matutina post sacrum doctores omnes, ut moris est, in Scholæ superiores convocati sunt de ratione restituendi in ordinem M. Caroli Patin […].

    Quod primum caput spectat cum Decanus exposuisset M.  Carolum Patin Doctorem olim e nostris, jam vero Professorem medicum Patavinum, qui ab aliquot annis pœnæ cuiusdam qua mucltatus fuerat, declinanda causa, extorri similis vixebat, jam ardente expostulare nominis sui in Catalogum, atque Commentarios Facultatis restitutionem, e quibus proprætoris D. de la Reynie decreto exemptum fuerat. Siquidem a Rege Diploma, jamque publicis Cateleti tabulis descriptum Patinus obtinuerat, quo quidem Rex optimus pro sua authoritate, atque gratia singulari bonæ famæ sive nomini, necnon pristina honori volebat M. Carolum Patin restitui.

    Sed insuper cum subiunxisset Decanus nullam a prædicto Patin Epistolam, libellumve supplicem Facultati scriptum fuisse, sed laudatum supra Regium Diploma mihi duntaxat denuntiatum ab Apparitore, atque nescioquam, Decano Doctoribusque supplicationem procuratoris eius nomine eadem de causa perfunctorie factum esse ; porro Rogatum a me Dominum de la Reynie dicere vellet, quid hac in re præstituri essemus, et an unde Patinum deiecisset suo judicio, restituere placeret, Illustrissimum Proprætorem anxie nec semel respondisse, sibi quidem non liquere num a nobis ordini, quo notus erat, iterum afferendus esset, nec ne, quanquam per se non staret, inquiebat, quominus id ita fieret.

    Post trinam convocationem Patinus restituatur.

    Facultas his auditis, perpensoque rei pondere censuit, prædictum M. Carolum Patin non nisi post tertianam concovationem, ut aiunt, in ordinem, quo motus fuerat, referendum esse, atque conclusit Decanus Dieuxivoye.

    [Le samedi 29 mai 1683, à dix heures du matin, après la messe, comme veut la coutume, tous les docteurs ont été convoqués dans les hautes salles pour débattre sur la réintégration de M. Charles Patin dans la Compagnie (…).

    Sur ce premier point, le doyen a expliqué que M. Charles Patin, jadis l’un de nos docteurs, mais désormais professeur de médecine à Padoue, fut puni voilà quelques années d’une certaine peine, pour une raison qui doit être tue, [160] et a depuis vécu en banni. Il demande maintenant avec insistance la réintégration de son nom sur le tableau et dans les Commentaires de la Faculté, d’où il avait été rayé par arrêt de M. de La Reynie, lieutenant général de la police. M. Charles Patin a depuis obtenu une ordonnance royale enregistrée au Châtelet où le roi, dans sa grande bonté, a voulu qu’il soit rétabli en vertu de son renom, et en reconnaissance ou en raison de sa bonne réputation et de son ancienne honorabilité.

    Toutefois, le doyen n’a mentionné ni lettre ni requête que ledit Patin aurait écrites à la Faculté et jointes à sa demande ; un huissier lui a simplement porté l’ordonnance royale susmentionnée, avec je ne sais quelle supplique rédigée à la va-vite par l’avocat dudit Patin pour plaider sa cause. En outre, j’ai prié Monsieur de La Reynie de bien vouloir me dire ce que nous devrions faire en cette circonstance et s’il lui semblerait bon de réhabiliter Patin, étant donné qu’il avait été lavé de sa condamnation ; mais le très éminent lieutenant général m’a répondu, avec perplexité et plus d’une fois, ne pas savoir clairement si nous devrions ou non le réintégrer dans notre Compagnie, où il était connu, bien qu’il ne lui appartînt pas, disait-il, de dire comment cela se pourrait faire.

    Patin sera réintégré après que la Faculté aura été convoquée trois fois pour en débattre.

    Après avoir écouté ce rapport et y avoir mûrement réfléchi, la Faculté a décidé que le susdit M. Charles Patin ne doit pas être réintégré dans la Compagnie d’où il a été expulsé tant qu’elle ne se sera pas réunie trois fois pour en débattre, comme veut la coutume ; [161] et ainsi le doyen Dieuxivoye en a-t-il conclu].

