L. 226.  >
À Charles Spon,
le 3 mai 1650

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Monsieur, [a][1]

J’écrivis mardi 12e d’avril à M. Ravaud [2] pour lui donner avis que j’avais reçu sa balle de livres et pour le remercier du beau Sennertus [3] qui y était tout relié ; et par la même voie, je vous envoyai une lettre datée du même jour, qui est la cinquième en nombre sans que j’en aie eu aucune des vôtres. Maintenant voici la sixième que je vous apprête en espérant toujours que me ferez le bien quelque jour de me consoler de quelqu’une des vôtres, qui est ce que je souhaite de tout mon cœur ; et en cette attente d’une chose qui m’est si agréable, je ne lairrai point de vous écrire et continuerai comme par ci-devant jusqu’à ce que j’aie appris que mesdites lettres vous déplaisent, ou bien que vous soyez en tel état qu’il ne faille plus vous écrire ; quod utinam absit in multos annos ab utroque nostrum[1] Prenez donc la peine de m’écrire un petit mot, et me mandez quelque chose de votre santé et si avez reçu toutes mes lettres. Ne me dites point pourquoi vous avez été si longtemps sans m’écrire, mais écrivez-moi seulement de votre santé et de celle de toute votre famille, quia amore langueo ; [2] et en cas que ne vouliez plus que je vous écrive, faites-moi le bien de m’en mander la raison afin que je m’en retienne à l’avenir si je juge que vos raisons soient bonnes, et en cas que je le puisse faire et obtenir cela de moi-même ; mais au moins, sachez et tenez pour très certain que je suis en un tel deuil de n’avoir plus de vos nouvelles que jamais la tyrannie du Mazarin, [4] la colère de la reine, [5] la guerre du prince de Condé, [6] le siège de Paris et les menaces des partisans, même la peur de mourir de faim durant le siège de Paris, ne m’ont pas ôté le repos de la nuit et la tranquillité de l’esprit comme a fait la privation de vos lettres ; laquelle je crois être inexcusable de votre part si vous n’avez quelques fortes raisons, mais il faut qu’elles soient bien fortes, et même plus fortes que l’armée que le Mazarin destine à prendre Bellegarde [7] et que le canon que M. de Vendôme [8] y fait mener. [3] Souvenez-vous donc de m’écrire et de me mander quelque chose qui me console tandis que j’ai le cœur tout dolent (non pas de la passion de notre Seigneur, que les évangélistes disent être arrivée cette semaine, [4] puisque c’était une chose toute mystérieuse, laquelle devait arriver pour la rédemption du genre humain et qui avait été prédite par les prophètes ; je ne m’en mets pas en peine, mais bien fort je suis travaillé) de ne plus recevoir de vos lettres et apprendre de vos nouvelles. Pourrait-ce être que je serais disgracié ? Je ne le crois point, nam quid feci ego, quidve sum loquutus ? Neque enim peccavi cogitatione, verbo aut opere[5] Vous voyez que je suis tout prêt d’en aller à confesse, mais je n’aurais rien à dire à cet homme qui a deux chemises ; [6] et je ferais folie, pour un homme bon ménager tel que je suis, d’y aller perdre deux choses fort précieuses, mon temps et mon argent, que la plupart du monde a coutume de fort mal employer en de tels rencontres[9] Écrivez-moi donc et me mandez comment vous vous portez, et de notre bon ami M. Gras, [10] ut valet, ut meminit nostri ; [7] ce qui se fait à Lyon de livres nouveaux et quelles nouvelles vous avez de Rome, entre autres du cardinal Theodoli [11] qui s’y mourait il y a 15 jours, ex antiqua et invetera syphilide[8][12] Si vous ne me voulez écrire de cela, écrivez-moi tout ce qu’il vous plaira : bénédiction, malédiction, injure ou bonnes grâces, modo agnoscam manum et amicum, perinde mihi erit[9]

