L. 181.  >
À Charles Spon,
le 11 juin 1649

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Monsieur, [a][1]

M. Sauvageon [2] est un étrange garçon, je ne vis jamais un tel chicaneur, je pense que cet homme ne pourrait vivre sans procès, il faut qu’il attaque toujours quelqu’un. C’est un vrai Martinus contra omnes[1][3] Il pourra bien perdre son procès contre vos libraires de Lyon, aussi bien qu’il a souvent perdu de deçà contre les uns et les autres. Pour la harangue de M. de Châtillon, [4] vous n’en manquerez pas. Sunt verba et voces[2][5] ce n’est qu’un babil de moine qui donne du plat de la langue, [3] et qui flatte en tâchant de secouer sa corde et son capuchon pour devenir évêque. [6] Le testament politique du sieur de La Hoguette [7] ne porte point son nom. [4] Cet auteur est savant et grand ami de MM. Dupuy [8][9][10][11] qui tiennent et gouvernent ici la Bibliothèque du roi. [5][12] Il porte les armes, il a été capitaine sur mer et gouverneur de Blaye. [13] Il est beau-frère, en tant qu’il a épousé sa sœur, de M. de Beaumont Péréfixe, [14][15] précepteur du roi, qui est aujourd’hui évêque de Rodez. [6] Ce livre n’a pas été publié comme l’auteur l’avait fait. M. le chancelier [16] l’a fait châtrer, et en a tant fait retrancher lorsqu’on lui en a demandé le privilège que, poussé d’une juste indignation pour cet effet, je ne l’achetai point et ne l’ai pas encore. [17]

