L. 198.  >
À Charles Spon,
le 24 septembre 1649

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Monsieur, [a][1]

Ma dernière est du 17e de septembre, avec deux autres, dont l’une était pour M. Mauger, [2] populari meo[1] et l’autre pour M. Ravaud. [3] Depuis ce temps-là, le prince de Condé [4] a fait un peu le méchant et a empêché jusqu’ici le mariage de M. de Mercœur [5] avec la Mancini. [2][6][7] Outre la mort de l’impératrice, [8] qui est ici toute commune, les nouvelles portent que le fils unique du roi de Portugal [9] est mort, [3] et que l’Archiduc Léopold [10] a défait, entre Bruxelles [11] et Condé, [4][12] trois régiments des troupes d’Erlach, [13] avec tout leur bagage perdu qu’ils avaient volé entre l’Allemagne, d’où ils venaient, et la Flandre [14] où ils sont péris, c’est-à-dire en Bourgogne, Champagne et Picardie. Et ainsi, quod non capit Christus, rapit fiscus[5][15] Un savant personnage, théologien à Louvain [16] et grand janséniste, nommé Libertus Fromondus, [17] y a fait imprimer depuis peu un livre beau et curieux, intitulé Philosophia christiana de anima. Il n’y en a point encore ici, mais j’espère qu’on nous en enverra. Je pense que ce livre serait bon à réimprimer, prenez la peine d’en parler à MM. Huguetan [18] et Ravaud. L’auteur est un homme illustre qui a par ci-devant écrit des Météores in‑4o[6] Le prince de Condé a fait donner à M. de Longueville, [19] son beau-frère, le gouvernement du Pont-de-l’Arche, [20] qu’on lui avait promis à la dernière paix. Le chevalier de Guise [21] a eu, aussi malgré le Mazarin, [22] l’abbaye d’Eu [23] qu’il avait demandée. Si bien qu’on extorque plutôt que l’on n’obtient ce que l’on désire, pourvu que l’on puisse faire peur. [7]

Ce 20e de septembre. Le cardinal Mazarin est au lit où, dit-on, il est fort malade. Les uns disent que c’est la goutte, [24][25] les autres que c’est le regret qu’il ressent en l’âme abeuntis fortunæ [8] et du danger où il se voit ayant pour ennemi le prince de Condé ; duquel, à cause qu’il fait tant le mauvais, on a délibéré depuis huit jours, ne in posterum ferociat[9] si on ne l’arrêtait point prisonnier, mais on n’a pas osé l’entreprendre pour la peur qu’ils ont que M. de Beaufort, [26] qui est ici en grand crédit dans la ville et parmi la populace, ne fasse soulever tout le monde ; lequel, étant armé, ferait infailliblement rendre le prisonnier, et irait plus outre, aux dépens du Mazarin et des autres suppôts de la tyrannie du Conseil. Si bien qu’ils sont retenus par la juste appréhension qu’ils ont de voir derechef de nouvelles barricades comme ils en virent l’an passé ; [27] non pas que M. le Prince, qui est ici bien haï, mérite telle grâce, mais c’est qu’il vaut mieux être pour lui, en tant qu’il est de la Maison, que pour ce malencontreux ministre étranger qui ne sert qu’à nous dérober nos finances et à prolonger la guerre, à la ruine de la France. On a mis sur le tapis d’établir un Conseil de six habiles hommes qui ont été cherchés et proposés ; mais il n’en a été rien conclu, d’autant que la reine [28] a désiré que le Mazarin fût un de ces six-là. [10] Je ne sais point quel progrès prendra cette affaire à l’avenir ; mais si les deux princes demeurent unis ensemble contre ce ministre prétendu béni et bon, il y a de l’apparence qu’ils l’emporteront. L’abbé de La Rivière [29] est tout à fait contre le Mazarin et porte fort son maître Gaston [30] à être du parti de M. le Prince ; mais ce qui m’en déplaît, c’est que toutes ces bonnes résolutions se peuvent évanouir ou relâcher par un sac de pistoles, une bonne abbaye, un évêché ou un chapeau de cardinal, qui ne devraient être que la récompense de la vertu ; [11] mais tout est changé, Tollitur e medio sapientia, vi geritur res[12][31] Dieu nous a réservés à un siècle horrible en corruption et tout à fait détestable. Ille crucem pretium sceleris tulit, hic diadema[13][32] Durant ces entrefaites et en attendant la conclusion de ce que les princes feront résoudre à la reine, la bonne dame gémit et lamente : uritur infelix[14][33] et ne sait de quel côté elle se doit jeter parce qu’elle y voit de tous côtés des écueils et des précipices ; et j’ai bien peur qu’à l’avenir la bonne dame ne soit pas si à son aise qu’elle a été par ci-devant, mais elle ne sera point regrettée de tout le monde, vu que pour enrichir et illustrer son ministre (le plus chétif ministre qui fût jamais), elle a ruiné toute la France, et désobligé tout le monde par l’avarice et les cruautés que ce faquin de ministre a exercées depuis six ans en toute façon et sur toute sorte de gens, [avec toute] sorte de misères et d’indignités, sans qu’elle en ait voulu avoir pitié, quelque prière ou remontrance qui lui en aient été faites. Elle n’a entendu à son grand malheur et le nôtre que les mauvais conseils de ces faquins, Mazarin, Bautru, [15][34] Senneterre, [16][35] et tout ce que lui ont conseillé ses femmes de chambre qui étaient sifflées par les partisans et maltôtiers[17] qui leur faisaient profiter leur argent au denier sept et huit.