  • La deuxième mention (pages 477‑478) est datée du 19 octobre suivant, lendemain de la Saint-Luc. Une lettre de Carolus relançait la discussion, mais dans un contexte bien différent de la précédente car venait de paraître la toute première édition des Lettres choisies de son père, tenues pour scandaleuses. [162][185] La Compagnie se montrait moins bienveillante car elle soupçonnait Carolus d’avoir contribué à l’édition de ce livre qui écornait sa bonne réputation.

    […] cum exposuisset Decanus scriptam tandem Facultati a M. Carolo Patin Epistolam a se acceptam fuisset, eaque perlecta constaret ipsum admodum expostulare ut a Facultate in ordinem suum quo a multis annis motus fuerat restitueretur juxta Regis mandatum. […]

    Censet Facultas Patin nomen in catalogum esse restituendum sed sub conditione.

    Facultas censuit primum M. Carolum Patin in ordinem restituendum, nomenque eius in Catalogum asserendum esse, cum ita Rex suo diplomate juberet, non paucis tamen, arbitrantibus id cum cautione faciendum, donec se se purgasset suspicione, qua laborabat, accurante se, literarum patris eius M. Guidonis Patin ad varios volumen editum fuisse, quibus in Religionem, Magnates, Collegas et alios plures passim petulanterque scripta nec citra contumeliam legebantur. […]

    Autographum Epistolæ M. Caroli Patin datæ ad Facultatem. Tum vero privatæ alterius vernaculo sermone ad Decanum scriptæ.

    Clarissimis Excellentissimis et Sapientissimis viris D.D. Decano et Doctoribus Saluberrimæ Faculatis Medicæ Parisiensis salutem plurimam, summamque felicitatem adprecatus Carolus Patinus Eques S. Marci, Doctor Medicus Parisiensis et in archi-lyceo Patavino primarius Chirurgiæ Professor.

    Qui ibis Christianissimum Regium optimumque in me concitaverit, sacra eiusdem Maiestatis authoritate, iustitia et clementia æternum tandem sinere coactum esse audio, Viri clarissimi, Excellentissimi et Sapientissimi. Hinc Musis nostris reddita tranquillitate, quam multorum armorum infelicitas, privatique hominis calumnia abstulerat. Rege jubente, magistratu decernente, is honor mihi affectus est, quem a natalibus ubicumque professus sum, qualemque unum e vestris decebat. Ærumnarum mearum jam fere immemorem valde recreat continua mei in Regem Christianissimum obsequij, summaque erga facultatem saluberrimam pietatis recordatio, quibus certo nihil mihi antiquius cariusque fuit. Regis nostri benevolentiam expertus, æquitatem vestram sollicito, imo et clementiam et amorem, ut omni ornamento omnique decore mihi restituto, sapientissimam Matrem meam saluberrimam scilicet Facultatem vestram, palam et publice quod semper in præcordijs actum est celebrare queam. Desideria mea adimplerevitis, Viri Clarissimi, Excellentissimi Sapientissimi, si dum totus literis incumbo, medicisque rebus, quibus seniota qualibet jactatione nullam vestro nomini fieri patior iniuriam, si inquam me absentem pro presente haberetis, et pro Serenissima Republica Veneta, ne dicam, orbo universo laborantem, tanquam Parisiis degentem solitis sportulis, hononarijsque decoraretis. Easdem per aliquot annos negatas imo postulare repetereque possem ; ne tamen molestior graviorque vobis evadam, omnia illa summæ vestræ prudentiæ committo.

    Ceterum quandiu vita meos reget artus spondeo polliceorque vos omnes, Viri Clarissimi Excellentissimi Sapientissimi, collectim singulatimque honoraturum ; quibus non officia modo mea, sed et obsequia nunquam intermoritura voveo.

    [(…) le doyen a expliqué avoir enfin reçu une lettre de M. Charles Patin à la Faculté et l’a entièrement lue ; elle manifestait son instante volonté d’être réintégré dans le rang d’où nous l’avions exclu voici nombre d’années, et ce conformément à l’amnistie royale.

    La Faculté décide que le nom de Patin soit réintroduit dans le tableau, [135] mais sous condition.

