L. 279.  >
À Charles Spon,
le 16 janvier 1652

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Monsieur, [a][1]

Ce 24e de décembre. Je vous envoyai ma dernière le vendredi 22e de décembre avec deux lettres, l’une pour M. Falconet, l’autre pour M. Rigaud. [2] Depuis ce temps-là, je vous dirai que le Parlement ayant ordonné que remontrances seraient faites de la part de la cour et du duc d’Orléans [3] au roi [4] contre le retour du Mazarin, [5] et qu’on lui demanderait une nouvelle déclaration pour cet effet, maintenant qu’il est majeur, pour assurance que ce faquin ne reviendra jamais, le président de Bellièvre [6] ayant été député pour cet effet avec plusieurs conseillers, le roi leur a envoyé dire qu’ils ne prissent point la peine de partir pour cela et qu’en bref il leur enverrait une déclaration telle qu’ils la pouvaient souhaiter ; [1] et néanmoins, voilà qu’en même temps que l’on parle ainsi à Poitiers, [7] on dit ici que le Mazarin, accompagné de quelques troupes et qui est sur la frontière, doit entrer en France le 27e de ce mois du côté de Sedan, [8] mais qu’il ne pénétrera point bien avant, qu’il s’arrêtera près de la frontière à faire assiéger quelque place de celles que les ennemis nous tiennent, comme Mouzon [9] ou Stenay, [10] qui tient le parti du prince de Condé, [11] et dans lequel on dit que M. de Nemours [12] vient pour commander pour ledit prince, et duquel il a pris le parti dès le commencement.

Mais laissant à part les affaires de la guerre et de notre misérable politique, dites-moi s’il vous plaît pourquoi y a-t-il tant de fautes dans le Sennertus [13] de Lyon : j’y en ai remarqué une très grande quantité depuis peu pour en avoir parcouru un traité, qui est celui De Consensu chymicorum à la fin du troisième tome, dans lequel Paracelse [14] est étrangement traité et accommodé comme un terrible galant[2] N’est-ce point que l’on se hâtait trop pour l’achever tant plus vitement ? ou bien que le correcteur n’entendait point son métier, vu que l’on ne travaillait que sur copie imprimée et qu’il n’y avait rien de malaisé ? Et à propos de livres, M. Ravaud [15] est-il arrivé ? S’il est à Lyon, je vous supplie de le saluer de ma part et de lui dire que je suis en peine s’il s’est souvenu de m’acheter à Francfort les deux tomes in‑fo de Lotichius, [16] Rerum Germanicarum[3] C’est le même qui autrefois a commenté Pétrone [17] in‑4o et qui cherchait il y a trois ans à le faire réimprimer in‑fo fort augmenté ; alors, il ne le pouvait pas obtenir des libraires de Francfort [18] à cause de la guerre ; peut-être que dorénavant ils l’entreprendront, étant en paix, en quoi leur condition est bien meilleure que la nôtre. Cet auteur a autrefois régenté, puis a été médecin et enfin, il est devenu courtisan et historien, comme j’ai reconnu par une sienne lettre que j’ai vue en cette ville. M. Musnier, [19] médecin de Gênes, [20] a délivré audit M. Ravaud un petit paquet de quelques livres pour moi, qu’il m’a ramassés depuis un an et plus. Si M. Ravaud me veut faire le bien de me faire empaqueter tout cela, j’en paierai de deçà le port à celui qui me les rendra et en rendrai l’argent à M. Huguetan [21] l’avocat, s’il veut ; ou bien je vous le ferai tenir afin qu’il le reçoive de vos mains. Vous voyez que ce ne sont que des corvées que je vous donne, mais il me semble que je suis bien fondé de vous faire tant de peines : c’est la permission que vous m’en [avez] autrefois donnée qui me fait continuer dans mes importunités ; toutes les fois que vous en aurez regret, prenez-vous-en à vous-même et à votre courtoisie, et dites avec Martial, ribon ribaine, [4] pour user du terme de M. François, [22] tant en rechignant et par dépit qu’autrement,

Omnis inhumanos habet officiosus amicos, etc. [5]

