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À André Falconet,
le 15 décembre 1670

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Monsieur, [a][1]

M. le Dauphin [2] se porte bien, et M. Vallot [3] aussi, hormis que celui-ci est fort mélancolique ; [4] mais on dit qu’il l’a toujours été depuis qu’il donna de l’opium [5] à la reine d’Angleterre [6] dès l’an passé, joint qu’il est vieux et a pour le moins 74 ans. Jérôme Colot [7] vous salue, il vient de sortir de céans en me parlant d’un enfant qu’il doit tailler [8] un de ces jours pour la pierre qu’il a en la vessie.

M. de Louvois [9] va en Flandres [10] y visiter nos villes et peut-être aussi pour leur demander de l’argent. On dit que depuis deux ans nous y avons perdu 2 000 hommes, de maladie, de pauvreté et de mauvaise nourriture, et surtout de méchante bière [11] qui a fait crever nos soldats, qui ne sont pas accoutumés à ce maudit breuvage. J’aimerais mieux de l’eau bien pure et bien nette de la rivière de Seine [12] que toute la bière du Septentrion. Je suis de l’avis de Buchanan [13] lorsqu’il a dit Salve beata Gallia, etc. Ieiuna miseræ tesqua Lusitaniæ, valete longum etc. ; [1] et de Ioannes Hautivillensis in Architrenio[14] lorsque, parlant de Paris dans ce bel épigramme, il a dit Dives agris, fœcunda mero, mansueta colonis, etc[2] Un grand personnage qui a été feu Hugo Grotius, [15] Hollandais, a fait des vers en l’honneur de la bière. Feu M. Guyet, [16] natif d’Angers, en fit contre par un épigramme latin qui commence ainsi : Triticei latices, mensis Borealibus apta Munera, sed Celtis tætra venena meis, etc[3] Je suis très volontiers de son avis, car je n’aime point la bière ni le vin émétique [17] des chimistes, ni même le vin de cabaret, et même de celui qui est fort bon. J’en bois peu, je m’en tiens à notre Fernel qui a dit que vinum facit vitam iucundiorem, sed breviorem[4] et cela est fort bien et très véritablement dit. Un autre savant du siècle passé a fait un petit traité latin de vino[5][18] qui vaut mieux que tous les livres de chimie [19] et d’astrologie. [20]

Le gouvernement de Guyenne [21] était vacant depuis la mort de M. d’Épernon ; [22] enfin, le roi [23] l’a donné à M. le maréchal d’Albret. [6][24] L’hiver nous touche de près, mais il est fort humide. Je souhaite qu’il ne soit pas si froid et si rigoureux que nous en eûmes un l’année passée. Paris se remplit de beaucoup de monde, mais Dieu merci, il n’y a pas de maladie considérable. Jamais les médecins n’eurent tant de loisir, et même ils s’en étonnent tous tant qu’ils sont quoniam mitis annus non est in quæstu[7] Le bon Ovide, ce gentil chevalier romain, a dit bien à propos [25] Si valeant homines, ars tua, Phœbe, iacet. [8][26] Je viens d’apprendre une nouvelle qui me console, que l’on a pris un des voleurs qui a massacré le pauvre Jean Grimod ; [27] on dit qu’il s’appelle Le Beau. [28] Je dirais volontiers après saint Louis, [29] principalement en tel cas, Fiat iustitia, vel pereat mundus[9] Cette nouvelle a aujourd’hui couru dans le Châtelet, [30] et vient de M. le lieutenant civil qui n’est point homme à dire faux. Quoi qu’il en soit, omnes boni lætantur, et utinam sit verum ut adimpleantur Scripturæ : [10] que Dieu ne laisse rien d’impuni.