Ce 13e d’avril. Voilà M. Huguetan [13] l’avocat qui vient de me visiter, qui m’a chargé de vous faire ses baisemains et qui vous honore bien fort (le voilà assis auprès de moi, qui lit la requête que les partisans ont présentée au roi pour être remboursés de leurs prêts depuis sept ans). C’est lui qui m’apprend que le médecin de la reine de Suède, M. Du Rietz, [14] est parti ce matin pour s’y en retourner. Je ne le verrai donc point ; j’en ai regret, mais je n’y saurais que faire. Tout au pis aller, j’aimerais mieux recevoir une de vos lettres que de l’avoir vu. Puisqu’il s’en est allé, Dieu le conduise. [10] Il m’apprend aussi que M. Morus, [15] ministre de Middelbourg, [16] a fait une déclamation latine en l’honneur de Calvin, [17] intitulée Calvinus[11] J’aime fort l’objet de la harangue, et son auteur aussi. Je vous prie de m’en faire recouvrer un s’il y a moyen, j’en paierai tout ce qu’il vous plaira. Depuis l’an 1618 que je lus l’éloge de Calvin, fait par Papire Masson, [12][18] j’ai toujours admiré l’esprit de ce personnage qui, miro quodam modo[13][19] s’est fait admirer par tout le monde, par son bel esprit et par le crédit qu’il s’est acquis en l’Europe. Je ne regarde pas à ce qu’en disent les moines, hominum genus bonis omnibus inimicum[14][20]

Ce 13e d’avril. Mme la Princesse la mère [21] a eu commandement de sortir de Chantilly [22] et de se retirer en Berry. Mme la Princesse la femme, [23] laquelle y était aussi, s’en est dérobée la nuit avec son fils [24] qu’elle a enlevé, et l’on ne sait où elle est allée ; elle passa par Paris à quatre heures du matin. [15] Bellegarde a parlementé et a promis de se rendre le mercredi 20e d’avril, s’ils n’étaient secourus ; il y a des otages donnés de part et d’autre. [3]

Mais à propos, je me souviens fort bien de vous avoir envoyé par ci-devant mon portrait en huile [25] selon que m’aviez fait l’honneur de le désirer, mais ce n’a été qu’à la charge que vous me traiteriez de même et que me feriez la faveur de m’envoyer le vôtre. Je vous somme de votre promesse et vous prie de me l’envoyer afin que je m’adresse à lui quand vous manquerez de m’écrire, comme vous avez fait depuis deux mois.

Quand Bellegarde sera entre les mains du roi, le dessein de la cour est de revenir à Paris par Troyes. [16][26] M. Bourdelot, [27] notre médecin qui est précepteur du duc d’Enghien, s’est sauvé avec lui ; on ne sait point encore où ils sont allés. J’ai vu entre les mains d’un de mes amis une lettre de M. de La Mothe Le Vayer [28] par laquelle il mande que le dessein du voyage de Lyon est rompu et que la reine veut revenir à Paris dès que les affaires de Bourgogne seront réglées. C’est qu’elle a besoin d’argent, et qu’elle n’en peut guère trouver plus commodément qu’à Paris, pour faire la campagne prochaine.

Ce 16e d’avril. Aujourd’hui veille de Pâques, M. Huguetan l’avocat m’est venu voir. Nous avons été quelques heures ensemble à nous entretenir. C’est un honnête homme et bien savant. Ho qu’il sait et qu’il raconte bien de belles et bonnes choses ! Si j’avais le moyen de l’avoir souvent avec moi, il me semble que j’y apprendrais beaucoup et que j’amenderais bien mon ignorance d’une si bonne et si docte conversation. Comme nous étions ensemble, M. Naudé [29] y est survenu. N’avais-je pas deux honnêtes hommes avec moi ? et néanmoins je n’étais point content, car c’était l’heure que l’on portait les lettres de Lyon et que j’attendais de vos lettres, que je n’ai point reçues ; quo vero Deorum istam perfidiam patiante, certe nescio[17] Je ne laisse point d’attendre et attendrai tant qu’il vous plaira ce commis de la poste de Lyon, mais je l’attends aussi impatiemment que les créanciers du roi d’Espagne [30] ont coutume d’attendre la flotte afin d’être remboursés par ce moyen de leurs avances.