Si M. Ravaud avait pris à Rome quelques exemplaires d’un livre bien nouveau qu’il y a, intitulé Historia Mexicana[6][23] j’en pourrais acheter un pour moi ; mais pour bien faire, il faudrait avoir la facture de ce qu’il a apporté. Que fait-on maintenant de nouveau à Lyon, n’imprime-t-on rien du P. Théophile Raynaud ? [24] Le manuscrit de M. Sebizius [25] vous est-il venu de Strasbourg ? Je vous prie de savoir de M. Rigaud quel est le titre du livre qu’on s’en va imprimer à Lyon de Celada, jésuite espagnol ? [7][26] Les jésuites [27] ont fait imprimer à Rome le troisième tome de l’histoire de leur ordre in‑4o, comme étaient les deux autres ; [8] cela ne se réimprime-t-il point à Lyon afin de le faire débiter par toute la France où il y a partout tant d’âmes moutonnières et tant d’esprits loyolitiques ?

Le mercredi 27e de décembre est parti d’ici M. le garde des sceaux[28] contre l’espérance de tous, pour s’en aller à Poitiers. Il avait été mandé de la cour, il s’en était excusé ; mais il fut remandé de partir tout à l’heure, ce qu’il fit ; et le même jour, et même devant lui, sortirent aussi de Paris M. de La Vieuville, [29] surintendant des finances, et quatre des intendants et quelques autres officiers des finances. Si bien que voilà notre Parlement sans premier président[9] Le vendredi 29e de décembre, le Parlement a été assemblé où, en présence du duc d’Orléans qui est fort piqué au jeu, on a donné un nouvel arrêt contre le Mazarin, et sa tête mise à prix pour 50 000 écus à prendre sur sa bibliothèque [30][31] et autres meubles qu’il a de deçà. Il y a d’autres particularités encore dans l’arrêt, qui sans doute se publiera bientôt. [10] Je vous prie de dire à M. Rigaud que j’espère de recouvrer par son moyen les livres qu’il m’a promis, et entre autres un livre d’Yverdon [32] que l’on trouvera sans doute à Genève, [11] savoir Opus logicum Scheibleri in‑4o[12][33] Vous m’obligerez aussi de lui faire mes recommandations et de l’assurer que je suis son très humble serviteur, et que je fais très grand cas de son amitié et de sa connaissance ; je ne dis mot de son livre de feu notre bon ami M. Hofmann, [34] il en fera à sa commodité.

Ce 12e de janvier. Enfin, le Mazarin a eu la hardiesse d’entrer en France le mieux accompagné qu’il a pu et surtout, des troupes de trois maréchaux de France, MM. d’Hocquincourt, [35] de La Ferté-Senneterre [36] et d’Aumont [37] qui tous trois sont grands mazarins. Il a été douze jours à chercher ses sûretés à passer les deux rivières de Seine et d’Yonne. Il est aujourd’hui devers Pithiviers en Gâtinais, [38] où il attend d’être informé de quelque bonne commodité pour passer la Loire, [39] que l’on ne croit point qu’il puisse jamais passer du côté d’Orléans [40] ni près de là, tant au-dessus que dessous, à cause que M. le duc d’Orléans a dispersé ses troupes en divers endroits de cette contrée, à La Charité, [41] à Gien, [42] à Jargeau, [13][43] etc. Quelques-uns disent qu’il passera devers Chartres [44] et qu’il ira passer à Saumur [45] où le gouverneur est son ami, mais il y a bien loin, et bien à craindre par les chemins. Quelques-uns de nos conseillers étaient allés devers Sens, [46] à deux en nombre, [14] pour tâcher d’empêcher qu’il ne passât point par là, mais ils n’ont point été assez forts. Même, ils ont échappé belle, l’un d’eux ayant eu son cheval tué sous lui et l’autre étant arrêté prisonnier, qui se nomme M. Bitault de Chizey ; [47] l’autre, qui est M. du Coudray de Géniers, [48] était cru avoir été tué, et même le Parlement en avait été tout exprès assemblé, mais rien n’y fut résoût ni conclu, sur l’incertitude de la nouvelle ; et le même jour, sa femme reçut une lettre écrite de sa main qui lui donna assurance du contraire. [15] Mais d’autant que le retour du Mazarin justifie les armes du prince de Condé, voilà la chance tournée pour lui. Il a écrit au Parlement où le duc d’Orléans se rend fort diligent, et y a été ordonné aujourd’hui, vendredi 12e jour de janvier, qu’il y aura surséance pour la déclaration que le Parlement prononça contre lui le mois passé, jusqu’à ce que les déclarations qui ont été données contre le Mazarin aient été exécutées. [16]

