L. 197.  >
À Charles Spon,
le 17 septembre 1649

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Monsieur, [a][1]

Ma dernière vous aura été rendue, datée du 3e de septembre, par M. Mauger, [2] jeune homme de Beauvais [3] qui est de présent en votre ville et qui médite un plus grand voyage, modo nervi peregrinationis non deficiant[1] J’apprends qu’il a envie de faire beaucoup de choses, mais ses parents le rappellent de deçà, ne voulant en aucune façon consentir qu’il fasse tant de dépenses. Je ne pense pas qu’il ose guère faire autrement qu’ils ne veulent, ni même qu’il le puisse, vu que j’apprends qu’il n’a touché que 100 écus avant que de partir d’ici. J’ai été ici visité par un chirurgien de votre ville nommé M. Bailly, [4] natif d’Alençon, [5] de la part de M. Garnier, [6] votre collègue qui est son bon ami et son allié ; lequel chirurgien m’a bien dit du bien de vous, dont j’ai été très aise, et de M. Falconet aussi. Et à ce que j’en ai pu comprendre, il n’aime ni ne fait pas grand état d’un qui fait le fin en votre ville, nommé M. Guillemin, [2][7] duquel j’ai mainte fois ouï parler à des Lyonnais de deçà comme d’un grand personnage et d’un médecin de haute gamme. Le livre du P. Caussin, [8] in‑fo, de Domo Dei[3] est sur la presse. Il y en a douze feuilles de faites, ce sera un in‑fo de 200 feuilles. Je voudrais qu’il fût déjà fait et qu’en tinssiez un en votre étude. Je vous le voue, je vous le souhaite, je vous le promets et vous l’enverrai dès qu’il sera fait.

Il y a ici un plaisant procès entre les libraires. Le syndic a obtenu un nouvel arrêt, après environ 30 autres, par lequel il est défendu à qui que ce soit de vendre ni d’étaler des livres sur le Pont-Neuf. [9] Il l’a fait publier et a fait quitter ce Pont-Neuf à environ 50 libraires qui y étaient, lesquels sollicitent aujourd’hui pour y rentrer. [4] M. le chancelier[10] le premier président[11] le procureur général [12] et toute la Cour sont pour le syndic contre ceux du Pont-Neuf, à qui on a fait entendre que la reine [13] voulait que cela allât ainsi. [5] Maintenant les valets de pied du roi, qui tiraient tous les ans quelque profit de ces libraires, i. un certain nombre de pistoles, pour le droit de leurs boutiques, sollicitent pour leur profit envers la reine, laquelle infailliblement ne cassera point l’arrêt de la Cour pour ces gens-là ; et par provision, de peur que quelqu’un ne se saisît de ces places vides, ils y ont mis une espèce de nouveaux marchands de bas de soie qui ont été portés. Je pense qu’à la fin les fripiers s’y mettront. En bonne justice, il ne devrait y avoir sur le Pont-Neuf aucun libraire, pour les friponneries que ceux qui y ont été par ci-devant y ont exercées ; vu qu’ôté quelque défroque de nouvelle bibliothèque qui y venait quelquefois, on y vendait trop de livres imparfaits et dérobés, que les valets, les servantes et les enfants des familles y portaient tous les jours et de tous côtés sans aucune punition. J’attends avec impatience des nouvelles du manuscrit pathologique de M. Hofmann, [14] lequel me sera rendu quand il plaira à Dieu. [6]