Ce 20e d’avril. On dit ici que le roi doit entrer dans Bellegarde le 21e d’avril, [3] qu’il doit partir de Bourgogne pour revenir de deçà le 22e et que huit jours après il sera ici.

J’ai mis ici dans votre paquet un livre qui est enfin achevé, c’est le deuxième tome de la Géographie du P. Briet. [18][31] Il y a deux ans entiers qu’il est commencé, les graveurs et les imprimeurs [32] en taille-douce ont été causes de cette longueur, aussi bien que la guerre de Paris. Celui-ci est deux fois plus gros que le premier, que je vous ai par ci-devant envoyé, et contient le reste de l’Europe. Son troisième tome est achevé et tout prêt d’être mis sur la presse, mais de peur que les graveurs ne traitent ce troisième tome comme ils ont fait le second, il ne veut point que l’on en imprime rien que les deux tiers des planches ne soient gravées ; et puis il donnera sa copie à mettre sur la presse. Ce troisième tome qui reste à imprimer doit être gros et contiendra l’Afrique, l’Asie et l’Amérique.

M. Du Prat [33] m’a fait l’honneur de me visiter aujourd’hui, qui m’a dit que bientôt on commencera à Lyon l’impression de deux opuscules de M. Gassendi, [34] savoir La Vie de Tycho Brahe [35] et celle de Galileo Galilei. [19][36] Notre M. Riolan [37] ne fait encore rien imprimer, d’autant que son procès n’est point encore fini. [20]

Je viens de recevoir une lettre de Hollande, laquelle m’apprend que l’on y vend le livre de M. de Saumaise [38] en hollandais. [21] On y a pareillement imprimé quelque chose de nos troubles des ans 1648 et 1649, mais je pense que ce ne sont que nos relations de deçà. Il y a aussi le nouveau Totius Geographiæ compendium, cum Italiæ, Galliæ et Hispanæ descriptione, en 2 vol., mais je ne sais si c’est un in‑8o, ni de quel auteur. [22] On parle ici d’une trêve avec les Espagnols et d’une Chambre de justice [39] contre les partisans. M. Seguin, [40] premier médecin de la reine, a vendu sa charge de médecin ordinaire du roi, qu’il avait depuis sept ans achetée de M. Guillemeau [41] 50 000 livres, à M. Cureau de La Chambre, [42] médecin de M. le chancelier Séguier, [43] qui en a donné 22 000 écus[23] C’est bien de l’argent, vu que cette saison les gages des officiers du roi ne sont point payés. M. Des Gorris [44] a aussi vendu la sienne 14 000 francs à M. Castel, médecin du maréchal de Gramont. [24][45][46]

Ce 24e d’avril. On dit que la reine fera diligence de revenir de Bourgogne à Paris à cause d’une certaine requête que quelques-uns veulent présenter au Parlement pour les trois princes, ce que le Mazarin veut empêcher pour son plus grand bien ; et a raison d’y penser, lupum enim tenet auribus[25] Puisqu’il les a fait mettre là-dedans, il faut qu’il emploie tout son crédit à les y faire conserver ; autrement, il aurait de la peine à éviter le malheur de son compatriote le maréchal d’Ancre, [47] qui fut tué par commandement du roi il y a aujourd’hui 33 ans ; ce qui ne serait point malaisé à trois princes, vu que le Mazarin est encore plus haï que jamais. Il est vrai qu’il s’est assuré par cet emprisonnement, et s’est paré contre la force d’un puissant et redoutable ennemi, mais il n’a point fait d’amis depuis ce temps-là et ne s’est obligé personne. C’est pourquoi il a toujours à se garder de part et d’autre, et à empêcher, s’il le peut faire, que tant d’ennemis qui lui restent ne s’allient ensemble pour le perdre ; ce qu’il est néanmoins en danger de voir arriver devant l’hiver prochain.