    Primo, puisqu’une ordonnance du roi l’a ainsi prescrit, la Faculté a décidé que M. Charles Patin retrouvera son rang au sein de la Compagnie et que son nom figurera de nouveau sur le tableau. Un nombre non négligeable de docteurs a toutefois jugé que, pour obtenir cette faveur, il veille à s’affranchir du soupçon, qui a couru contre lui et dont il pâtit, d’avoir édité un volume des lettres que son père, M. Guy Patin, a écrites à diverses personnes, où se lisent à l’envi des propos impudents, qui ne sont guère éloignés de l’insulte, contre la religion, les princes, nos collègues et quantité d’autres sujets. (…)

    Copie de la lettre que M. Charles Patin a adressée à la Faculté ; puis de celle qu’il a écrite au doyen, à titre privé et en français.

    « Charles Patin, chevalier de Saint-Marc, docteur en médecine et premier professeur de chirurgie en l’Université de Padoue, adresse ses profondes salutations et souhaite la plus haute félicité à MM. les très sages et éminents doyen et docteurs de la très salubre Faculté de médecine de Paris.

    Quel ibis, [163] très sages, brillants et éminents Messieurs, aura poussé notre si bon roi très-chrétien à agir en ma faveur ? J’apprends que l’autorité de sa majesté sacrée, et son sens de la justice et de la clémence l’ont enfin résolu à m’amnistier définitivement. Nos muses en ont retrouvé la tranquillité que leur avaient arrachée l’infortune de maints combats et la calomnie d’un individu particulier. [164] Sur ordre du roi et sur décision du magistrat, m’a été conféré cet honneur qui m’a partout été reconnu pour mes origines et tel qu’il convient à l’un des vôtres. Le souvenir permanent et puissant de ma déférence envers le roi très-chrétien et de mes devoirs envers la très salubre Faculté, qui sont ce qu’il existe de plus cher et de plus important à mes yeux, a déjà presque effacé celui de mes tourments. Ayant éprouvé la bienveillance de notre roi, je sollicite votre équité, et même votre clémence et votre affection, afin, une fois que j’aurai récupéré mes attributs et ma splendeur, de célébrer ouvertement et publiquement, comme je l’ai toujours fait au fond de mon cœur, ma très sage mère, qui est votre très salubre Faculté. Vous combleriez mes désirs, très sages, brillants et éminents Messieurs, si, tandis que je m’applique entièrement aux lettres et à la médecine, en quoi je ne souffre de faire aucune injure à votre renom par je ne sais quelle répugnante [165] forfanterie, si, dis-je, vous me considériez comme présent quand je suis absent, travaillant au profit de la sérénissime République de Venise, [186] pour ne pas dire au profit du monde tout entier, et si vous me pariez des largesses et des rétributions dont vous avez coutume, comme si j’habitais à Paris. Je pourrais réclamer et revendiquer ces avantages qui m’ont été déniés pendant tant d’années ; mais je m’en remets pour tout cela à votre immense compétence, sans devoir vous importuner plus péniblement et désagréablement pour l’obtenir. [166]

    D’ailleurs, aussi longtemps qu’un souffle de vie m’animera le corps, je garantis et promets d’honorer tous et chacun d’entre vous, très brillants et sages Messieurs, et fais le vœu que jamais ne s’éteignent la soumission et la déférence que je vous dois. » [167]

    « Monsieur,

    J’ai appris avec beaucoup de joie que vous aviez été élevé à la dignité de doyen de la Faculté, et c’est en cette qualité que j’ose vous écrire pour vous demander une protection à l’égard de la lettre que j’écris à notre mère, ladite Faculté. Votre prudence ira bien au-delà de toutes les raisons qui me la font espérer, et je me contenterai présentement de vous offrir les services dont je suis capable, vous assurant que je suis avec respect,
    Monsieur,
    votre très humble et très obéissant serviteur, Charles Patin.
    De Padoue, ce 2 août 1683. »

    Inscriptio autem huius ad Decanum Epistolæ sic se habet [Cette lettre au doyen porte la suscription que voici] : [167]

    « À Monsieur, Monsieur Dieuxivoye,
    docteur et doyen de la Faculté de médecine.
    À Paris. »

  • La Faculté a de nouveau débattu sur la réintégration de Carolus trois ans plus tard, sous le décanat de Claude Puilon, [168][187][188] le 19 octobre 1686 (pages 465‑468).