On m’a dit aujourd’hui que le roi fait ôter à MM. de Guénégaud [31] et Jeannin, [32] jadis trésoriers de l’Épargne, [33] les deux charges d’officiers de l’Ordre des chevaliers du Saint-Esprit, et qu’il les donne à MM. le premier président [34] et de Louvois, avec le cordon bleu, [35] avec les cérémonies accoutumées. Le bonhomme Mathieu de Mourgues, [36] abbé de Saint-Germain, jadis aumônier de la reine mère Marie de Médicis [37] et qui fut le grand ennemi du cardinal de Richelieu, [38] est si vieux qu’il n’en peut plus, on dit qu’il passe 87 ans. Cet homme sait une infinité de particularités de la cour depuis 60 ans et en a vu une partie, y étant auprès de la reine mère. L’Histoire qu’il a écrite sera fort belle : il y aura divers mémoires qui ont été cachés jusqu’ici, qui seront révélés ; il y aura des vérités fort sanglantes du gouvernement de ce cardinal qui a régenté la France trop cruellement et in virga ferrea ; [11] mais Dieu soit loué, je pense que je n’y serai plus. Il y a encore en notre histoire beaucoup de choses que l’on ne sait pas bien : comme le fait de la Pucelle d’Orléans ; [39] la mort du roi d’Angleterre Henri v [40] dans le Bois de Vincennes ; [12] la mort de Charles duc de Guyenne, [41] frère du roi Louis xi ; [13][42] le règne de celui qui lui succéda, Charles viii[43] que l’on dit avoir été un enfant supposé ; [14] la mort du grand roi François ier ; [15][44] la prise et puis la levée du siège de Metz ; [45] la mort d’Anne Du Bourg, [46] conseiller de la Grand’Chambre, qui fut pendu et brûlé en Grève ; [16][47] la conspiration d’Amboise ; [48] le massacre de la Saint-Barthélemy ; [49] la mort du roi Charles ix ; [17][50] la mort des deux guisards dans Blois ; [51][52] la mort du marquis d’Ancre [53] et de sa femme ; [54] la mort du connétable de Luynes, [55] celles de M. de Chalais, [56] de MM. de Montmorency [57] et de Cinq-Mars, [58] etc. [18]

Mme la duchesse de Saint-Simon [59] est ici morte de la petite vérole, [60] âgée de 42 ans. [19] Enfin, M. le lieutenant criminel [61] vengera la mort du pauvre Grimod puisque, par sa vigilance, il a découvert et attrapé un des principaux et des plus méchants assassins qui ont commis un si horrible homicide. Il s’appelle Florin, [62] on dit qu’il est lyonnais. Il a été pris le 9e de décembre bien tard, en soupant dans le faubourg Saint-Germain où il était caché dans une quatrième chambre. [20] On travaille à son procès, Dieu soit loué que les méchants soient punis et la mort des pauvres innocents exemplairement vengée, ce qui en peut retenir d’autres.

Ce 12e de décembre. On parle aujourd’hui d’un ambassadeur des Indes [63] qui vient saluer notre roi comme le premier et le plus grand roi de l’Europe. On croit que c’est pour établir quelque commerce en ce pays-là, malgré les Hollandais qui ont tâché de l’empêcher et de le prendre pour eux-mêmes. [21] On parle à la cour d’un mariage de Mlle de Thianges, [64] qui est encore fort jeune et nièce de Mme de Montespan, [65] avec M. le duc de Nevers [66][67][68] qui est neveu du jadis cardinal Mazarin. [22] On parle ici d’une tragédie célèbre et nouvelle que les comédiens représentent sur le théâtre, c’est la Bérénice, de laquelle Suétone, [69] in Tito[70] a fait mention, qui invitus invitam dimisit [23][71] et n’osa l’épouser, de peur de déplaire au peuple romain à cause de la diversité de religion : elle était Iudaïcis ritibus addicta[24] si bien qu’elle ne fut pas impératrice et qu’il lui fallut malgré soi retourner en la Judée. Deux divers poètes y ont travaillé, [72][73] on verra ceux qui y auront le mieux réussi. [25] Nous aurons un livre nouveau en latin fait par M. de La Barde, [74] ci-devant ambassadeur en Suisse, dont le titre est De Rebus Gallicis ; [26] on dit que c’est l’histoire de la régence de notre défunte reine Anne d’Autriche. [75] M. Amelot, [76] premier président de la Cour des aides[77] est mort d’une pilule que lui a donnée un charlatan nommé Rivière. [27][78] L’apothicaire qui l’a préparée s’appelle Beaurains [79] et est en fuite ; on le poursuit criminellement. Je suis fâché de la mort de M. Amelot, mais pourquoi des juges commettent-ils leur vie à des fripons et à des ignorants ? C’est à eux à les chasser et à les punir.

Le P. Ménestrier [80] parla hier dans l’académie de M. le premier président [81] et fit fort bien en parlant de l’éloquence. L’évêque de Condom, M. Bossuet, [82] harangua fortement de l’éloquence divine qui est dans la Bible, surtout dans la Genèse et dans les Prophètes. Il loua fort David, [83] Salomon, [84] et l’éloquence des patriarches, surtout celle de Moïse. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 15e de décembre 1670.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 15 décembre 1670

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(Consulté le 23.10.2019)