Je pense vous avoir par ci-devant parlé d’un certain Machon [48] qui fit amende honorable [49] ici l’an passé pour avoir fait des faux sceaux. Il était archidiacre de Toul [50] et avait quelques autres bénéfices qui ont été confisqués et perdus pour lui. Redactus ad incitas, et ad desperationem rerum suarum[26] voyant qu’il avait tout perdu, il a eu envie de se venger de M. le chancelier Séguier, duquel il était domestique et auquel il a l’obligation de n’avoir point été pendu pour son crime. Il avait fait un livre et un factum. Ce factum étant sur la presse, a été saisi et arrêté par le lieutenant civil [51] qui a des surveillants à tout ce qui s’imprime en cette ville. C’était une requête qu’il présentait au Parlement, par laquelle il se voulait et prétendait justifier des accusations de l’an passé, désirant qu’on lui rendît ses bénéfices et qu’il fût remis en son honneur comme un innocent (fourré de malice). Le livre contenait l’histoire de tout ce qui s’est passé dans Paris ès années 1648 et 1649. Il y avait entre autres un chapitre où il appelait les barricades [52] grand mystère et ouvrage de Dieu, il y en avait un autre fort rude et très satirique contre M. le chancelier S. ; mais le tout ayant été découvert, M. le lieutenant criminel [53] l’a arrêté prisonnier et l’a mis dans le Châtelet, [54] où il est pour longtemps si M. le chancelier S. n’a encore un coup de pitié pour lui. [27]

Mais tandis que je ramasse de la matière à vous emplir cette lettre et depuis que je vous l’ai commencée, il est arrivé plusieurs ordinaires de Lyon sans que j’aie reçu rien de votre part. Certe non sum de prosapia prophetarum : Davus sum, non Œdipus ; [28][55][56][57] je ne sais d’où vient cette froideur vôtre, à quel jeu ai-je perdu vos bonnes grâces ? Quid feci ego, quidve sum loquutus ? imo quid non feci ? [29] Mettez-moi, je vous prie hors de peine. Eripe me his invicte malis : da, porrige dextram[30][58] Ayez pitié d’un homme qui languit et qui accourt impatiemment à la maison pour voir si l’ordinaire ou commis de la poste n’y aura point apporté de vos lettres. J’enrage que je ne sais pourquoi vous ne m’écrivez plus comme vous m’avez fait l’honneur par ci-devant depuis tantôt huit ans que m’avez honoré de votre amitié, pour laquelle mériter, si je n’ai fait ce que je devais, au moins je puis vous assurer d’y avoir fait tout ce que j’ai pu. Pensez donc à moi et me mettez hors de peine, je vous prie.

Aujourd’hui le 27e d’avril, Mme la Princesse la mère s’est trouvée à la porte de la Grand’Chambre dès cinq heures du matin et a présenté requête aux conseillers entrants afin de la faire rapporter en la Grand’Chambre. Un maître des requêtes a refusé de s’en charger, disant qu’il n’avait point droit de rapporter. Un conseiller nommé, [31][59] homme vicieux et grand mazarin, n’a point voulu s’en charger, disant qu’il la fallait mettre entre les mains du doyen de la Cour. Un troisième est venu qui s’en est chargé, homme d’honneur et de courage, hardi et adroit, et bon frondeur, nommé M. Deslandes-Payen. [60] Cette requête de Mme la Princesse contient trois chefs, dont le premier est pour M. le Prince son fils, le second pour le prince de Conti, [61] le troisième contre le Mazarin, duquel elle se déclare l’accusatrice pour quatre chefs et pour la sûreté de sa personne à elle-même, désirant que le Parlement lui en donne l’assurance et protection. Le Parlement assemblé, c’est-à-dire la Grand’Chambre, l’Édit [62] et la Tournelle [63] ont remis au retour du roi [64] à délibérer sur les deux premiers articles. Sur le troisième, le Parlement lui a donné protection et promis assurance de sa personne ; et à tout cela en a fait avertir en même instant M. le duc d’Orléans, [65] qui a aussitôt mandé son Conseil pour délibérer sur tout cela. [32] On dit à tout cela que le roi est parti de Dijon [66] pour venir en deçà, qu’il doit passer à Troyes et delà à Paris, mais le Mazarin l’empêchera s’il peut ; au moins croit-on ici qu’il n’osera y entrer, tant il est faquin. D’autres disent qu’il ne doit pas y venir. Peut-être que la reine, qui l’aime si tendrement, trouvera quelque expédient à toutes ces difficultés afin de l’en délivrer.

