L. 227.  >
À Charles Spon,
le 6 mai 1650

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Monsieur, [a][1]

Je ne fus jamais si empêché comme j’ai été dans l’attente de vos lettres. Non solum mihi nervos restituisti, sed etiam animam reddidisti : [1] j’ai enfin reçu la vôtre datée du 12e d’avril, laquelle m’a consolé véritablement bien fort. Mais néanmoins elle m’a laissé en peine, d’autant que je ne l’ai reçue que le mercredi 4e de mai, combien qu’elle soit datée du mardi 12e d’avril ; j’ai peur de quelque friponnerie du côté des commis de la poste ; joint aussi qu’elle a été décachetée, et votre cachet tout changé et effacé, et que je ne l’ai reçue que trois semaines après sa date. [2] Mais je vous en ai écrit encore une autre, savoir une cinquième, ce même 12e d’avril, laquelle j’enfermai dans celle de M. Ravaud, et ainsi je ne doute point que ne l’ayez reçue. Maintenant je vous envoie la sixième, datée du 3e de mai que je n’envoyai point ce même jour : un scrupule me retint qui me fit croire qu’il valait mieux ne la pas envoyer, ne quid humanitus tibi contigisset[2] de laquelle seule appréhension j’étais merveilleusement affligé ; maintenant je vous l’envoie, cum mihi certo constet te vivere[3] afin que vous sachiez ce qui s’est passé durant ce temps-là ; et celle-ci présente que j’écris sera la septième. Pour celle que n’avez point reçue, que j’avais délivrée à M. Bachelier, [4][3] il l’a enfermée dans son paquet qu’il a envoyé à M. Ranvier, [4] marchand de Lyon, rue de Flandres, près ou devant la poste. Prenez la peine de vous en informer, je m’étonne comment vous ne l’avez reçue. Je l’estimais la plus assurée et peut-être qu’elle ne sera point perdue ; sic voveo, sic opto[5]

Le livre français de M. de Saumaise [5] est sur la presse, in‑4o de gros romain ; mais il va fort lentement, l’auteur l’a augmenté en le traduisant. Les Mémoires de M. de Sully [6] et ceux de M. de Rohan, [7] son gendre, sont fort différents en temps, en matière et en style. Les Mémoires historiques du ministère du cardinal de Richelieu [8] font un in‑fo d’environ 200 feuilles qui ne contient que des flatteries au cardinal de Richelieu, depuis 1624 jusqu’en 1633. On disait qu’il serait brûlé de la main du bourreau par arrêt qui n’a pas été rendu. Je pense que c’est qu’ils l’ont négligé, en quoi ils ont mieux fait. Il est de ces livres comme des injures : si irascare agnita videntur, spreta exolescunt[6][9] Le vrai auteur en est le P. Vialart, [10] supérieur des feuillants[11] qui en est devenu évêque d’Avranches et qui mourut au bout de deux ans avec grand regret de quitter son évêché si tôt. Le fait de l’histoire n’y est point, c’est un sot ouvrage et à vrai dire, un livre qui sent fort le capuchon d’un moine et le faquin.

