Historique

 

Un certain nombre d'historiens des sciences de la vie ont progressivement pris conscience de l'intérêt qu'il y aurait à créer une Société afin de rassembler les énergies éparses et d'assurer la collecte, la discussion et la diffusion des travaux relatifs à un domaine d'études actuellement en plein essor. La solution qu'ils ont retenue a été de constituer une Société de droit français, fonctionnant comme une association déclarée selon la loi de 1901, mais à vocation internationale, car elle doit viser à rassembler les chercheurs sans considération de nationalité. Cette Société aura pour objet l'histoire et l'épistémologie des sciences de la vie, considérées à toutes les époques et dans toute leur étendue, c'est à dire y compris la biogéographie, la paléontologie ainsi que la biologie médicale, sans empiéter pour autant sur l'histoire de la médecine proprement dite. Le français en sera la langue préférentielle, mais non exclusive. L'association, largement ouverte, pourra regrouper des historiens, des spécialistes de sciences sociales, des philosophes et des scientifiques, qu'ils soient universitaires, amateurs ou étudiants.

La Société s'est constituée le 20 novembre 1993, et a adopté ses statuts le 9 avril 1994. Elle a été déclarée à la préfecture de police de la Seine, et fut domiciliée à la Faculté de Médecine Necker, à Paris. Le bureau de la Société a été constitué provisoirement de la manière suivante : Président : Prof. C. BANGE, Université de Lyon I ; Vice-Président : Dr M. BUSCAGLIA, Université de Genève ; Trésorier : Prof. A. DEBRU, Université de Lille III ; Secrétaire : Dr J.P. GAUDILLIERE, INSERM, Paris.

Pour remplir son objet, la Société se propose notamment d'organiser des réunions scientifiques à dates régulières, de publier les travaux qui y seront présentés, et de concourir à l'information régulière de ses membres sur l'actualité de la discipline, au moyen d'un bulletin périodique. Ce Bulletin est également destiné à accueillir de courts textes de synthèse, des articles à visées méthodologiques et pratiques, des compte-rendus de colloques et réunions, des revues bibliographiques, ainsi que des notices biographiques. C'est dire à quel point ce Bulletin doit devenir la tribune de tous les chercheurs.

Allocution de Claude Debru pour les 10 ans de la SHESVIE, Nantes 2004

Nantes, Congrès de la Shesvie, le 18 mars 2004
Les dix ans de la Shesvie : un témoignage

Je remercie les responsables de la Shesvie de m'avoir invité à prendre la parole dans la circonstance très heureuse qui est celle d'aujourd'hui. La Shesvie a dix ans. C'est plus que l'âge de raison. En réalité, la Shesvie a plus de dix ans, et je voudrais relater ici, pour la petite histoire, les circonstances qui ont abouti à la création de plusieurs sociétés scientifiques dans le domaine de l'histoire et de la philosophie des sciences en France, pour autant que je connaisse toutes ces circonstances, et je vous prie à l'avance de m'excuser de ne pouvoir parler que de celles que je connais plus particulièrement et directement, cela est aussi l'occasion fort agréable d'égrener quelques souvenirs.

La Shesvie a eu une première naissance, avortée, dans les années quatre-vingt. A cette époque, le paysage de l'histoire et de la philosophie des sciences dans ce pays était assez décourageant pour les jeunes qui souhaitaient s'investir dans ce domaine. Il n'y avait presque plus rien, en dehors de disciplines plus générales comme la logique et la philosophie de la connaissance. Les grandes lumières des générations précédentes avaient cessé de rayonner, ce qui est un phénomène tout à fait naturel d'ailleurs, et les institutions en charge étaient faibles, quasiment en cessation d'activité. Je me permets d'insister sur ce que cette situation avait de littéralement révoltant pour les jeunes. Un signe, cependant, était venu, de l'Académie des sciences. Je fais allusion à ce qui s'est passé il y a plus de vingt ans, lorsqu'Alfred Kastler, Prix Nobel de Physique, et je me permettrai d'ajouter grand alsacien, a pris l'initiative de créer un groupe de travail sur l'histoire des sciences en France, groupe de travail qui a émis un rapport et des recommandations sous la forme d'une motion dite "motion Kastler", en 1983. Malheureusement, Alfred Kastler est décédé très peu de temps après, et les suites du rapport sont restées limitées. Un seul poste de professeur a été créé, précisément ici à Nantes, poste occupé par le mathématicien Jean Dhombres. Le rapport insistait sur la nécessité de créer des pôles régionaux, sous la responsabilité d'un professeur chargé de coordonner les activités dans ce domaine entre les différentes universités et les différents laboratoires impliqués. Il a fallu vingt ans pour aboutir à la réalisation du programme tracé par Alfred Kastler. Que l'on me permette de rendre ici hommage à sa mémoire.

