L. latine reçue 9.  >
De Roland Desmarets de Saint-Sorlin,
Avant 1650

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[Desmarets, livre i, page 123 | LAT | IMG]

Épître xxxiv.

Sur les bibliothèques publiques et le choix de livres qu’on doit y trouver[a][1][2]

Vous ayant déjà entretenu en une autre lettre sur l’utilité des bibliothèques publiques, [1] il m’a maintenant semblé bon de vous écrire pareillement un mot sur les bibliothèques privées ; ce que je ne crois pas être sans intérêt, car vous en possédez une qui est remarquablement pourvue en livres. Il faut pourtant la tenir pour publique plutôt que strictement privée, dans la mesure où elle est ouverte à l’usage de tous. [3] Je pense donc ne devoir l’examiner qu’au regard de celui qui s’y procure des livres, c’est-à-dire du service qu’elle lui rend, car je suis peu sensible aux parures, ne me souciant guère que les cuirs des reliures soient très précieux et resplendissants, [Desmarets, livre i, page 124 | LAT | IMG] que la plus grande partie en soit de même couleur, ou munie des autres ornements qui se sont substitués aux cornua, umbilici et bullæ, dont on faisait usage dans l’Antiquité. [2] Pareillement, je ne blâme pas les gens riches et de haut rang, qui font presque tout pour la pompe et l’ostentation, et qui, comme dit Sénèque, « n’acquièrent pas des livres pour l’étude mais pour la montre ». [3][4] Quelle n’est donc pas, dit-il encore, la médiocre fortune de ces hommes « qui mettent tout leur plaisir dans les frontispices et les titres de leurs volumes, et n’achètent ces précieux ouvrages de divins génies, semés de leurs illustrations, que pour parader et décorer les murs » ? [4] Il suffit de prendre soin que les livres soient bien imprimés et, par-dessus tout, bien corrigés. Si je recherche quelque ornement dans les bibliothèques, qu’il s’agisse de statues ou de portraits de doctes personnages, comme sont les tableaux qu’on voit à la Bibliothèque Richelieu, [5][5][6] placés au-dessus des rayonnages, où sont peints ceux qui ont brillé par leur savoir au cours de ce siècle ou du précédent ; tout comme vous avez réuni dans la vôtre ceux d’auteurs contemporains, mais aussi plus anciens, que vous aimez tout patriculièrement. [6][7] « L’idée de réunir ces portraits est, à Rome, due à Asinius Pollio, dit Pline [Desmarets, livre i, page 125 | LAT | IMG] l’Ancien, qui le premier, en ouvrant une bibliothèque, fit des beaux génies une propriété publique. » Nous éprouvons en effet un attrait naturel à connaître les visages et les corps de ceux dont, dit le même auteur, « les esprits immortels nous parlent encore en ces mêmes lieux ». [7][8][9][10] Je voudrais cependant surtout d’un choix de livres, en y cherchant moins la quantité que la qualité ; et j’envierais ceux qui collectionnent un grand nombre de livres, en émules du grammairien Épaphrodite de Chéronée, dont Suidas dit qu’il achetait avec une assiduité telle qu’il en amassa jusqu’à trente milliers, mais seulement des meilleurs et des mieux choisis. [8][11][12] Une immense accumulation de volumes en tous genres, même ineptes et futiles, est en effet plutôt un encombrement qu’un ornement d’une bibliothèque. Sénèque dit que la dépense occasionnée par les études est la plus honorable de toutes, tout en ne voulant la tenir pour raisonnable que dans la mesure où elle reste modérée, et s’il ne qualifie pas la Bibliothèque d’Alexandrie [13] de chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois, comme fait Tite-Live, [14] mais d’exubérance studieuse, bien qu’il n’y eût alors pas autant de mauvais livres qu’aujourd’hui. [9] Que dire alors de ces bibliothèques publiques et de celles des puissants de ce monde, où ne font que s’accumuler d’innombrables livres, sans presque aucun tri, ni souci de les pourvoir [Desmarets, livre