Si le Mazarin [12] eût été tué d’une mousquetade devant Bellegarde, [13] il fût mort au lit d’honneur comme un vaillant homme. [7] J’ai bien ouï dire qu’il était bon postillon et qu’il poussait bien un cheval, [8] mais non pas grand homme de guerre, si ce n’est peut-être en duel et in ea palæstra[9] par laquelle il a fait fortune. Ne feignez point de dédier votre Feyneus [14] à M. Moreau, [15] nous en avons parlé, il en sera bien aise ; je vous prie aussi de me mander en quel an cet auteur est mort. [10] J’ai reçu le Sennertus [16] le 11e d’avril et dès le lendemain, je vous en ai écrit et remercié comme je fais derechef, et à Messieurs vos libraires pareillement. Nos libraires en vertu de leur privilège n’ont pas su le secret de la balle que je reçus, ni le sauront jamais, Dieu merci et l’ordre que j’y apportai ; sans quoi tout était perdu. Je tiendrai bon compte de ce que j’ai reçu à M. Ravaud. On m’a donné avis que les libraires et le syndic épient et prennent fort garde à ce qui viendra de Lyon, mais ils ne savent pas ce qui est arrivé : sero sapiunt Phryges[11][17][18] Avertissez, s’il vous plaît, vos Messieurs qu’ils n’envoient point ici du Sennertus sitôt ; ce qui n’est pas nécessaire puisque j’en ai céans. [12] Je trouve votre M. de Serres [19] bien neuf au métier et bien grossier pour un homme qui a traduit la Pharmacie de notre M. de Renou [20] en français il y a 27 ans. [13] Il ne s’est guère amendé depuis ce long temps, ce que vous me mandez de ses ordonnances me fait horreur. Nous avons ici quelques charlatans, [21] lucro invigilantes, etiam cum aliqua turpitudine[14] mais ils sont bien plus fins et plus déliés que votre collègue, et ordonnent aussi plus raisonnablement. Ces grandes, fréquentes et importunes ordonnances de tant de drogues en faveur des apothicaires sont tout à fait ici décriées parmi nous. Il n’y a guère des nôtres que M. Guénault [22] qui en fasse ; encore ne rougit-il de rien, tout lui est bon, modo faciat rem : Habet frontem meretricis, nescit erubescere[15][23] L’Apulée [24] de M. Pricæus, [25] Anglais, n’a pas encore été vu de deçà, hormis deux qui ont été envoyés en présent, l’un à Monsieur notre coadjuteur [26] et l’autre à un ami. [16] Je fais grand état de l’Apulée aussi bien que vous et ne suis nullement de l’avis de L. Vivès [27] qui hic ut et alibi gravissime et fœdissime erravit[17] Feu M. Piètre [28] louait fort l’esprit d’Apulée et tous ses écrits. Ses Florides ne me déplaisent nullement, il y a de fort belles choses à mon avis ; je ne suis point assez savant pour savoir contrôler ces opuscules qui me semblent si polis et qui ont été si hautement loués par les plus savants jusqu’à présent. [18] Je vous remercie de la peine qu’avez prise de m’indiquer les passages de Galien, [29] de lacte muliebri ; [19][30][31] je savais bien qu’il y en a dans Galien, je vous en demande quelque chose des médecins qui ont écrit depuis cent ans. Notre M. Des François [32] est ici, et y sera, à la sollicitation de quelques procès, qui est une matière de chicane qu’il a toujours chérie. Mon fils deuxième, l’avocat, [33] dit qu’il le voit tous les jours au Palais. [20] Vous trouverez toutes les bonnes thèses [34] de ce cours dans le premier paquet que j’espère de vous envoyer dans un mois. M. Sauvageon [35] n’est point mort : je vous l’ai mandé par ci-devant, la première nouvelle a été fausse ; il est en son pays natal, à Decize, [36] petite ville de Nivernais. [21] M. de Longueville [37] avait trois enfants, deux fils [38][39] et une fille ; la petite fille [40] est morte à Chantilly [41] depuis quatre jours. Il y en a une autre prête à marier, [42] mais elle est de la première femme. [22][43] Depuis que Mesdames les princesses, mère [44] et fille, [45] sont hors de Chantilly, les Suisses [46] et autres gens du roi y sont entrés, qui y ont fait beaucoup de désordres. Mme la Princesse la mère est au Bourg-de-la-Reine [47] à deux lieues d’ici. Depuis que la reine [48] est de retour, elle lui a envoyé faire commandement qu’elle eût à se retirer à Montrond en Berry. [23][49] La princesse a répondu qu’elle ne le pouvait pas et qu’elle était malade. La reine a envoyé la visiter par M. Vautier, [50] savoir si elle était malade ; il a rapporté qu’elle l’était effectivement et qu’elle pouvait mourir de ce mal-là s’il était négligé. Un conseiller de la Grand’Chambre nommé M. Deslandes-Payen [51] voulut hier rapporter une nouvelle requête pour Mme la Princesse ; le premier président [52] la refusa et dit que cela était hors de saison. Ce premier président a jusqu’ici favorisé le prince de Condé, [53] mais il en a été repris aigrement par M. le duc d’Orléans, [54] de sorte qu’il est obligé de se retenir. [24] Les Hollandais ont ramassé des troupes et en ont fait une armée qu’ils envoient vers l’Espagne pour y attaquer le Portugal même, étant fort mal avec les Portugais. [25] Nos gens ont pris vers Monaco [55] quelque vaisseau espagnol dans lequel on a trouvé le paquet du roi d’Espagne [56] pour la Flandre, [57] où il y a quantité d’instructions et d’ordonnances de ce roi basané qui trouble toute la terre de son ambition. [26] On dit ici que M. de Saint-Micaut, [58] gentilhomme de Bourgogne qui était dans Bellegarde, ayant été reconnu passant dans Chalon-sur-Saône, [59] que l’on se jeta sur lui, qu’il eut bien de la peine d’en échapper ; mais que tout son bagage en a pâti et qu’il a été jeté dans la Saône par le peuple qui l’accuse d’être cause de cette dernière guerre de Bourgogne qui a ruiné la province. On dit que le roi [60] sortira de Paris dans huit jours et qu’il s’en ira à Compiègne [61] afin de faire passer les troupes en Flandres et qu’après cela, il fera un grand voyage d’un autre côté. [27]

Enfin, la reine a permis à Mme la Princesse la mère de se retirer à Vallery, [62] maison à elle appartenant près de Fontainebleau. [28] On dit ici que le comte Du Dognon [63] se révolte avec beaucoup d’autres seigneurs du Poitou ; que ce seigneur est considérable à cause de son gouvernement et du sel qui va en toute la France. [29] Je me souviens que ma lettre que je donnai à M. Bachelier n’était pas souscrite de ma main ;[4] ce fut lui-même en ma présence qui l’enveloppa, la cacheta et écrivit votre adresse ; il y mit même son cachet, n’ayant pas le mien, d’autant que j’étais alors chez eux. Son cachet est marqué de trois paons. Je souhaite qu’elle vous ait été rendue. Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 6e de mai 1650, à neuf heures du soir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 mai 1650

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(Consulté le 15.10.2019)