Enfin, M. de Saumaise [49] est arrivé à Leyde [50] en Hollande où il est en repos en sa maison après la fatigue d’un si grand voyage. On achève en ce pays-là l’impression d’un beau Lexicon grec en deux volumes in‑f[17] [51] et les sept tomes in‑4o d’impression de Rome de Paulus Zacchias, [52] médecin romain, intitulé Quæstiones medico-legales y sont réimprimés in‑fo à Amsterdam. [18][53] Je ne sais si nous en pourrons avoir bientôt, tant à cause de l’hiver et de la glace qui empêchent la navigation qu’à cause de la guerre qui empêche toute sorte de commerces.

On dit ici que nos princes ont signé entre eux un accord pour faire ruiner le Mazarin et ôter la reine [54] du Conseil du roi ; savoir M. le duc d’Orléans, les princes de Condé et de Conti, [55] M. de Longueville, [56] M. le duc de Beaufort, [57] le coadjuteur, [58] M. de Chavigny, [59] etc. [19]

Il n’y a ici rien de nouveau que des gueux, quorum infinitus est numerus[20] lequel véritablement ne saurait diminuer, Dieu merci et la mauvaise saison, la reine, le Mazarin, et id genus omne latronum[21] On attend ici que les parlements se déclarent contre le Mazarin de nouveau, en conséquence de l’arrêt ici donné le 29e de décembre. [10]

Le Parlement a ordonné que la bibliothèque du Mazarin [60][61] sera vendue ; et de fait, elle se vend tous les jours, soir et matin. [22] Beaucoup de gens y vont acheter des livres, je n’y ai point été et n’y puis aller, faute de loisir. Il y a 40 000 volumes, c’est dommage que cette grande, si riche, si belle et si bien assortie bibliothèque soit dissipée de la sorte. Le public aurait pu en recevoir quelque soulagement si cela fût tombé en un meilleur temps, plus pacifique et plus réglé que le nôtre, et si l’auteur d’icelle eût été quelque prince pour lequel on eût dû avoir du respect ; comme lui, de la bonté et du zèle pour le bien public. M. Naudé [62] est extrêmement en colère contre le Parlement qui fait faire cette vente en dépit du Mazarin. Pour moi, j’en suis pareillement marri, mais ce n’est qu’à cause dudit M. Naudé qui est mon ancien ami, et non du tout pour ce malencontreux et malheureux tyran de longue robe. Si cette bibliothèque eût subsisté et qu’un jour elle eût pu servir au public, elle eût rendu immortel le nom de notre ami ; mais quoi ! il n’y a point de remède, ce sont des désordres publics dont les causes sont bien plus fortes et plus puissantes que ne sont les volontés des hommes. Je tiens pourtant pour très certain que l’on n’y trouvera point tous les livres rares qui y étaient par ci-devant, et que l’on n’aura point manqué d’en tirer la plupart des plus précieux, de peur de ce qui est arrivé ; quoique M. Naudé dise bien qu’il n’en a rien tiré. [23]

