L. 450.  >
À Charles Spon,
le 7 novembre 1656

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< Monsieur, > [a][1]

On publie à son de trompe et cri public, par les carrefours de Paris, l’ordonnance du roi [2] contre les passements [3] d’or et d’argent, les dentelles, les points de Gênes, de Venise et de Raguse, les carrosses dorés et autres superfluités. Beaucoup de pauvres ouvriers faiseurs de rubans se plaignent fort de cet édit, d’autant qu’ils gagnaient leur vie à faire de ces passements ; mais les autres allèguent à cela une très méchante et maudite raison d’État, qui est que ces ouvriers bandés et désespérés, faute de vivre de leur métier, on en fera des soldats pour remplir les régiments de l’armée du roi qui sont fort délabrés et diminués de cette dernière campagne ; de sorte que la politique deviendra enfin ars non tam regendi quam fallendi homines[1][4] et tout cela pour le profit d’un homme tout seul et aux dépens de toute la France. Tandis que les maîtres des requêtes sont leurrés de plusieurs intendances dans les provinces et qu’on leur promet gain de cause contre le Parlement en leur attribuant quelques nouveaux droits, on pense aussi à prendre sur eux d’un autre côté : ils ne sont que 72, on parle de leur donner des compagnons jusqu’à un cent. Vous voyez que l’on tâche à couper la bourse aux uns et aux autres, et à pratiquer ce que disait Néron : [5] Demus operam ne quisquid habeat[2][6]

M. Moreau [7] le père a laissé sa bibliothèque [8] pour la somme de 15 000 livres à son fils, [9] lequel est en peine s’il doit la prendre. Il m’en a demandé mon avis, je lui ai répondu qu’infailliblement elle valait bien mieux que cela, pourvu que tous les livres y fussent qui y ont autrefois été. Il témoigne qu’il la prendra en tirant d’icelle une bonne partie des meilleurs d’iceux pour sa provision, et que le reste il le vendra : voilà bien des livres à vendre quelque jour. Il y a quantité de bons livres, rares et curieux, combien même que le bonhomme fût assez secret et qu’il n’en parlât guère à personne, pas même à feu M. Naudé [10] qui y était fort entendu, voire, qui pis est, à son propre fils, qui m’a dit qu’il lui avait tout laissé, mais qu’il ne lui avait rien dit ni recommandé chose quelconque en particulier. Ainsi meurent la plupart des hommes, sans s’expliquer : la vie les abandonnant, ils abandonnent tout et voyant que tout est perdu pour eux, ils négligent et oublient tout. M. Guillemeau, [11] un autre de nos illustres, après avoir longtemps combattu avec la mort, lui a enfin cédé. Il est mort trois jours après M. Moreau. Notre Faculté perd beaucoup tant à l’un qu’à l’autre. Hélas ! les méchants, les fourbes et les imposteurs publics ne meurent point, et ces honnêtes gens-là meurent ; néanmoins, je n’y sais point de remède, le temps des autres viendra. En attendant, tâchons de vivre et de ne laisser pas mourir notre commerce de lettres non plus que notre amitié. La mort est bien affamée et semble ne pouvoir se rassasier de médecins : n’étant pas contente de deux excellents hommes, elle en a pris un troisième qui était bon médecin et bel esprit, mais grand ivrogne ; c’est M. Charles Le Clerc, [12] âgé de 73 ans, c’est beaucoup vivre pour un homme déréglé. Si bien que voilà trois de nos médecins morts en moins de six jours. Voici encore une mort que j’ai à vous annoncer, c’est celle du sieur Morin, [13] Beaujolais, professeur du roi en mathématiques ; si bien que le voilà mort au bout d’un an aussi bien que M. Gassendi, [14] mais ils n’ont garde de se mordre l’un l’autre car l’un est à Saint-Nicolas-des-Champs [15] et l’autre à Saint-Étienne-du-Mont. [16] L’un était bien sage et l’autre était fou et demi-enragé ; mais quoi qu’il en soit, c’est chose certaine qu’en l’autre monde ils auront le nez fait l’un comme l’autre malgré toutes les mathématiques et toute la prétendue judiciaire des astrologues [17] dont Morin était coiffé. Pour M. Gassendi, il était homme sage, savant et bon, tempéré et habile homme, et en un mot un vrai épicurien mitigé. [3] Comme je lui dis en sa dernière maladie qu’il n’en échapperait point et qu’il donnât ordre à ses affaires, il leva gaiement la tête et me dit à l’oreille ce beau vers d’un poète qui valait mieux que Morin et qui savait mieux que lui des meilleures mathématiques : [18]

Omnia præcepi, atque animo mecum ante peregi[4]