Pour l’épileptique [18] de M. Falconet, [19] je ne sais rien davantage, sinon qu’il m’a écrit qu’il m’en voulait entretenir. En attendant quoi (et ce sera quand il lui plaira), je vous dirai que les antiépileptiques et ces sortes de remèdes fort trompeurs viennent des Arabes [20] qui ont mal entendu et fort mal expliqué ce qu’ils n’entendirent jamais dans les écrits de Galien, [21] savoir proprietatem totius substantiæ[7] Les chimistes [22] qui sont venus depuis, et qui ont tâché de tout gâter en dépit de la médecine et des médicaments vulgaires, qui sont les meilleurs, ont encore renchéri par-dessus et les ont fourrés partout où ils ont pu, duce fanatico et maniaco suo Paracelso[8][23] Vous ne verrez autre chose dans Crollius et aliis eiusmodi impostoribus et stercoreis scriptoribus, qui utinam tempori et chartæ parcentes, nihil unquam scripsissent[9][24] Toutes ces dénominations de remèdes n’ont été mises en œuvre, ou au moins au jour, que par des charlatans [25] qui se croyaient, par ces titres spécieux, donner de la réputation et de la pratique. Ces remèdes ne font et ne produisent rien. Ils trompent les médecins qui s’y fient, et traînent en longueur et en langueur les malades à qui on les fait prendre. Parum distant a principiis chimicorum, quæ neque probantur, neque determinantur[10] Les spécifiques [26] des chimistes sont presque la même chose que Thomas Erastus, in disputationibus suis adversus novam medicinam Paracelsi[11][27] a si bien réfutés. Vous ne trouverez rien de pareil dans l’Hippocrate. [28] Pour les remèdes que l’on dit agir par qualité occulte, [29] je n’en connais point, si ce n’est peut-être medicamenta purgantia, in quibus forsan delitescit aliquid occultum[12][30] Tout ce que je ne sais point m’est une qualité occulte. Un savant homme et qui ignore peu reconnaît moins que moi de ces qualités. Si j’étais aussi savant qu’un ange, il y aurait encore beaucoup de choses que j’ignorerais parce qu’il n’appartient qu’à Dieu de tout savoir. C’est profession de l’ignorance et trop relever inscientiam veterum academicorum[13] que de mettre partout des qualités occultes comme font les chimistes aujourd’hui dans leurs puants écrits. C’est une chose de laquelle ils devraient être tant plus honteux, vu qu’ils se vantent si hautement d’être les seuls et vrais philosophes. J’admets dans les remèdes divers degrés, diverses qualités, premières, secondes et tierces ; mais je n’admets point de la fausse monnaie pour de la bonne. Scio apud Galenum dari remedia quæ dicuntur agere a tota substantia, quæque ipse Galenus vult in quadruplici materia deprehendi. Quorum prima sunt quæ alunt, sive alimenta, secunda sunt purgantia, tertia sunt venena medicamenta, κακουργα, sive deleteria ; quarta sunt alexipharmaca, sive theriaca. Atqui anti-epileptica chimicorum, neque specifica eiusmodi nebulonum, hic habent locum, ergo in prisca sapientia et in medicina veterum ista figmenta, meræ fabulæ, meræ impostularæ, nullum habent fundamentum[14][31] Je n’ai que faire de vous dire que plusieurs modernes ont impugné cet abus : Minadoüs, [32] Erastus, Hofmannus [33] même les ont impugnés quelque part. [15] Feu M. Nicolas Piètre, son frère aîné Simon, [34][35] qui a été un homme incomparable, et tous nos anciens ont été de cet avis ; et à vous dire vrai, ces remèdes n’ont ici nul crédit. Voilà une partie de ce que j’en sais. De vous en dire davantage, j’abuserais de votre temps et de votre patience, c’est à vous à prendre en bonne part ce que j’en dis puisque vous savez ce que je vous suis ; aussi est-ce à vous à m’enseigner et à me retirer de l’erreur si vous savez autre chose qui soit meilleur. Paré même, en sa Chirurgie, reprend fort bien ces antiépileptiques, et s’en moque de bonne grâce lorsqu’il parle de ungula alces et de cornu unicornis[16][36][37][38] comme aussi a fait Smetius in Miscellaneis[17][39] et Keckermannus in Physicis[18][40] Et ne pensez pas rejeter l’opinion de Paré sous ombre que ce n’était qu’un chirurgien. L’auteur de son livre a été un savant médecin de Paris nommé maître Jean Haultin, Altinus, qui mourut ici un de nos anciens, l’an 1615. [19][41][42] M. Moreau [43] et toute notre École se moquent aujourd’hui de tout ce fatras, et combien que parmi 118 docteurs que nous sommes il y ait encore quelques particuliers qui ut faciant rem, si non rem quocumque modo rem, adsunt in occulto pharmacopolis[20][44] Néanmoins, personne n’en ordonne à Paris, et huius erroris extirpationem debemus sapientissimæ et eruditissimæ Pietrorum familiæ[21] Prenez donc en gré ma bonne volonté et jugez sincèrement de mon avis, comme je le soumets sincèrement et humblement à votre censure. Candidus imperti meliora, vel utere nostris[22] Gardez-vous bien de me prendre pour un glorieux ni pour un obstiné, je ne suis ni l’un, ni l’autre, je n’ai envie que d’apprendre et de profiter. Je ne prends nulle part au distique de Martial, [45] qui n’a pas assez vraiment dit :

Aurum et opes et rura, frequens donabit amicus ;
Qui velit ingenio cedere, rarus erit
[23]

C’est tout au contraire de moi, je suis tout prêt d’apprendre. Faites donc et que je vous aie cette obligation après tant d’autres dont je vous demeurerai éternellement obligé afin que j’amende mon ignorance par votre charité. [24]

Provence [46][47] et Bordeaux [48] ne se sont pas encore apaisés. On attend ici des nouvelles. [25] Un jeune père de l’Oratoire[49] qui est de la Maison depuis huit jours, s’est aujourd’hui jeté sur celui qui disait la messe et lui a voulu arracher l’hostie. Le prêtre s’est défendu, mais l’autre a été le plus fort, l’a fait choir et lui a cassé les dents ; l’hostie chue, grand désordre dans l’église, etc. On dit que ce jeune homme est fou, je le crois ainsi. [50] Un laquais [51] en fit autant il y a quinze jours au curé de Sannois, [52] village près de Saint-Denis, [53] le jour de la Pentecôte. Il a été condamné à avoir le poing coupé, [54] être pendu, étranglé et brûlé, par le bailli de Montmorency ; [26][55] il est encore à la Conciergerie [56] par appel. Vale et me ama[27] Voilà qu’on vient quérir ma lettre, il est dix heures du soir sonnées, je vous donne le bonsoir et suis de toute mon âme, à MM. Gras, Garnier et Falconet, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 11e de juin 1649.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 11 juin 1649

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(Consulté le 20.10.2019)