La reine avait envoyé dans La Rochelle [63] un jeune maître des requêtes pour intendant de la justice, qui pensait y faire ce que faisaient les intendants dans les provinces il y a cinq ans. Toute la ville s’est assemblée contre lui et < il > a été obligé de se sauver. [24] Elle avait renvoyé aussi à Bordeaux [64] y interdire le parlement qui y était divisé en trois partis. [25] Ils se sont tous réunis, et la Ville pareillement, et ont mandé à la reine qu’ils n’obéiraient point. Quatre-vingts officiers anglais y sont arrivés pour commander à 4 000 Anglais que Cromwell [65] envoie de secours au prince de Condé. [26] Ceux de Dijon [66] n’ont point voulu vérifier la déclaration contre M. le Prince que la reine leur a envoyée ; et combien que M. d’Épernon, [67] leur gouverneur, y soit présent et qu’il veuille faire rebâtir la citadelle malgré toute la ville, il ne se déclare pourtant point partisan de la cour, ains plutôt malcontent d’eux, et est soupçonné d’avoir intelligence avec le prince de Condé. [27] Deux régiments ont quitté le comte d’Harcourt, [68] alléguant pour leur raison que leur dessein n’est point d’être du côté du Mazarin. Le parlement de Toulouse [69] a promis grande obéissance au roi à la charge que le Mazarin ne reviendra point en France ; que s’il y revient, ils seront les premiers à donner arrêt contre lui et à exciter à la même chose le Parlement de Paris et tous les autres du royaume ; et en même temps, cet arrêt était donné à Paris et envoyé à tous les parlements, desquels on attend réponse dans la semaine. [28]

Le mois de mai prochain, M. Gassendi [70] sera à Paris où il viendra faire imprimer ses livres de physique, c’est M. de Sorbière [71] qui me l’a écrit d’Orange [72] et qui, comme son bon ami, l’a été voir en Provence. Faites en sorte que quand il passera à Lyon, que M. de Barancy [73] vous avertisse de son arrivée afin que vous y puissiez voir et entretenir ce grand personnage, qui est un des plus savants et des plus honnêtes hommes du monde ; je vous dirai bien davantage, et un des plus humbles, quod mirum [29] pour un Provençal, car ces gens du pays d’Ousias [74] sont naturellement presque tous et toujours superbes. Nous avons ici un de nos docteurs qui les appelle savants de peu de science, glorieux de peu d’honneur et riches de peu de biens, et me semble que tout cela est fort vrai.

Ce 12e de janvier. Le duc d’Orléans dit hier dans le Palais que la reine mettait les affaires dans l’état de faire devenir roi de Poitiers celui qui était roi de France. [30][75][76] Il a envoyé un trompette au maréchal d’Hocquincourt, gouverneur de Péronne, [77] qui accompagne le Mazarin et qui est celui qui a pris prisonnier notre conseiller M. Bitault de Chizey ; c’est pour retirer ledit prisonnier. [31] Tous les volontaires [78] qui étaient dans l’armée du comte d’Harcourt lui ont dit adieu, ne voulant point se faire tuer pour le cardinal Mazarin.

