L. 430.  >
À Charles Spon,
le 24 décembre 1655

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< Monsieur, > [a][1]

Le Clergé qui est ici assemblé [2] se plaint fort du pape [3] pour un bref qu’il a envoyé au nonce[4] que le nonce même n’avait pas osé présenter et que l’on dit que le pape n’a envoyé au roi [5] qu’en tant qu’il l’a demandé. Je vous laisse à penser qui est celui qui l’a fait demander par le roi. Ils sont ravis à Rome d’avoir un premier ministre d’État [6] de leur parti et de leur avis, [1] car tôt ou tard, manifestement ou en cachette, ils font toujours leurs affaires et y trouvent leur compte. Ces Assemblées du Clergé ne se font que pour avoir de l’argent ; sur quoi l’on fit un plaisant rébus du temps de Henri iii [7] tandis que l’Assemblée du Clergé se tenait à Melun [8] et que le pape de ce temps-là [9] demandait d’un côté et le roi prenait de l’autre : [2][10][11]

Concilium cleri fle,
Quia quod habes sera riflé,
Rex noster et papa

Sunt ambo sub una cappa,
Qui dicunt do ut des,
Caïphas et Herodes
[3]

Le Clergé donc, étonné de ce bref, ne l’a point voulu recevoir et l’a renvoyé ; sur quoi on a expédié un courrier tout exprès à Rome vers le pape ; et en attendant la réponse qu’il y fera, surséance de tout ce qui concernera cette affaire. Si le Clergé eût laissé cette autorité au pape, c’était ouvrir la porte à plusieurs dangereux abus et entre autres, au concile de Trente, [12] à l’Inquisition, [13] et autres fourberies tyranniques dont les jésuites [14] sont les solliciteurs en ce siècle maudit et pervers auquel Dieu nous a réservés, car les ignaciens sont les janissaires du pape. [4]

M. le maréchal de Schomberg [15] a cédé le gouvernement de Metz [16] au Mazarin et a pris pour récompense le gouvernement d’Anjou. Il court ici un poème en français in‑fo contre le cardinal de Retz, [17] pour le Mazarin. Il est intitulé Lettre en vers, il est encore fort rare et ne se voit qu’en cachette. [5] On a aujourd’hui chanté le Te Deum [18] et fait des feux de joie dans Paris pour l’accord que nous avons tout nouvellement fait avec Cromwell, [19] tandis que nous refusons au pape de faire la paix avec l’Espagne et que nous perdons la Pologne, et que le pape fait un carrousel à Rome qui coûtera près d’un million pour y recevoir la défunte reine de Suède ; [20][21] je dis défunte car elle n’est plus reine et ne le sera jamais. Cette pauvre princesse pèlerine, vere enim peregrinatur corpore et anima[6] a fait son abjuration à Innsbruck [22] où elle a embrassé la religion catholique, et s’en va faire à Rome une nouvelle profession par une plus ample et plus authentique déclaration avec beaucoup de cérémonies et de solennités.

M. le comte de Brienne, [23] secrétaire d’État qui a les affaires étrangères, est allé trouver le nonce depuis huit jours et lui a dit qu’il avait charge de l’avertir que les affaires du roi ne lui permettaient pas d’envoyer des députés pour la paix générale du côté de l’Italie ; mais que, si le pape voulait, qu’il en enverrait en quelque ville frontière de son royaume du côté des Flandres. [24] Cela veut dire que nous n’avons pas hâte de la paix et que le roi ne veut pas envoyer ses députés à Bologne, [25] ni même que le pape y vienne.

Para assem et habebis fabulam : [7][26] un jeune docteur [27] de la cabale antimoniale [28] a présenté une thèse [29] à la Faculté sous cette conclusion, Ergo pleuritidis initio purgatio[8][30][31][32][33] laquelle avait été signée et approuvée par le doyen, [34] et ipso stibiali[9] Le censeur [35] de la Faculté s’est opposé à cette thèse. Le doyen, au contraire, a jugé que cela ferait tort à sa dignité d’y consentir et a commandé au bedeau [36] de la distribuer. Le censeur a aussitôt été trouver M. Riolan, [37] comme l’ancien [38] de l’École, afin qu’il fît par son autorité assembler la Compagnie, ce qui fut ordonné. Le doyen, nommé M. de Bourges, ayant découvert le dessein de M. Riolan, du censeur, M. Le Conte, [10][39] et de la plupart des anciens, a donné une assemblée où nous nous sommes trouvés environ 60 docteurs. Guénault [40] même y est venu pour tâcher de faire valoir la thèse. Lui et sa cabale antimoniale y ont été tondus. [11] Nous avons été 45 d’avis que la thèse soit condamnée et cassée, et avons ordonné que ledit docteur en fera une autre ; laquelle sera approuvée par le doyen et sera distribuée aux docteurs, et disputée en temps et lieu dans les Écoles ; et en attendant, surséance d’actes dans l’École. Cette thèse a été condamnée non comme problématique, mais comme fausse et criminelle, pernicieuse à la vie des hommes et au salut public. Ils ont été 14 effrontés et devoti stibio [12] qui néanmoins ne se sont point accordés ; mais ils eussent été contents qu’elle eût pu passer pour problématique. [13] Ainsi vous voyez que tandem vincit veritas, et bona causa triumphat[14]