Ce 9e de septembre. Le cardinal Mazarin [15] a encore remis sus le mariage de sa nièce l’aînée [16][17] avec M. le duc de Mercœur ; [18] mais on dit qu’il ne se fera jamais à cause que M. le Prince [19] s’y est tout à fait opposé et bandé contre. Cela fait penser que ce prince a quelque dessein contre le Mazarin et sa fortune. Il y en a encore d’autres raisons qui font penser la même chose. Le roi, [20] la reine et toute la cour sont ici et font bonne mine, combien qu’ils n’aient guère d’argent. On ne laisse point de dire que le mariage se fera et que Mme de Vendôme, [21] qui est allée aux eaux de Bourbon, [22] a, quamvis invita[7] soussigné les articles, d’autant que M. de Vendôme [23] l’a ainsi désiré. On dit aussi que pour cet effet M. de Beaufort [24] quitte l’hôtel de Vendôme et qu’il a loué une grande maison qui était vide dans le cœur de la ville, savoir au cloître de Saint-Médéric, [25] qui est celle de feu M. de Caumartin, [26][27] garde des sceaux, qui y mourut l’an 1622 et où sa femme n’est morte que depuis deux ans. [8][28] On dit même que la vaisselle d’argent qui doit faire l’ameublement de ce mariage en partie se fait chez le bonhomme M. de La Haye, orfèvre. Dicitur tamen Condæus adhuc reclamare[9] sur quoi l’on n’oserait dire s’il se fera ou non. Les libraires du Pont-Neuf ont trouvé un ami vers la reine qui a obtenu pour eux encore un terme de trois mois, c’est-à-dire jusqu’à Noël, afin que durant ce temps-là ils puissent trouver des boutiques. C’est M. Saintot, [10][29] maître des cérémonies, qui leur a fait ce plaisir ; et je doute dorénavant si on les en pourra jamais chasser puisqu’après tant d’arrêts il n’y a point de justice.

Du 16e de septembre. Pour réponse à la vôtre, datée du 10e de septembre, je vous dirai que je suis bien aise que M. Mauger ait eu l’honneur de vous voir, mais je ne saurais pas vous dire les obligations qu’il m’a. Il me semble qu’il ne m’en a guère, hormis une bonne volonté que j’ai de le servir. Je vous prie de faire en sorte envers lui qu’il n’aille guère loin, il n’a non plus que faire à Montpellier [30] que ceux de Montpellier ont à faire de lui. J’ai regret de n’avoir dit adieu à M. Marion. [31] Je me répute malheureux que je ne suis presque jamais au logis, [11] d’où vient que j’en perds de très bonnes occasions ; et ai du regret pour celle-là plus que pour toute autre. C’est un mal qui m’est commun presque toute l’année, que je n’ai guère de loisir d’être céans que le soir et le matin. Je vous prie de lui témoigner le regret que j’en ai et que je suis son très humble serviteur. Je fais état de lui à cause de lui-même, et pour l’amour de vous qui m’avez fait l’honneur de me donner sa connaissance ; joint qu’il est homme déniaisé, nec publici saporis[12][32]

Le Mazarin est ici avec martel en tête pour le mariage de sa nièce, lequel déplaît à M. le Prince, tandis que tous les officiers de la cour se plaignent de ce qu’ils ne reçoivent pas un sol de leurs gages et que le nombre des malcontents est infini. Le chevalier de Guise [33] demande aussi une abbaye en la ville d’Eu, [34] que le Mazarin a donnée à M. Le Tellier, [35] secrétaire d’État, sa créature, pour un de ses enfants. [13] Ces guisards font du bruit, menacent et se plaignent haut que s’ils n’ont grand pouvoir, au moins peuvent-ils augmenter le nombre des malcontents. Cette abbaye est dans une ville qui leur appartient, ils ont menacé le cardinal Mazarin de tuer tous ceux qui y viendraient pour en prendre possession. C’est à lui à y aviser, comme aussi à ce M. Le Tellier, qui est déjà en fort mauvaise odeur ici et chargé de la haine publique pour avoir été un des principaux conseillers d’assiéger Paris il y a tantôt neuf mois. Ce bourgeois de Trinacrie se conserve véritablement, [14] mais ce n’est pas sans peine, et en aura encore bien davantage s’il veut aller jusqu’au bout. Multis ærumnis premitur, imo opprimitur[15] et ne s’en faut plus que l’accablement dernier qui achève la catastrophe et claudat fabulam ; [16] ce qui peut arriver et vraisemblablement arrivera, mais je ne sais pas quand ce sera. Nec facile potest perveniri ad tam grande secretum ; metas nec tempora pono ; quamdiu miniatum suum Iovem Iuno adamabit, imo deperibit, stare poterit Fortunæ amasius, et gallinæ filius albæ ; donec interveniant Dii minores et medioxumi, qui divortium facient, et nuptias discindent[17][36][37][38][39]