Par arrêt de la Cour du 29e de décembre, on procède tous les jours à la vente de la belle et illustre bibliothèque du Mazarin où tout Paris va acheter. Il s’y vend beaucoup de bons livres, et en quantité. Je n’ai point encore eu le loisir d’y aller, tant j’ai d’affaires : les jours sont très courts, les chemins mauvais, mes malades dispersés dans la longueur de Paris (qui est un de mes fléaux, aussi bien qu’à tous mes compagnons) ; [79] de plus, je sollicite le procès [80] contre Chartier [81] pour son livre de l’Antimoine[82] qui n’a pu par ci-devant être jugé à cause de la maladie de l’avocat de Chartier et à cause des fréquentes assemblées que Messieurs ont faites pour l’approchement du Maz[arin ;] il est pourtant en état de l’être bientôt si d’autres assemblées ne revienn[ent …] selon l’occasion ; et l’aurait été cette même semaine que je vous écris, [n’eût] été que M. Le Bignon, [83] avocat général, est détenu au lit de la goutte. [84] J[e pou]rrais bien passer outre, mais cette difficulté étant une affaire de police, je vou[drais] bien avoir des conclusions de l’un des deux avocats généraux, d’autant qu’elle [nous] servira de règlement à l’avenir ; et néanmoins, l’un étant malade, l’autre, qui [est] M. Talon, [85] ne peut pas venir à la Grand’Chambre d’autant qu’il est obligé d’aller et à l’Édit [86] et à la Tournelle, [87] étant tout seul. Et voilà où nous en sommes de présent pour l’affaire de ce malheureux Chartier. [32] Revenons à la Bibliothèque mazarine, [33][88] n’est-ce point un grand malheur qu’il faille que ce bel ouvrage soit détruit et même, en vertu et en exécution d’un arrêt de la Cour, que nous soyons tombés en un temps si désastreux et si misérable que cet amas de 40 000 volumes bien choisis soit vendu et séparé, plus afin de faire dépit au Mazarin que pour nécessité que l’on ait de l’argent qui en pourra provenir ? M. Naudé, notre bon ami, en est fort en colère et moi, j’en suis tout fâché à cause de lui ; même, j’ai peur qu’il n’en devienne malade et qu’il n’en meure aussi. [34] Hélas, comme dit quelque part frère Jean [89] dans Rabelais, [90] que j’y perdrais un bon ami ! [35] Mais à propos de Rabelais, j’ai désir il y a longtemps de vous prier de quelque chose que je vous supplie de prendre en bonne part et de me permettre : nous ne trouvons plus ici de ce livre-là, j’entends Rabelais des vieilles éditions ; M. Huguetan l’avocat dit qu’il est en abondance à Lyon ; faites-moi la faveur de m’en acheter tout ce que vous en trouverez chez vos libraires, et principalement chez ceux qui revendent des vieux livres ; j’entends un de chaque sorte, il ne m’importe de la reliure, deux, six, dix < volume  >, je le veux bien ; je m’en rapporte du prix à vous-même, lequel je vous ferai rendre à l’heure même. Il y en a une impression de lettre gothique, [91] une autre de petite lettre, toutes deux in‑12o, qui sont fort bonnes. Il y en a une belle in‑8o dont la troisième partie et la quatrième me semblent être de l’an 1552 (l’auteur mourut bientôt après). Il y en a plusieurs autres in‑12o qui sont toutes bonnes. Je vous prie, faites-moi la faveur de m’en acheter une copie de toutes les sortes. Quand je les aurai de deçà, s’ils ne sont bien reliés, j’y donnerai bon ordre. Patere iterum, ut humeris tuis imponam istam sarcinam[36] je vous ai tant donné de corvées par ci-devant qu’il me semble que je suis en possession de vous faire du mal et que vous êtes tout accoutumé de me faire du bien. Je vous supplie de le continuer en cette occasion et en toutes les autres qui se pourront par ci-après présenter, vu que je ne suis point en état d’y renoncer ; votre amitié et vos bons offices me sont trop fructueux pour les abandonner ; vous n’avez qu’à prendre patience car, Dieu aidant, vous n’êtes point encore au bout de mes importunités.

Ce 16e de janvier[37] En voici une autre toute fraîche qui me vient sous la main, j’apprends que M. Ravaud est de retour à Lyon de son grand voyage, obligez-moi de lui présenter mes très humbles recommandations. Je lui écrirais volontiers quelque mot de congratulation pour son retour, que je remets à une autre fois, me persuadant qu’il est encore trop empêché. M. Alcide Musnier de Gênes lui a donné quelque petit paquet de livres pour moi ; quand il sera arrivé à Lyon, je vous prie de le recevoir de lui et de lui en payer ce qu’il vous en demandera de port. S’il a des livres nouveaux de ce pays-là, il faudra tout rassembler avec ceux que M. Rigaud m’a promis et en faire un gros paquet que vous m’enverrez s’il vous plaît quand les soldats du duc d’Orléans ne seront plus sur la rivière de Loire, et de quoi nous accorderons auparavant. Le Mazarin n’avance point beaucoup : il a séjourné près de Fontainebleau, à Moret [92] et à Pithiviers en Gâtinais ; [38] il n’y a que deux jours qu’il était à Milly, [93] qui n’est que cinq lieues par delà Essonnes ; [39][94] il y a quelque cause cachée pourquoi il n’avance point. Les députés du Parlement sont à Poitiers ; peut-être qu’en vertu de leurs remontrances il n’oserait passer et qu’il a reçu quelque contremandement, car c’est chose certaine qu’il y a fort peu de gens à la cour pour lui après la reine, le maréchal Du Plessis-Praslin [95] et le vieux Senneterre ; [40][96] le maréchal de Senneterre, [97] son fils, avait fait escorte au Mazarin depuis Sedan jusqu’à Troyes [98] avec 800 chevaux et aussitôt, s’en est retourné en Lorraine, [99] son gouvernement, où sa présence était nécessaire à cause des troupes du duc Charles. [41][100] Le duc d’Orléans dit qu’il voudrait que le Mazarin fût à Poitiers et qu’il y sera tant plus tôt attrapé. Les parlements grondent de nouveau contre lui, entre autres Rouen, [28] [101] Toulouse, Rennes, [102] Bordeaux et Dijon ; Aix [103] n’y manquera point ; Dijon a refusé de vérifier la déclaration du roi contre le prince de Condé ; Bordeaux ne veut point obéir à son interdiction et a dit qu’il n’y obéira point ; Toulouse est fort contre le Mazarin. Nous en saurons davantage la semaine qui vient. Je vous souhaite le bon jour et bon an, et à mademoiselle votre femme, à laquelle je baise les mains, et à vous aussi, pour être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce lundi 1er[5e de janvier 1652.]