Le cardinal Antoine [41] est attendu ici dans peu de jours. On dit qu’il a vendu son évêché de Poitiers [42] sur lequel M. de Longueville [43] retient, par permission du roi, une pension pour son second fils. [15][44] Le cardinal Antoine sera archevêque de Reims et M. de Nemours, [45] quittant cet archevêché, épousera la fille [46] de M. de Longueville. Ainsi, tout se prend, tout se vend ou se maquignonne. Quod non capit Christus, rapit fiscus[16][47] Vous m’obligerez fort de prendre un petit < peu > de soin des livres que m’envoie par votre adresse M. Volckamer. [48] Payez-en, s’il vous plaît, tout ce qu’il faudra. Je vous le rendrai, je vous en dois déjà d’ailleurs, nous mettrons tout ensemble. Le cardinal Antoine est ici arrivé et a, le même jour de son arrivée, vu le roi, la reine [49] et le Mazarin. [17]

La reine et les jésuites poursuivent M. Arnauld [50] en Sorbonne. [51] Ils veulent faire condamner quelque proposition qui est en sa Seconde lettre[18] Plusieurs assemblées s’y sont déjà tenues. Il y a près de 80 docteurs de grege iansenistarum [19] qui le maintiennent et le veulent soutenir jusqu’au bout. L’autre nombre est aussi fort grand propter intervenientes monachos[20][52] Il y a pareillement quelques évêques que la reine a fait briguer et qui viennent à cause d’elle, animo nocendi[21] Et néanmoins, quoi qu’il puisse arriver, les jansénistes [53] ne craignent rien vu que cette violence les absout ; joint qu’ils sauront bien se défendre et faire valoir leur innocence avec de bonnes raisons vers la postérité.

Un intendant des finances nommé Boislève, [54] ci-devant avocat et frère d’un certain Boilève [55][56] qui est devenu évêque d’Avranches pour avoir reçu un soufflet in nomine Mazarini[22] d’un certain frondeur nommé Marigny [57] durant notre siège de 1649, [23] a eu grosse querelle et de fortes prises avec M. de Servien, [58] surintendant des finances ; en suite de quoi ledit Boislève a été disgracié et envoyé à Reims y attendre les ordres du roi, mais on croit que cet exil ne durera point, et que cet homme exilé est en une faveur et secrète intelligence avec le Mazarin. L’évêque même a ordre de se retirer en son évêché et nonobstant tout cela, on croit qu’il y a intelligence et que cet intendant n’eût pas osé parler si hardiment en plein Conseil contre M. Servien comme il a fait s’il n’y eût été poussé et porté.

Les molinistes [59] prétendent que M. Arnauld a tort d’avoir dit que les Cinq Propositions condamnées par le pape [60] ne sont point dans Jansenius [61][62] et y ont intéressé les évêques qui ont dit comme le pape en leur requête. [24] M. Arnauld et ceux de son parti les ont priés jusqu’ici de leur indiquer l’endroit, et ne l’ont pu ou ne l’ont voulu montrer. Voilà le premier point de la controverse d’où s’ensuivent tant de bruits en Sorbonne. Tantæque animis cælestibus iræ ? [25][63] Bon Dieu, que le monde est méchant et enragé ! Les molinistes ont obtenu de la reine par le moyen du P. Annat, [64] confesseur du roi, de faire venir en Sorbonne M. le chancelier[65] qui y a employé toute une matinée à les voir opiner ; mais il y a si grand nombre de docteurs de part et d’autre qu’il leur faut encore plusieurs autres assemblées pour terminer leur différend. [26] Le nombre des molinistes semble être le plus grand, per accessionem fratellorum ; [27] c’est-à-dire que les gens de bien gagneraient si le nombre des méchants n’était si grand.

Le cardinal Mazarin s’est mis en frais depuis peu : il a envoyé à M. Dupuy, [66] garde de la Bibliothèque du roi, [67] un prieuré vacant avec toutes ses bulles [68] et provisions requises, et une pension de 2 000 livres par an dont il a avancé la première année. Le prieuré vaut trois fois davantage. M. Dupuy est fort homme d’honneur, mais on ne sait d’où vient cette bonne volonté du Mazarin. Elias veniet qui revelabit[28] Je vous baise les mains de toute mon affection. Tuus ære et libra[29]

De Paris, ce 24e de décembre 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 décembre 1655

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(Consulté le 06.12.2019)