À Henri Gras, le 24 septembre 1648
Note [7]

Le 20 août 1648, le Grand Condé avait remporté l’éclatante victoire de Lens contre les Espagnols. M. de Chavigny confiait au coadjuteur (Retz) que Mazarin allait être « assez innocent pour ne pas se servir de cette occasion pour remonter sur sa bête » contre l’indiscipline du Parlement.

Retz (Mémoires, pages 324‑325) :

« Le lendemain de la fête, {a} c’est-à-dire le 26e d’août de 1648, le roi alla au Te Deum. {b} L’on borda, selon la coutume, depuis le Palais-Royal jusqu’à Notre-Dame, toutes les rues de soldats du régiment des gardes. Aussitôt que le roi fut revenu au Palais-Royal, l’on forma de tous ces soldats trois bataillons qui demeurèrent sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine. Commingues, lieutenant des gardes de la reine, enleva dans un carrosse fermé le bonhomme Broussel, conseiller de la Grand’Chambre, et il le mena à Saint-Germain. Blancmesnil, président aux Enquêtes, fut pris en même temps aussi chez lui, et il fut conduit au Bois de Vincennes. Vous vous étonnerez du choix de ce dernier ; et si vous aviez connu le bonhomme Broussel, vous ne seriez pas moins surprise du sien. Je vous expliquerai ce détail en temps et lieu ; mais je ne vous puis exprimer la consternation qui parut dans Paris le premier quart d’heure de l’enlèvement de Broussel, et le mouvement qui s’y fit dès le second. La tristesse, ou plutôt l’abattement, saisit jusqu’aux enfants ; l’on se regardait et l’on ne disait rien. L’on éclata tout d’un coup : l’on s’émut, l’on courut, l’on cria, l’on ferma les boutiques. J’en fus averti, et quoique je ne fusse pas insensible à la manière dont j’avais été joué la veille au Palais-Royal, où l’on m’avait même prié de faire savoir à ceux qui étaient de mes amis dans le Parlement que la bataille de Lens n’y avait causé que des mouvements de modération et de douceur, quoique, dis-je, je fusse très piqué, je ne laissai pas de prendre le parti, sans balancer, d’aller trouver la reine et de m’attacher à mon devoir préférablement à toutes choses.

[…] Je sortis en rochet et camail et je ne fus pas au Marché-Neuf {c} que je fus accablé d’une foule de peuple, qui hurlait plutôt qu’il ne criait. Je m’en démêlai en leur disant que la reine leur ferait justice. Je trouvai sur le Pont-Neuf le maréchal de La Meilleraye à la tête des gardes, qui, bien qu’il n’eût encore en tête que quelques enfants qui disaient des injures et jetaient des pierres aux soldats, ne laissait pas d’être fort embarrassé parce qu’il voyait que les nuages commençaient à se grossir de tous côtés. Il fut très aise de me voir, il m’exhorta à dire à la reine la vérité. Il s’offrit d’en venir lui-même rendre témoignage. J’en fus très aise à mon tour et nous allâmes ensemble au Palais-Royal, suivis d’un nombre infini de peuple, qui criait : “ Broussel ! Broussel ! ” »


  1. La Saint- Louis.

  2. Chanté pour célébrer la victoire de Lens.

  3. Aujourd’hui le quai du même nom, entre le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, sue l’île de la Cité.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 569) :

« J’oubliais de dire que M. le coadjuteur, étant prié par les bourgeois d’aller remontrer le désordre à la reine, y fut, le mercredi après-dînée, {a} en rochet, camail et bonnet, à pied, sa croix devant lui, soutenu par deux gentilshommes. La reine le reçut très mal, lui dit qu’elle savait ce qu’elle avait à faire et qu’il se mêlât de prier Dieu. »


  1. Le 26 août après-midi.

Les barricades du 27 août furent l’émeute inaugurale de la Fronde guerrière. Le récit de Retz détaille l’événement et la périlleuse obstination de la cour à le sous-estimer. Le plus chaud de la révolte se déroula dans le quartier de Guy Patin.

Retz (Mémoires, page 340) :

« Le mouvement fut comme un incendie subit et violent, qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville. Tout le monde, sans exception, prit les armes. L’on voyait les enfants de cinq et six ans avec les poignards à la main ; on voyait les mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. […] je vis entre autres une lance, traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit à dix ans, qui était assurément de l’ancienne guerre des Anglais » {a}


  1. La guerre de Cent Ans.

Là-dessus Patin n’a pu se satisfaire d’une anodine allusion d’une ligne, d’autant plus que Robert ii Miron, son parent et intime ami, fut étroitement impliqué dans l’émeute, aux côtés du coadjuteur. Ses lettres du second semestre de 1648 à Charles Spon ont toutes été perdues (v. note [6], lettre 161).

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Henri Gras, le 24 septembre 1648. Note 7

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(Consulté le 06.12.2022)

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