Pour Quinte-Curce, [40] êtes-vous bien assuré qu’il ait vécu sous Tibère ? [41] Il y en a qui disent sous Auguste, [42] à cela poussés pour sa belle latinité ; d’autres comme vous, sous Tibère ; les autres sous Vespasien, [43] avec quelque apparence de raison. Ut vero in re dubia, varia sunt hominum iudicia[18][44] J’ai eu autrefois un régent qui avait une étrange opinion de Q.‑Curce : il disait que c’était un roman, que le latin en était beau, mais qu’il y avait de grandes fautes de géographie. Il y en a une énorme entre autres dans le septième livre, lorsqu’il parle de ces Scythes [45] qui vinrent prier Alexandre le Grand [46] de ne point passer le Tanaïs pour entrer dans leur pays. [19][47] Ce fleuve s’appelait Iaxartes [48] et non point le Tanaïs, qui vient de la Moscovie se jeter dans le Palus Meotis et sert à faire la séparation de l’Europe avec l’Asie en séparant la Scythie européenne d’avec l’asiatique ; [20][49] et pour vous montrer que cela est vrai, Alexandre le Grand n’ayant pas trouvé son compte après avoir passé cette rivière, il revint incontinent in regionem Sacarum[21] et delà entra dans les Indes Orientales ; [50] et tout cela est très éloigné du vrai Tanaïs. Ce même maître nous disait que l’auteur de ce livre était un récent, un savant Italien qui fit ce livre il y a environ 300 ans : preuve de cela, que nul ancien n’avait cité Q.‑Curce ; qu’il était là-dedans parlé des fleuves Indus et Gange, et autres pièces des Indes qui étaient inconnues à ces anciens qui ont vécu devant Ptolémée, [51] lequel est le premier et le plus ancien auteur qui meminerit Sinarum[22][52] Juvénal, qui vivait tant soit peu devant, a dit Quid Seres, quid Thraces agant[23][53]  Meminit quoque Plinius Serici Oceani[24] Seres illi [25][54] sont les habitants du pays de Cathay [55] qui est une province très grande de l’Asie Majeure, dans la Scythie, au-dessus de la Chine en tirant vers le pôle, sed nemo meminit Sinensium vel Sinarum ante tempora Ptolemei, etc. [26] Mais tout cela est une controverse pour laquelle nous n’irons pas sur le pré. Imo tuo iudicio cadam aut stabo[27] et n’en croirai que ce qu’il vous plaira. Le jésuite Raderus, [56] qui a commenté Q.‑Curce, n’oserait définir en quel temps il vivait. [28] C’est une des difficultés dont j’espère de voir et d’apprendre la solution dans l’édition qui se fait en Hollande du beau livre de feu M. Vossius [57] de Historicis Latinis ; [29] auquel ouvrage si l’auteur a mis la dernière main, il y aura bien moyen d’apprendre d’autres gentillesses. Et c’est assez de Q.‑Curce, je reviens à votre lettre.