    Die 19a octobris […]. Dein perlegit Decanus literas a M. Carolo Patin, professore Pataviensi, ad Facultatem missas, quibus in pristina Doctoris Parisiensis iura restitui postulabat, quarum hoc est antigraphum :

    • Clarissimis excellentissimis et sapientissimis viris D.D. Decanus et Doctoribus Saluberrimæ Facultatis Medicæ Parisiensis Salutem plurimam summamque felicitatem adprecatur Carolus Patinus Eques S. Marci, Doctor Medicus Paris. et in Archi-Lycæo Patavino p<rim>arius practicæ extraordin. professor

      Etenim ad tribunal vestrum supplex perfugio, viri clarissimi, excellentissimi et sapientissimi, honorificare meam apud vos restitutionem, quam pro maxima felicitatis parte duco, postulaturus. Existimo veram equidem me illam adepturum simul ac mea iusta vota vobis innotuissent, nec aliud de vestra æquitate solitaque benignitate coniicere poteram. Verum novas mihi tricas ac calumnias parente suscitatas audio, unde ærumnis meis nondum finem obtigisse percipio, ni adversos meos miserandosq; casus autoritate vestrâ sublevare atque compescere dignemini. Mihi præcipue obiicitur, libellum Gallicas Guidonis parentis mei litteras conviciis intertextas exhibentem, a me aut mea opera Francofurti editum ; me itaque initiatorem vel autorem vel divulgatorem, alterutro nomine castigandum, nec ullam saluberrimæ Facultatis gratiam mereri.

      Mihi persuadere non possum hanc ipsius Dæmonis non esse perfidiam, hominum enim subtilitas dicam an malitia huc pertingere non valuit. Sanctè testor me iniuriarum de quibus insimulor nec autorem nec divulgatorem esse. Sufficeret id si qua fides mihi adhiberetur ; sed ultro palam facio, me nusquam eiusdem libelli possessorem fuisse, maximaque cura studuisse, et tandem in manus meas incideret pro duabus horis commendatus. Omnibus rerum mearum gnaris perspectum est me ab hæreditate paterna non litteras, nec libellos nec schedas, ne hilum quidem accepisse : unde æqua mihi perinde convenit criminis confutatio ac agno apud Phædrum, equidem natus non eram exsculpitur tamen inde culpas, omnes præceditur indulgentia, iuri meo aures obstruuntur, perit honos meus. Quis talia fando temperet a lachrymis ? Recordamini, quæso, viri clarissimi, excellentissimi, ac sapientissimi, ut meæ fuisse verecundiæ neminem offendere, sic iustitiæ vestræ non violare hominem, eumque ad desperationem non adigere.

      aliud est quod in me coniici audio, scilicet pro saluberrimæ Faculatis more, mearum esse partium, Thesæos medicæ assertioni præesse. Vestram fidem, viri optimi, ac sapientissimi, An decet non recipere pleno iure valentem quia forte excludendus veniret ? an æternum e consortio vestro removendus sit, quem ob maleferiatorum hominum contumelias abesse iusseratis ? An denique quem ex medicorum parisiensium numero demoveratis, præsidem eumdem nunc esse, secus excludendum iudicare debetis ? Nullus non videt expulsum me præesse non posse, nec me iterum non admittandum esse, quod præsides vices fortasse impleturus non sim. Cætera iuris mei argumenta ne vestram exhauriam patientiam, silentio prætermittam. Non immorabur iam ab omnibus, omnique ævo receptæ excusationi Rex, morbus, carcer, non vos sollicitabo per Regis Christianissimi, et optimi et maximi clementiam : per honores mihi nuper a Serenissime Republica collatos, quibus primaria practicam extraordinariam docendi provincia commissa est ; neque per maiores expectatas : per omnium fere totius Europæ litteratorum me humanissime foventium amorem et decus : per sacram quam colitis phi<losophi>am : per meam denique, cuius estis arbitri, totiusque meæ familiæ tranquillitatem.

      Una mihi erit velut Anchora sacra, quæ nisi me fallit animus, ad eum quem opto felicitatis portum deductum est, et vota mea adimplebit. Vestra implorabo nomina, vestramque iustitiam, ut totus primum apud vos in integrum restituar, dein si præsidis officio tenear, t<an>d<em> vestra beneficentia mihi condonet, ut in tempus commodum prorogetur. Laborum non recuso, nec recusaturus sum ; maiorumque vobis polliceor futuri mei obsequij gloriam, quanta vestra erit imperij benignitas.