i, page 126 | LAT | IMG] pourvues de bons et utiles livres plutôt que de mauvais ? Par contre, suivant la coutume antique de ne confier les bibliothèques qu’à des grammairiens parfaitement éprouvés, ceux qui les dirigent aujourd’hui, afin que n’y soient conservés les écrits d’aucun auteur inepte, devraient établir une sorte de tribunal des livres. Le fait est que, pour le profit des imprimeurs, ce genre d’ouvrages pullule infiniment : il faudrait s’acharner à les supprimer et anéantir, afin que, par leur multitude, ils ne couvrent et n’étouffent la bien moindre troupe des bons livres. Je tiens alors pour mal placée la diligence de ces hommes qui collectionnent les Cæsius, les Aquinus, les plus mauvais poètes qui sont les plaies de ce temps, enfin tous ses poisons, [10][15][16] et qui ne laissent absolument rien d’inédit dans les tiroirs des libraires. À l’opposé, s’il m’est permis de le dire, je ne puis là-dessus m’empêcher de me fâcher en quelque façon contre les abus religieux des prélats de l’Église, car ils ont, dit-on, livré aux flammes maints remarquables ouvrages des Grecs et des Latins, comme ils ont fait de leurs temples : qu’ils craignent donc quelque dommage, si minime soit-il, de se porter contre notre religion. [11][17] Jean de Salisbury témoigne solidement que saint Grégoire a non seulement chassé l’astrologie de la [Desmarets, livre i, page 127 | LAT | IMG] cour, mais a aussi livré aux flammes les écrits qui semblaient dévoiler aux hommes l’intention céleste et les oracles. [12][18][19][20] À n’en pas douter, les écrits pernicieux et abominables d’ennemis déclarés de notre culte, tels que furent Celsus, [21] Porphyrius, [22] Julianus, [23] ont été supprimés, et non sans d’excellentes raisons. [13] L’ont pareillement été les volumes qui contribuaient à corrompre les mœurs, tels les opuscules d’Éléphantis, [14][24] le Milesiaka d’Aristide [15][25] et semblables monstruosités tout emplies d’obscénité. Un Italien s’est pourtant efforcé de réparer cette perte au siècle dernier. [16][26] Mais quel crime a donc commis Tacite, [27] auteur qui s’est tant voué à favoriser la prudence citoyenne ? Pourquoi faire disparaître ce qu’il a écrit d’utile sous d’autres rapports ? Il n’a servi à rien pour le malheureux Tacite qu’un empereur de mêmes famille et nom que lui [28] ait fait placer ses œuvres dans toutes les bibliothèques. Tertullien [29] l’appelle le plus verbeux des menteurs, pour quelques passages où il a piqué les juifs et les chrétiens, [17][30] et il s’en est fallu de peu que nous soyons privés de cet éminent historien ; mais lesdits passages figurent encore dans les livres qui nous restent de lui. Ces désastres sont néanmoins légers quand on les compare à ceux que la barbarie des Goths qui, par la suite, a inondé presque la totalité du monde, a infligés [Desmarets, livre i, page 128 | LAT | IMG] aux livres : un peuple dénué de toute civilité semblait avoir déclaré la guerre à tous les éminents chefs-d’œuvre, tout particulièrement littéraires, qui nous rendent plus aimables. Pour terminer enfin, « puisqu’une lettre ne doit pas emplir la main gauche de celui qui la lit », [18][31] j’en reviens au point d’où j’ai entamé ma digression : je n’estime pas les bibliothèques pour leur volume, et fais le plus grand cas de celles dont la taille est moyenne, tout en disposant d’un ample choix de livres courants, mais dont certains doivent sortir du banal. Je permets pourtant à d’autres d’en juger différemment. Vale.


Rédaction : guido.patin@gmail.com — Édition : info-hist@biusante.parisdescartes.fr
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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De Roland Desmarets de Saint-Sorlin, Avant 1650

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(Consulté le 27.11.2022)