Le 4e de novembre, dans nos Écoles, nous étions assemblés pour faire un doyen [19] et des professeurs nouveaux. [20] Des cinq électeurs, j’en étais un avec le bonhomme M. Bouvard, [21] M. Le Conte, [22] MM. Barralis, [23] et Boujonnier [24] le fils. Enfin, après plusieurs discussions à l’amiable, nous sommes convenus de trois docteurs, et fit ex rigore statuti : [5] c’étaient MM. Hermant de Launay, [25] Philibert Morisset [26] et Merlet le fils. [27][28] Et sors cecidit super posterum illum[6] âgé d’environ 40 ans, qui pourra tant mieux faire qu’il sera soulagé et fortifié du conseil de Monsieur son père [29] qui vit encore. La secte antimoniale [30] prétendait bien faire un doyen à sa mode, mais les voilà encore rebutés pour deux ans. Nous avons pareillement été les maîtres dans l’élection des quatre professeurs et les avons tous nommés du parti des gens de bien, sine fuco, sine stibio, sine veneno, sine fraude[7] Toute la cabale des bézoardistes antimoniaux, pharmaciens et marchands de remèdes spécifiques [31] (mots inventés pour tromper les pauvres malades) n’a eu aujourd’hui aucun crédit en notre élection. Tandem bona causa triumphat[8] Guénault [32] même y a été les trois heures entières que l’affaire a duré, mais ni lui, ni tous les guénaldistes n’y ont eu aucune part. En voilà pour deux ans, intra biennium perfectum et integrum[9] car il n’y aura pas lieu d’en faire d’autres que d’aujourd’hui en deux ans, le pape mourra ou le singe parlera. [10]

J’ai aujourd’hui dîné en ville avec un honnête homme du Languedoc dont le père était greffier des états [33] de la province, lequel méprise fort Montpellier [34] et toute cette École. Il dit que M. de Belleval [35] est un honnête homme, mais peu savant et malheureux médecin, au reste, qu’il est riche de 80 000 écus ; pour Courtaud, [36] que c’est un cheval, une grosse bête, qui toute l’année est enfermé dans sa chambre ou dans son grenier où l’on ne sait pas s’il n’y fait de la fausse monnaie, [37] qu’il ne gagne rien, qu’il n’a jamais vu de malade, et que dans Montpellier aujourd’hui ce ne sont point les médecins qui vont visiter et panser les malades, qu’on ne prend que les apothicaires ; que Sanche [38] le père est un étourdi et son fils, [39] un jeune homme folâtre et ignorant ; que M. Soliniac [40] est ici à la poursuite des affaires de leur École au Conseil, qu’il est plus habile, mais grand charlatan raquedenase, [11] et qu’il tâche de faire croire à tous ses malades qu’ils ont des abcès cachés dans le corps. [41] Il dit encore plus de mal de feu Laz. Rivière : [42] il dit qu’il était grand charlatan, qu’il était naturellement ladre [43] et qu’il avait un vilain ulcère éléphantique [44] dans la gorge. [45] En récompense, il loue fort MM. Varanda [46] et Pradilles, [47] Joubert [48] et Rondelet. [49] Vitio malignitatis humanæ contingit, ut vetera sint in laude, præsentia in fastidio[12][50] En récompense, il loue fort un jeune médecin nommé P. Haguenot, [13][51] le connaissez-vous ?

L’Assemblée de Messieurs du Clergé [52] continue toujours. L’on s’étonne de ce que le cardinal de Retz [53] leur envoie si fréquemment des lettres, cela fait croire qu’il est bien près d’ici. Ceux du Port-Royal [54][55] ont ici fait publier un miracle [56] qui est arrivé en leur maison d’une fille de onze ans qui était là-dedans pensionnaire, laquelle a été guérie d’une fistule lacrymale. [14] Quatre de nos médecins y ont signé, savoir le bonhomme Bouvard, Hamon, [57] leur médecin, [15] et les deux Gazetiers[16][58][59] Ils attribuent le miracle à un reliquaire dans lequel il y a une portion de l’épine qui était à la couronne de Notre-Seigneur, qui a été appliquée sur son œil. Je pense que vous savez bien que ces gens-là, qu’on appelle du Port-Royal, tant des champs [60] que de la ville, sont ceux que l’on appelle autrement les jansénistes, [61] les chers et précieux ennemis des loyolites ; [62] lesquels voyant que ce miracle leur faisait ombre, ont écrit pour s’y opposer un Rabat-joie du miracle nouveau du Port-Royal où l’on dit qu’ils n’ont rien fait qui vaille. [17][63] Mais surtout, je m’étonne comment ils n’ont rien dit contre ces approbateurs de miracles qui non carent suis nervis : [18] le bonhomme Bouvard est si vieux que parum abest a delirio senili ; [19] Hamon est le médecin ordinaire et domestique du Port-Royal des Champs, ideoque recusandus tamquam suspectus ; [20] les deux autres ne valurent jamais rien, et même l’aîné des deux est le médecin ordinaire du Port-Royal de Paris qui est dans le faubourg Saint-Jacques. Imo, ne quid deesse videatur ad insaniam sæculi[21] il y a cinq chirurgiens barbiers [64] qui ont signé le miracle. Ne voilà-t-il pas des gens bien capables d’attester de ce qui peut arriver supra vires naturæ[22] des laquais revêtus et bottés et qui n’ont jamais étudié ! Quelques-uns m’en ont demandé mon avis, j’ai répondu que c’était peut-être un miracle que Dieu avait permis d’être fait au Port-Royal pour consoler ces pauvres bonnes gens qu’on appelle des jansénistes, qui ont été depuis trois ans persécutés par le pape, les jésuites, la Sorbonne [65] et de la plupart des députés du Clergé (ut faverent loyolitis), [23] et aussi pour abaisser l’orgueil des jésuites qui sont fort insolents et impudents à cause de quelque crédit qu’ils ont à la cour. Nos gens ont mis force provisions dans Valence, [66] les Espagnols n’ont osé attaquer nos troupes. Soyez toujours très assuré que je suis tout vôtre, etc.

De Paris, ce 7e de novembre 1656.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 novembre 1656

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(Consulté le 23.10.2019)