Le vendredi 29e d’avril, M. le duc d’Orléans a été au Parlement et a fait délibérer sur la première demande de Mme la Princesse. L’avis que lui-même a proposé à la Cour a été suivi, savoir qu’elle obéisse au commandement, qu’elle a par ci-devant reçu de la reine, d’être hors de Paris ; qu’elle s’y retire jusqu’au retour du roi, qui sera en bref. On ne sait si elle y obéira. [33] Quelques marchands et autres gens du peuple ont crié contre elle tout haut dans le Palais, qu’elle et son fils, le prince de Condé, étaient causes du siège de Paris, qu’il leur avait fait manger du pain bien cher [67] et que pour expier cette faute, il fallait qu’il fût encore 20 ans en prison ; ce qui n’a pas fort consolé ladite princesse, laquelle espérait beaucoup en la faveur du premier président et qui pour cet effet, en a reçu reproche et réprimande dudit duc d’Orléans, lequel ne peut voir de bon œil ceux qui voudraient pouvoir favoriser ledit prince, lui-même faisant le triumvirat avec la reine et le Mazarin qui ont fait ce célèbre emprisonnement ; et y a toute apparence qu’à moins d’un grand besoin de bons capitaines ou d’une grande force, [34] qui est encore à naître, le prince de Condé sera encore longtemps là-dedans ; au moins est-il tout vraisemblable que le triumvirat qui l’y a fait mettre ne l’en tirera jamais. Si Bellegarde eût résisté, les amis du prince eussent pu en quelque façon espérer quelque chose pour lui, soit par quelque intelligence avec l’Espagnol, comme voulait faire le maréchal de Turenne, [35][68] ou par quelque révolte dans les provinces éloignées, comme la Provence, [69] Bordeaux [70] et le Poitou, où il y en avait des commencements ; mais Dieu merci, tout cela étant renversé et pacifié, l’on ne peut point espérer que le parti de ce prince se puisse révéler si tôt. Il a vécu de telle sorte qu’il a toujours fait plusieurs ennemis et nuls amis (si ce n’est peut-être les jésuites et quelque maquereau) ; de sorte qu’il faut aujourd’hui qu’il souffre pour sa tyrannie, luatque pœnas suæ imprudentiæ[36] J’ai céans un petit paquet pour vous envoyer que M. Du Prat m’a délivré par votre ordre. Je l’enfermerai bientôt dans le mien que j’ai dessein de vous envoyer, mais il ne partira point d’ici que je n’aie reçu de vos lettres, afin que par icelles j’apprenne au vrai si vous êtes encore au nombre des vivants ; dont je doute bien fort, vu qu’il y a deux mois et demi que je n’ai reçu aucune lettre de vous pour réponse à cinq de mes lettres que je vous ai envoyées par voies sûres depuis ce temps-là.