      Deus o. m. vos omnes et singulos, viri clarissimi, excellentissimi, et sapientissimi, diu servet incolumes, æternamque gloriam, virtutis vestræ mercedem suo tempore largiatur.

      Scribebam Patavij, Kal. Jun. 1686.

    • Clarissimis, excellentissimis, sapientissimis viris D.D. Decano et Doctoribus Saluberrimæ Facultatis Medicæ Parisiensis Salutem plurimam summamque felicitatem precatur Carolus Patinus eques S. Marci, Doctor Medicus Paris. et in archi-lyceo Patavino Iarius practicæ extr. professor

      Quam paterna concilia geniusque meus matrem dedere, saluberrimam Facultatem medicam Parisiensem, eam a me sancte veneratam fuisse ita asseruere, ut nec verbo, nec opere, nec cogitatione quidem, quidquam contra ipsam aut eius filios collegas meos unquam peccaverim. Cum tamen nil de postulata prioribus meis litteris redintegratione audiam, ad vestrum tribunal supplex, iterum provoco, ut eo mihi iure apud vos uti liceat, quod quisque Parisiensium Medicorum consequitur. Annuite, viri sapientissimi, non minime iustis quam cordatis precibus undis quidem iactati, non tamen submersi, quem divina providentia Regisque Maximi Clementia, contra invidos sui nominis osores tam manifeste protexit. Unum est quod præterea vos rogem, ut habita adversitatum mearum ratione, Quodlibetariæ disputationi, cui pro statutorum more præesse debeo, convenientem temporis periodum tradatis, qua absenti mihi ex Serenissimæ Reipublicæ Venetæ, ut nostis, inservienti, Parisios reduci, et vobis ipsis de vestro benignitate gratias agere liceat.

      Deus opt. max. vos omnes et singulos diu servet incolumes.

      Patavij, 30. august. 1686.

    […] Quod ad negotium M. Caroli Patin ea fuit fere omnium sententia penes esse propinquæ et affines M. Caroli Patina adire illustrissimum urbanæ politiæ proprætorem, ipsum rogaturos ut velit statuere de M. Carolo Patin in ordinem medicum restituendo, cuive illustriss. iudici et sententia decano Facultatis per apparitorem enuncianda erit et sic cum ordine medico conclusit Puylon Decanus.

    [Le 19 octobre (…). Ensuite de quoi, le doyen a lu les deux lettres que M. Charles Patin, professeur de Padoue, a envoyées à la Faculté, en demandant à être rétabli dans ses anciens droits de docteur de Paris ; en suivent les transcriptions.

    • « Charles Patin, chevalier de Saint-Marc, docteur en médecine de Paris et premier professeur de pratique médicale extraordinaire en l’Université de Padoue, adresse toutes ses salutations et souhaite la plus haute félicité à Messieurs les très brillants, éminents et savants doyen et docteurs de la très salubre Faculté de médecine de Paris.

      Me voici qui me réfugie devant votre tribunal pour vous supplier de me réintégrer en votre très brillante, éminente et sage Compagnie. Je tiens cet honneur pour la plus belle partie de mon bonheur et il me semble que cela deviendra une réalité pour moi dès que vous aurez constaté la légitimité de mes souhaits, et su que je ne pouvais attendre aucune autre preuve de votre justice et bienveillance coutumières. Je veux bien sûr parler des tracasseries et calomnies que mon père m’a nouvellement values, et me rends compte que je ne suis pas encore arrivé au bout de mes peines si vous ne trouvez pas bon d’appliquer votre autorité à soulager les déboires qui m’accablent et à y mettre un terme. On m’objecte principalement d’avoir édité ou aidé à faire paraître un petit livre contenant les lettres françaises de mon père, Guy Patin. Comme elles sont entrelardées de médisances, je dois être châtié sans mériter la moindre pitié de la très salubre Faculté si j’en ai été l’instigateur, l’auteur ou le divulgateur.