Du mardi 16e de janvier 1652.

Ce matin le duc d’Orléans a été au Parlement, où il a dit que le courrier qu’il avait envoyé à Pont-sur-Yonne [104] était revenu sans ramener notre conseiller M. Bitault de Chizey, [42] qu’on lui avait refusé et qu’on le voulait mener à la cour vers le roi. Le Parlement a ordonné que ledit courrier retournerait sur ses pas vers M. d’Hocquincourt qui tient ledit prisonnier, auquel il serait enjoint de le remettre en liberté ; sinon, qu’on s’en prendrait à lui-même et aux siens, et à ses terres mêmes, et qu’en procédant contre lui, on ferait raser son château. On a enjoint aussi à M. du Coudray de Géniers, qui est l’autre conseiller, qui eut un cheval tué sous lui, mais qui ne fut pas pris et se sauva à Sens, de s’en revenir au plus tôt. On a offert à M. de Bitault de lui faire voir le Mazarin, il l’a refusé, disant qu’il était condamné comme criminel de lèse-majesté [105] et déclaré ennemi du royaume, qu’il ne le voulait voir que sur la sellette [106] pour lui faire son procès. [31] Demain, on publiera une nouvelle déclaration pour M. le Prince. [16] Le vieux évêque de Senlis, [107] nommé Sanguin, [108][109][110] a cédé son évêché à un sien neveu du même nom qui a été sacré dans l’église des jésuites [111] en présence de 25 évêques. [43] Le dîner fut fait dans la même maison, ils étaient 120 à table ; ils furent traités à la religieuse, chacun à part ; [44] ils eurent chacun 15 plats, si bien qu’en ce dîner il y a eu plus de 1 600 plats. N’admirez-vous point, en notre temps si fort corrompu, cette frugalité apostolique, ou plutôt, ne détestez-vous pas ce luxe épiscopal et monacal tandis que tant de pauvres gens meurent de faim sans qu’il y ait de leur faute ? Je baise les mains à tous nos bons amis, s’il vous plaît, en ce commencement d’année, et surtout à MM. Gras, Falconet, Garnier, Huguetan et Ravaud, à qui j’écris un mot pour me réjouir avec lui de son heureux retour ; je vous prie de lui envoyer ma lettre. Je pensais aujourd’hui avoir audience contre notre écrivain d’antimoine nommé Jean Chartier : un jeune Chartier toujours verse[45] mais il n’a point comparu, ni son avocat Jean Guérin, [112] qui est gendre de Guénault, [113] ut sit dignum patella operculum ; [46][114][115] outre que le duc d’Orléans est venu au Parlement, qui a fait assembler les Chambres.

Mais je suis trop long et trop ennuyeux, pardonnez à mes importunités et amici loquacitatem excusa[47] Je suis si ravi de vous entretenir et de causer avec vous que j’ai même regret de sentir l’heure qui presse. Adieu donc, mon cher ami, et me tenez pour celui qui sera toute sa vie, Monsieur, tuus ut suus aere et libra,

Guido Patinus Bellovacus[48]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 janvier 1652

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(Consulté le 20.08.2019)