On nous avait par ci-devant assurés que l’auteur du Mercure italien était mort, savoir Vittorio Siri, [71] mais la nouvelle en est fausse car il est en cette ville depuis quelques jours. [37] Il vient pour y être payé de la pension que M. le duc d’Orléans lui avait fait donner il y a quelques années. Tels paiements sont dorénavant fort rares à cause de la rareté de l’argent et des finances du roi. La reine de Pologne [72] est grosse d’environ cinq mois. Comme c’est son premier enfant, elle a peur de mourir à l’accouchement, c’est pourquoi ne se voulant point fier à aucune sage-femme [73] de Pologne, elle a envoyé quérir à Paris un chirurgien adroit, entendu et expérimenté, peritum in arte obstetricandi[38] lequel est parti d’ici depuis trois jours, auquel elle donne 1 000 écus tous les mois jusqu’à ce qu’elle l’ait remis et renvoyé à Paris. Il s’appelle Boucher [74] et est gendre d’un autre nommé La Cuisse [75] qui est fort entendu à ce métier d’accoucher les femmes. [39]

Il court ici un libelle in‑4o intitulé Factum pour les princes, il y a 48 pages sur du papier fin ; il est fort pour leur défense, contre le Mazarin. Je pense que ce sont les officiers et domestiques de M. le prince de Condé qui l’ont fait imprimer car j’apprends que ce sont eux qui le distribuent. [40] Je l’ai tout lu et le trouve fort beau, je vous en souhaite une copie. On nous fait ici peur de la guerre, on nous menace de l’Archiduc Léopold [76] par la Picardie et du maréchal de Turenne par la Champagne. Il a envoyé une lettre à la reine par laquelle il lui déclare la guerre. Son armée est de 12 000 hommes, Espagnols, Allemands, Suisses et Français, sans ce qu’elle pourra grossir, quand il sera quelque peu avancé, du grand nombre de mécontents qui sont en France. M. d’Émery, [77] le surintendant, est fort malade. Le bruit court qu’il est mort, combien qu’il vive encore, mais il n’ira plus guère loin : il est hydropique confirmé, [78] il est tout fondu et décharné, et tousse fort. S’il n’est guéri, ce n’est point faute d’avoir bien pris de l’antimoine [79] du premier médecin, [41][80] de son opium [81] préparé et autres telles drogues. Il a été visité par son curé et admonesté à mourir, il a aussi été confessé par un jésuite nommé le P. Maréchal [82] (qui est un Bourguignon que je connais), mais personne ne m’a encore dit qu’il ait fait restitution à aucun de tant d’argent qu’il a volé à tant de monde par toute la France. M. de Guitaut, [83] qui est à Saumur, [84] envoie ce qu’il avait de troupes à M. de La Meilleraye, [85] qui est en Poitou, pour résister à M. de La Rochefoucauld. [42][86] Il y a aussi grande apparence de désordre en Guyenne, [87] et en Provence aussi. Le roi, la reine, le Mazarin et leur suite arrivèrent hier ici, 2d de mai, à six heures du soir par la rue de Saint-Antoine. [88] M. le garde des sceaux [89] régala Son Éminence d’un superbe festin à six services. On nous menace ici de trois puissants ennemis, savoir de l’Archiduc Léopold, du duc de Lorraine [90] et du maréchal de Turenne, qui doivent attaquer la France par divers endroits. Nouvelle arriva hier que les Espagnols ont assiégé La Bassée [91] en Flandres et qu’après l’avoir prise, [43] ils marcheront en deçà. Le Poitou est pareillement menacé d’un grand orage à cause de MM. de La Trémoille, [44][92] de La Rochefoucauld, de M. de Bouillon-Sedan, [93] frère du maréchal de Turenne, de MM. de La Force, [45][94][95] de M. de Saint-Simon, [96] gouverneur de Blaye, [46][97] et autres malcontents qui veulent remuer, auxquels M. de La Meilleraye a ordre de résister par commandement du roi et avec quelques troupes qu’on lui envoie. Mais enfin, je finis cette sixième lettre que je vous envoie en attendant des vôtres, que j’attends il y a tantôt trois mois sans en avoir eu aucune. Je souhaite que soyez, vous et votre famille, en bonne santé et que je sois aussi en vos bonnes grâces puisque, quoi qu’il en soit, je serai toute ma vie, velis nolis, aliter enim perfectæ amicitiæ sacra non constant[47] votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi au soir, 3e de mai 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 3 mai 1650

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(Consulté le 19.08.2019)