Ce 22e de septembre. M. de Longueville est ici attendu pour demain. Les siens qui étaient de deçà sont allés au-devant de lui. Je pense qu’il vient exprès pour fortifier le parti de son beau-frère, M. le Prince. [18] Il y a un autre bruit à la ville, c’est que le prévôt des marchands [36] a fait arrêter prisonniers, des cinq adjudicataires des gabelles, [37] les quatre qui se sont présentés à l’assemblée de Ville, savoir Bonneau, [38] Marin, [39] Richebourg [40] et Mérault ; [41] Rolland, [42] qui est le cinquième, s’est échappé. [19] Ces quatre demandaient à quitter et abandonner leur bail des gabelles, vu que les greniers à sel de la plupart de la France ne leur rendent que la moitié de ce qu’ils avaient accoutumé. M. le chancelier [43] leur avait déjà répondu au Conseil que c’était une ferme qu’ils tenaient et qu’ils devaient payer bon an mal an ; que quand ils avaient gagné pour une année deux et trois millions, on ne leur en avait rien dit. On leur a bien reproché autre chose en l’Hôtel de Ville : on leur a soutenu qu’ils étaient eux-mêmes cause des barricades de l’an passé et de la guerre de cette année, du siège de Paris, de toutes les émotions de la campagne ; que le faux sel et les faux-sauniers [44] s’étaient produits par la guerre qu’ils avaient suscitée ; que comme ils étaient cause de tant de malheurs publics, il était raisonnable qu’ils en pâtissent après en avoir tant fait pâtir d’autres. Ils sont dedans l’Hôtel de Ville, mais le peuple se plaint que l’on ne les mène point dans la Conciergerie [45] afin que leur procès leur soit fait comme à des voleurs publics. Ils ont intérêt d’être tirés de là, de peur que le peuple, les rentiers, les bateliers et autres malcontents ne fassent irruption dans l’Hôtel de Ville et que par quelque émotion, ils ne les assomment. Le prince de Conti [46] est ici fort malade d’une fièvre continue [47] et d’une dysenterie [48] qui a été précédée d’un ténesme. [49] S’il mourait, ce serait une bonne chape-chute, il a bien de bonnes abbayes. [20] Il est ici force malades, savoir fièvres continues malignes [50] avec assoupissement et gangrène, [51] et néanmoins il en meurt très peu. Il est aussi des < petite  > véroles [52] et des rougeoles, [53] mais tout cela sera bien malin dans un mois ou deux, pour la quantité de fruits qui ont été mangés cette année. La maladie la plus commune est une double-tierce [54] continue, laquelle, Dieu merci, n’a pas encore été mortelle ; mais si elle continue, elle le deviendra dans la mauvaise saison.

On dit que M. le Prince demande trois choses, savoir : < 1. > qu’au lieu du Mazarin, un Conseil soit établi de six grands hommes d’État qui gouvernent et remettent toute la France en bon train ; 2. qu’on fasse recherche de tous ceux qui ont manié et volé les finances depuis l’an 1642 ; 3. qu’on punisse ceux qui ont empêché la paix générale depuis trois ans. Gaston tient encore le parti du Mazarin, et c’est ce qui retarde et affaiblit le parti de M. le Prince. M. de Longueville est arrivé, qui pourra bien le fortifier et c’est ce qui nous fait espérer que nous verrons quelque chose de nouveau la semaine qui vient. On dit que le premier président du Parlement a parlé aujourd’hui bien fort contre le Mazarin et qu’il est apertement du parti de M. le Prince, duquel il a toujours été ami.

Il y a quelques honnêtes gens à Paris, tous d’un parti, c’est-à-dire ennemis du cardinal Mazarin, qui envoient et distribuent à leurs amis un nouveau libelle intitulé le Courrier du temps[55] apportant des nouvelles de tous les cantons de l’Europe, [56] il est en 8 demi-feuilles in‑4o[21] Je ne doute point que les imprimeurs [57] ne le contrefassent. [58] Chaque article est contre le Mazarin et chaque province dit quelque mal de lui. Ce ministre italien ayant vu ce libelle, a été fort irrité contre ceux qu’il en soupçonne être les auteurs, mais de malheur pour lui, il n’en a plus de crédit pour s’en pouvoir venger, comme font les Italiens très volontiers.

On dit ici que le pape [59] veut diminuer ce grand nombre de moines [60] qui est prodigieux et effroyable, et qu’il en a retranché de sept sortes, et entre autres les carmes déchaussés, [61] les barnabites, [22][62] quelques moines de l’ordre de saint Benoît, quelques autres de celui de saint François, et autres ; et qui plus est, qu’il ne veut plus que l’on en reçoive aucun à faire profession qui n’ait atteint l’âge de 22 ans ; et ce serait là le vrai moyen de diminuer ce grand nombre. Amen. Je vous baise les mains de toute mon affection et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 24e de septembre 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 septembre 1649

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(Consulté le 23.09.2019)