Toute notre guerre passée n’a été que l’ouvrage des partisans et maltôtiers qui avaient envie de faire bouquer le Parlement[30] d’en chasser les plus généreux ou les faire étouffer, comme ils avaient bien commencé l’an passé, et eussent continué si les barricades [58] ne fussent venues, tamquam Deus ex machina[31] pour MM. du Blancmesnil [59] et de Broussel. [60] Ils avaient gagné pour cet effet la reine, le Mazarin et Gaston. [61] Le prince de Condé, qui était du côté du Parlement, se dépita aussi et quittant ce premier parti pour un refus qu’on lui fit de lui donner la régence, se rangea du côté du Mazarin moyennant 400 000 écus ; et voilà comment il se déclara contre nous et fut le chef des assiégeants ; inde illæ lacrymæ[32][62] voilà comment ce diable d’argent tire tout de son côté. Je suis bien aise que votre Sennertus [63] roule toujours et souhaite fort qu’il soit bientôt achevé. [33] Quand pensez-vous que ce sera ? chaque tome aura-t-il sa table ? M. Ravaud, [64] par sa dernière, m’a mandé qu’il me priait de leur accorder que ce livre me fût dédié, qu’en dites-vous ? Donnez-moi votre conseil là-dessus afin que je n’y fasse point de faute. Indiquez-moi charitablement ce que je dois répondre et in ista difficultate fac me participem tuæ sapientiæ[34] afin que je leur fasse là-dessus une réponse qui ne vous déplaise point. Age amicum[35] et me conseillez en ami. Quand vous écrirez à M. Bauhin, [65] mon ancien ami (c’était l’an 1624), [36] je vous prie de lui faire mes très humbles recommandations. Je me souviens d’avoir ouï parler et même d’avoir vu le traité de Sennertus De Origine et natura animarum in brutis, etc[37][66] Je souhaite fort que ce traité, qui est de soi fort curieux, entre dans votre édition, mais je m’en rapporte à votre jugement ; je ne l’ai jamais eu à moi, je ne l’ai que vu. Pour le traité de arte bene vivendi, beateque moriendi[38] il serait à souhaiter qu’il fût mis à quelque fin de volume puisqu’il peut servir à tout le monde. Le manuscrit pathologique est encore en chemin, [6] je n’en ai rien appris mais j’en attends impatiemment des nouvelles. Après que je l’aurai reçu et un peu examiné, je ne manquerai pas de vous mander l’opinion que j’en aurai, sive de promovenda eius editione, sive non[39] Je n’ai point reçu le Perdulcis [67] de M. Carteron, [40][68] prenez donc la peine d’en parler à M. Ravaud. Il me semble que vous m’avez mandé par ci-devant que vous l’aviez donné à envoyer ici à un nommé M. de La Garde [69] qui lors faisait balle pour M. Jost. Si le P. Vavasseur [70] a piqué dans son livre M. Rigault, [71] il est homme à se défendre. Ce père est celui-là même qui a fait des oraisons que je vous ai autrefois envoyées. [41] Il est vrai que l’impératrice est morte. [42][72] M. Moreau [73] est en fort bonne santé, Dieu merci. Nous nous sommes rencontrés en consultation [74][75] depuis un mois plus de dix fois, et quelquefois aussi avec M. Riolan. [76] Ne pensez-vous pas que nous eussions fait un bon trio ? Le fils de M. Moreau [77] n’a pas été malade ; mais le mien, mon aîné, [43][78] l’a été rudement aux champs, à neuf lieues d’ici, où il est encore, mais en meilleur état. Je l’attends dans quelque jour. Je n’ai pu quitter ici pour y aller, mais j’y ai envoyé un homme de nos amis qui ne pouvait manquer de lui être fort agréable et qui lui a bien servi.

On vient de me dire que le grabuge de la cour est apaisé et que M. le Prince s’est contenté du gouvernement du Pont-de-l’Arche [79] pour M. de Longueville [80] à qui on l’avait promis à Pâques dernières, aux traités de paix ; [44] et que le mariage de la mazarinette avec M. de Mercœur se fera la semaine qui vient. On dit que M. le maréchal Du Plessis-Praslin [81] a la commission d’aller traiter de la paix à Bordeaux [82] et qu’il partira demain ; [45] que les Espagnols s’en vont assiéger Casal [83] et qu’ils ont pris une petite ville près de là qui leur sera un poste avantageux. On dit aussi que nos troupes de Flandres [84] sont revenues vers Cambrai, [85] de la peur qu’elles ont eue de l’attaque des troupes de l’Archiduc Léopold. [86] On dit aussi que la peste [87] est bien forte à Rouen, [88] et que le duc de Mercœur sera vice-roi de Catalogne [89] et qu’il partira dès huit jours après ses noces pour y aller. Et voilà tout ce que je sais, je vous baise les mains de tout mon cœur et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 17e de septembre 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 septembre 1649

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(Consulté le 25.08.2019)