      Je ne parviens pas à me convaincre que cette perfidie vienne d’un autre que le diable en personne, car la subtilité ou, dirai-je, la malice des hommes est incapable d’atteindre un tel degré. J’atteste solennellement n’avoir été ni l’auteur ni le divulgateur des injures dont on m’accuse injustement. [189] Cela devrait suffire si on accordait quelque foi à ma parole, mais j’affirme en outre n’avoir jamais possédé ce livre, ni l’avoir attentivement lu ; il a seulement fini par me tomber entre les mains pendant deux heures, un jour qu’on me l’avait prêté. Tous ceux qui connaissent ma vie savent bien que je n’ai hérité ni lettres, ni opuscules, ni manuscrits de mon père, ni même la moindre chose qui lui appartînt. La réfutation de mon crime rejoint donc celle de l’agneau dans Phèdre : equidem natus non eram[169][190] L’indulgence efface pourtant les fautes, elle prévaut sur tout, mais les oreilles se bouchent quand il s’agit de mon bon droit, et ma dignité est anéantie. Quis talia fando temperet a lachrymis ? [170][191] Rappelez-vous, je vous prie, très brillants, sages et éminents Messieurs, que, tout comme je me garde bien d’offenser personne, vous devez à votre justice de ne pas violenter un homme ni de le pousser au désespoir.

      J’entends un autre grief contre moi, à savoir que, suivant la règle de la très salubre Faculté, mon devoir est de présider aux thèses qui donnent confèrent les grades médicaux. Votre excellence et votre sagesse m’en soient témoins, Messieurs, est-il convenable, en toute justice, de refuser d’y admettre un homme de valeur parce qu’il pourrait être arrivé qu’on ait un jour dû l’expulser ? Doit-on rayer pour toujours de votre tableau quelqu’un à qui vous avez ordonné de partir en raison d’injures que de malhonnêtes gens ont proférées contre lui ? Enfin, sortirez-vous du nombre des médecins de Paris celui qui veut présider, mais qui devrait en conséquence être exclu de leur Compagnie ? Nul n’est sans voir qu’ayant été rejeté, je suis dans l’incapacité de présider, et que je pourrai le faire tant que je n’aurai pas été réintégré. Pour ne pas venir à bout de votre patience, je passerai sous silence les autres preuves de mon bon droit : je ne reviendrai pas sur l’excuse que tous ont déjà entendue à maintes reprises, le roi, la maladie, la prison ; je ne chercherai pas à vous convaincre en invoquant la clémence du roi très-chrétien et de Dieu tout-puissant, ni les titres de noblesse dont la sérénissime République m’a récemment honoré, auxquels a été jointe la première chaire de pratique extraordinaire, ni les grandes choses qui m’attendent encore, ni l’affection et la gloire de tous les lettrés de presque toute l’Europe qui me comblent si aimablement de leurs faveurs, ni la sainte philosophie que vous cultivez, ni enfin mon apaisement et celui de toute ma famille, dont vous êtes les arbitres.

      Une seule chose tient pour moi lieu d’ancre sacrée, [171] si le courage ne m’abandonne pas, c’est de parvenir au port de félicité que je souhaite atteindre et qui comblera mes vœux. J’implore vos personnes et votre justice pour d’abord être tout entier rétabli parmi vous, ensuite pour obtenir le droit de présider, et enfin pour jouir de votre bienfaisance en vue d’être prolongé aussi longtemps que vous le jugerez utile. Je ne refuse pas la difficulté et ne la refuserai pas ; et par-dessus tout, je vous promets la gloire de ma future soumission tant que durera votre bienveillance à me gouverner.

      Puisse Dieu tout-puissant conserver longtemps tous et chacun d’entre vous en bonne santé, très distingués, éminents et sages Messieurs, et vous dispenser généreusement, le moment venu, la gloire éternelle en récompense de vos vertus.

      De Padoue, le 1er juin 1686. »

    • « Charles Patin, chevalier de Saint-Marc, docteur en médecine de Paris et premier professeur de pratique médicale extraordinaire en l’Université de Padoue, adresse toutes ses salutations et souhaite la plus haute félicité à Messieurs les très brillants, éminents et sages doyen et docteurs de la très salubre Faculté de médecine de Paris.

