L. 977.  >
À André Falconet,
le 14 mars 1670

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Monsieur, [a][1]

< Le 13e de mars. > Par ordonnance de M. le premier président [2] et de Messieurs les administrateurs de l’Hôtel-Dieu de Paris, [3] les six médecins [4] de cet hôpital furent assemblés il y a quelques jours chez un des administrateurs pour empêcher le progrès du scorbut [5] qui devient si commun dans les hôpitaux. À ces Messieurs, on y a ajouté les deux médecins de l’Hôpital général, [6] Florimond Langlois [7] et Robert Patin, [1][8] et deux autres de notre Faculté, M. Brayer [9] et moi. La difficulté n’a été qu’effleurée bien qu’il y en ait deux, qui aiment à pleurer, qui aient bien tenu le tapis. [2] Enfin, il a été résolu que l’on nous mènera visiter les lieux et entre autres, le château de Bicêtre [10] où il y en a grand nombre ; [3] et là, nous examinerons les causes de cette propagation du mal et ferons réflexion sur la nature des eaux qu’on y boit, des vents qui y soufflent et des aliments dont on y est nourri. Pour moi, il me semble que ce mal est morbus totius substantiæ[4] maladie de pauvres gens et mal nourris, une lèpre septentrionale et marine qui vient d’une corruption particulière du sang et des parties internes qui bouleverse l’économie naturelle. Le bon pain, un peu de vin, du linge blanc, un bon air et au commencement de cette maladie, une purgation [11] médiocrement forte y feraient grand bien, de même que de ne boire jamais de mauvaise eau. Strabon [12] appelle cette maladie stomacacé. [5][13] Elle est commune sur la mer, aussi bien qu’en Hollande, Danemark, Suède et Pologne. Les Allemands en ont beaucoup écrit. Je pense en avoir vu en ma vie plus de 200 thèses, mais ce mal ne se guérit ni par les paroles latines, ni par les secrets de chimie : [14] qui guérirait la pauvreté du peuple guérirait bien le scorbut. Il y en a qui disent qu’il faut trouver un spécifique, [15] mais c’est comme parlent les charlatans [16] et les chimistes qui se vantent d’avoir des spécifiques contre l’épilepsie, [17] la fièvre quarte, [18] la vérole, [19] la lèpre, [20] la goutte, [21] etc. Quand j’entends ces contes qui sont pires que les fables d’Ésope, [22] il me semble que je voie un homme qui me veut faire voir la quadrature du cercle, [23] la pierre philosophale, [24] la République de Platon [25] ou la matière première dans le globe de ce pédant dont a parlé Régnier [26] dans ses Satires[6]

Le testament de M. l’évêque de Langres [27][28] ordonne qu’il lui sera fait une épitaphe d’honneur, et 30 pistoles pour celui qui en sera l’auteur. Les exécuteurs du testament en ont fait prier M. François Ogier [29] qui, ayant lu l’article du testament, a aussitôt répondu qu’il ne voulait point accepter les 30 pistoles léguées, mais plutôt qu’il en aurait 30 autres à la charge que l’épitaphe serait gravée et publiée telle qu’il la ferait, sans rien changer ni ajouter, c’est-à-dire qu’il se moque de faire une épitaphe à un tel homme qui avait laissé 10 000 francs aux chartreux pour être enterré chez eux ; [30] ce qu’ils ont sagement refusé, disant qu’ils ne voulaient ni de l’argent, ni du corps d’un tel homme qui dicitur obiisse ex veteri syphilide[7] Je vous envoie un sonnet que M. Ogier a fait sur son refus de faire l’épitaphe à ce M. l’évêque de Langres. Tout le monde l’approuve fort, M. le premier président l’a hautement loué, et le roi [31] même l’a lu et l’a trouvé bon.

M. Arnauld [32] écrit un livre de la justification [33] qui sera tout contre la morale des calvinistes, on le mettra bientôt sous la presse ; et d’un autre côté, les huguenots [34] font grand bruit et se promettent merveilles du livre que fait leur M. Claude, [35] ministre de Charenton, [36] pour servir de réponse au gros livre de notre M. Arnauld. [8] M. Ferry, [37] ministre de Metz, [38] y est mort depuis un mois. Il était un des plus savants de sa volée. Si le cardinal de Richelieu [39] ne fût pas mort si tôt, il allait faire accorder les deux religions, il y avait plusieurs ministres gagnés pour cela. Ce M. Ferry était de la bande et en avait une pension de 500 écus tous les ans. [9] Voilà comment les huguenots en parlent ici. J’aurais peine à comprendre comment se fussent accordés les ministres et les moines [40] sur le point du purgatoire. [41] C’est un feu tout miraculeux, un article d’importance et qui, par son mystère multiplié de beaucoup de finesses, fait aujourd’hui bouillir tant de marmites qui servent à nourrir tant de ventres oiseux et tant de fainéants qui, par son moyen, font bonne chère à l’ombre d’un crucifix. Valère-Maxime, [42] qui ne connaissait point encore de ces gens-là car il vivait sous Tibère, a dit quelque part de fort bonne grâce que la ville de Marseille [43] jadis était si bien policée qu’elle n’admettait point dans l’enceinte de ses murailles telles gens oiseux : Iis clausas portas habet qui per aliquam religionis simulationem alimenta inertiæ quærunt[10] Permettez-moi, Monsieur, que je vous décrive par un seul vers de Virgile [44] cet animal encapuchonné qui s’en va de porte en porte chercher des bribes, mendier des miches pour emplir sa besace et en nourrir des frères frelons qui comme des mouches guêpes, sans faire aucun miel, font trop bonne chère de l’aumône, de la charité et de la simplicité de tant de bons chrétiens qui leur donnent ; le voici : Ignavum fucos pecus a præsepibus arcent[11] Buchanan, [45] dans son Franciscanus ou Fratres fraterrimi[12] n’a pas mieux rencontré quand il a si naïvement dépeint ces bonnes gens que ce brave évêque de Belley [46] appelait ordinairement les gens de l’autre monde. Mais c’est assez sur ce ton, laissons là ces gens avec leur capuchon, de peur qu’ils n’aient froid à la tête et qu’ils ne nous supposent quelque miracle [47] qui nous donnerait de la confusion. Vale.

De Paris, ce 14e de mars 1670.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 14 mars 1670

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(Consulté le 21.10.2019)