      Les conseils de mon père et mon propre génie m’ont donné une mère, la très salubre Faculté de médecine de Paris. Ils m’ont disposé à la vénérer si religieusement que jamais je n’ai fauté en quelque manière que ce soit, ni en parole, ni en action, ni même en pensée, contre elle ou contre ses fils, mes chers collègues. Sans réponse à ma précédente lettre, qui vous demandait ma réintégration, j’en appelle de nouveau à votre tribunal en suppliant qu’il me soit légitimement permis de servir à vos côtés, qui est ce que recherche tout docteur de Paris. Donnez, éminents et sages Messieurs, une suite à mes prières, qui ne sont pas moins justes que raisonnables, de n’être pas jeté dans les eaux, puis m’y noyer, moi que la divine Providence et la clémence de notre grand roi ont si manifestement protégé contre la haine de ceux qui sont jaloux de mon nom. La seule faveur que je vous prie de m’accorder est de prendre mes contraintes en compte et de m’accorder un délai pour cette présidence d’une thèse quodlibétaire que je dois assurer, [192] conformément aux statuts : [193] je vous saurais gré de cette faveur qui me permettra de venir à Paris en suspendant la charge que j’assure, comme vous savez, au service de la sérénissime République de Venise.

      Puisse Dieu tout-puissant conserver longtemps tous et chacun d’entre vous en bonne santé.

      De Padoue, le 30e d’août 1686. »

    (…) Pour l’affaire de M. Charles Patin, presque tous ont été d’avis qu’il appartient à ses parents et à ses amis d’aller voir le très illustre lieutenant général de police pour le prier de bien vouloir statuer sur la réintégration de M. Charles Patin au sein de la Compagnie des médecins. Un huissier signifiera ensuite au doyen de la Faculté la sentence de ce très illustre juge ; et ainsi le doyen Puilon en a-t-il conclu].

  • Le quatrième et ultime débat sur la question eut lieu à la toute fin du décanat de Puilon, lors de l’assemblée du 30 octobre 1686, pendant que les électeurs du nouveau doyen, qui allait être Pierre Perreau, [194][195] s’étaient retirés dans la chapelle [196] (page 470) :

    In ea temporis mora decanus diplomata Regia palam legit quibus M. Carolus Patin Pataviensis professor in bonam famam restitutus fuit. Quia vero superiori decanatu M. Bertini Dieuxivoye multa super hac re habita fuerunt comitia, quibus admissus fuerat in Facultatem, modo prælo datarum epistolarum quibus parens aliquos ex nostris mendacioribus verbis violare videbitur, suspicionem dilueret. Cum autem superioribus comitijs lectæ fuerant a Decano litteræ a M. Carolo Patin professore Pataviensi ad Facultatem scriptæ quibus omnem quæ aliquorum animis iam penitus insedebat suspicionem abunde expurgabat, his cæterisque momentis ad id negotij pertinentibus attente perpensis, Facultas censuit M. Carolum Patin Professorem Pataviensem in Doctorum Parisiensium numerum restituendum esse et in omnia iura, titulos, emolumentos singulasque omnino doctorales dotes, modo suo ordine pro vi statutorum, actum quodlibetarium moderatur ; et sic conclusit Puylon Decanus.

    [Tandis que nous attendions leur retour, le doyen a lu à haute voix l’ordonnance royale qui a rétabli M. Charles Patin, professeur de Padoue, en sa bonne réputation. [147] Il a été rappelé que (1), lors du précédent décanat de M. Bertin Dieuxivoye, plusieurs assemblées ont débattu sur cette question, admettant qu’il soit réintégré pourvu qu’il s’absolve du soupçon d’avoir fait imprimer les lettres où on a vu son père outrager certains des nôtres par des propos fort mensongers, et que (2), lors de nos dernières assemblées, le doyen a donné lecture de lettres que M. Charles Patin, professeur de Padoue, a écrites à la Faculté, où il s’affranchissait suffisamment de tous les soupçons qui pouvaient encore habiter les esprits de certains. Après avoir attentivement pesé ces points, et d’autres qui touchent à cette affaire, la Faculté a décidé que M. Charles Patin, professeur de Padoue, doit retrouver son rang parmi les docteurs de Paris, ainsi que tous les droits, titres, émoluments et l’intégrité des privilèges qui sont attachés à ce doctorat, pourvu qu’à son tour ordinaire, suivant les statuts en vigueur, il préside une thèse quodlibétaire ; et ainsi le doyen Puilon en a-t-il conclu].

Jamais Charles Patin ne revint à Paris pour satisfaire la demande de la Faculté. Il ne retrouva donc pas la place qu’il lui était permis d’occuper de nouveau sur ses bancs. [172]

Mauvaise santé, mort

Né à Paris le 23 février 1633, Carolus mourut à Padoue le 23 octobre 1693 sans avoir remis le pied en France.

L’Uppsala universitetsbibliotek conserve un curieux mémoire manuscrit, où un étudiant anonyme, germanophone et piètre latiniste, mais fin observateur médical, a livré un saisissant portrait de Charles Patin, pris sur le vif, à l’âge de 52 ans. [173]

Nota de Clarissimi Viri D.D. Caroli Patini, Eq. D. Marci, etc. constitutione, etc.

  1. Iam anno 1685 quo per 8 menses ipsius tam privatus, quam publicus auditor fui, observavi, quod nisi necessitas urgebat, contra morem gentis, raro in publicum prodierit, sed post tot itinerum labores, sedentariam vitam elegerit.

  2. Toto die Musis litabat, parum temporis epulis dabat. Itaque cibum potumque pro more gentis avide sumebat : de eorum qualitatibus et quantitate, ut audivi, haud adeo semper solicitus.

  3. Cæterum in omnibus actionibus, loquela, gestibus, gravis, nec tumultuarius.

  4. Erat blæsus, et quodammodo anhelosus ; statura longa, oculis cæsiis.

  5. Corpus amplum et fartum, non tam obesitatem quam distensionem cachecticam (dass er nur also aufgeblaasen) notabat.

  6. Colore enim faciei manuumque sublucidus erat.

  7. Exscreatio sputi viscidi jam tum ipsi haud rara.

  8. Ut erat facetus, poligamia se partes tenere, sæpius jocabatur, id est, se magis Musarum quam Veneris illecebris mentem semper dedisse. Erat enim tantum, si recte reminiscor, duarum filiarum, et quidem, quod undique innotuit, doctissimarum parens.

  9. Ex quibus omnibus facile collegi potest, quod abundans phlegma in corpore suo primas tenuerit.

  10. De Viri famigeratissimi propensionibus ac indole, plura suppeditare poterit, propriæ vitæ descriptio, in suo Lyceo Patavino. Cujus exemplar, ex liberalitate clarissimi auctoris, hac die mihi non ad manus est.

[Note sur la complexion, etc. du très distigué M. Charles Patin, chevalier de Saint-Marc, etc.

  1. Durant les huit mois de l’année 1685 où je fus son élève, tant en privé qu’à la Faculté, j’ai observé que, contrairement à l’habitude des Français, il se montrait peu en public, sauf nécessité pressante ; après avoir tant voyagé, il avait choisi une vie sédentaire.

  2. Il consacrait toute sa journée aux études, accordant peu de temps aux festivités. Comme font les Français, il mangeait et buvait avec avidité, sans trop se soucier de la qualité et quantité de ce qu’il ingurgitait.

  3. Autrement, en tout ses comportements, discours ou mimiques, il était grave et lent.

  4. Bègue et avec en quelque façon le souffle court, il était de grande taille et avait les yeux bleus.

  5. Il avait le corps volumineux et bouffi, ce qui résultait moins d’une obésité que d’une distension cachectique (dass er nur aufgeblaasen). [174]

  6. Ses mains et son visage avaient un teint cireux.

  7. Il avait assez souvent des crachats visqueux.

  8. Bien qu’il fût séduisant, il se tenait à l’écart des aventures galantes, disant toujours en plaisantant qu’il avait l’esprit plus occupé par les charmes des Muses que par ceux de Vénus. En effet, si je me rappelle bien, il était seulement père de deux filles, dont il vantait partout la très grande érudition. [175][197][198]

  9. De tout cela, on peut aisément déduire qu’il avait surtout le corps imprégné de flegme. [176][199][200]

  10. Dans son Lyceum Patavinum, où cet homme très célébré a écrit son autobiographie, [143] on pourra puiser quantité d’autres détails sur ses penchants et sur son caractère. Il m’en a lui-même généreusement donné un exemplaire, mais je ne l’ai plus aujourd’hui].


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe. Déboires de Carolus

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(Consulté le 16.10.2019)