C'est dans le groupe de travail réuni par Alfred Kastler que, introduit par René Wurmser (ancien directeur de l'Institut de biologie physico-chimique, mais également ancien de Strasbourg, cela dit entre parenthèses), j'ai, pour la première fois, rencontré un autre grand alsacien, Pierre Karli, rencontre qui a eu, une dizaine d'années après, quelques suites. Le rapport Kastler comportait une partie sur les sciences de la vie et la médecine (Jean Hamburger faisait d'ailleurs partie du groupe de travail), que l'on m'a demandé de rédiger. Je l'ai rédigée en deux parties, une partie sur l'histoire historienne, une partie sur l'histoire philosophique et épistémologique. Cette expression d'histoire historienne, nullement polémique et simplement descriptive, se retrouve dans un article publié quelque temps plus tard par Jacques Roger, qui sans doute avait pris les choses un peu autrement. Jacques Roger était l'un de ceux qui, à l'époque, dans la situation institutionnelle et intellectuelle assez désastreuse que j'ai décrite, jouait un rôle réel et positif.

Dans cette conjoncture, et alors que j'étais personnellement très marqué par l'expérience américaine, je me suis dit qu'il n'y avait qu'un moyen de s'en sortir, c'était de se prendre soi-même en charge, de ne plus dépendre d'institutions faibles et peu coopératives, et de créer des associations. Je m'en suis ouvert, à l'époque, à ma collègue Hourya Sinaceur, qui se trouvait à peu près dans le même état d'esprit que moi. Je lui ai dit qu'il fallait créer des associations, et c'est ce qui a été doublement fait. Les historiens des mathématiques ont créé l'Association Henri Poincaré pour l'histoire des mathématiques, qui a vécu assez longtemps, une vingtaine d'années environ, et qui a eu une activité très remarquable. Que faire du côté des sciences de la vie et de la médecine? Des discussions ont eu lieu avec Anne Fagot-Largeault et d'autres, qui ont abouti à la création de l'association Philomed dont elle était la présidente et dont j'étais le secrétaire. L'activité de cette association n'a pas été satisfaisante, elle a vite disparu, malgré les appels de certains médecins qui, pendant des années encore, m'en ont parlé. La situation, de ce côté, n'était pas mûre.

Pour ma part, séjournant à Lyon dans le laboratoire de Michel Jouvet, j’y ai soutenu ma thèse sous la direction de François Dagognet en 1982, thèse dans le jury de laquelle se trouvait Christian Bange, rencontre également significative. Puis je suis allé à Strasbourg, appelé par Pierre Karli en 1991, pour, entre autres choses, participer à la fondation d'une société, l'Association européenne pour l'histoire de la médecine et de la santé, dont le premier Président a été Ulrich Tröhler, alors directeur de l'Institut d'histoire de la médecine de l'Université de Göttingen avant de prendre la direction de l'Institut de Fribourg en Brisgau et de devenir ainsi notre voisin. Pour ma part, j'ai assuré les fonctions de secrétaire de l'Association pendant quatre ans et de trésorier pendant huit ans. L'Association a collaboré avec la Fondation européenne de la science ainsi qu'avec la Fondation Mérieux. Je n'ai eu aucune espèce d'hésitation à aller à Strasbourg, impressionné que j'étais par l'exceptionnelle dimension intellectuelle et humaine des personnalités, françaises et allemandes, impliquées dans les projets de l'Université Louis Pasteur. C'est d'ailleurs à Strasbourg que j'ai rencontré Michel Meulders, visiteur régulier du séminaire de lecture de Helmholtz destiné primitivement aux étudiants de DEA, séminaire qui a été colonisé par les collègues et qui est devenu depuis une Académie qui se réunit régulièrement.

L'expérience de la gestion scientifique et matérielle d'une association européenne m'a conduit à l'idée qu'il était indispensable de reprendre le travail sur le plan français, que l'Europe ne pouvait se substituer aux nations défaillantes, et que la chose était véritablement faisable, je veux dire qu'il n'y avait aucun obstacle, même pas d'obstacle psychologique, à cela. Comme on dit en alsacien, ou en allemand qui n'est qu'une variété d'alsacien, "wer will, der kann", qui veut peut. Pour rendre justice à la France, on dit aussi qu'impossible n'est pas français. Je n'étais apparemment pas le seul à en être convaincu, et des rencontres ont eu lieu à Paris, avec Charles Galperin, Jean Gayon, Jean-Louis Fischer, Christian Bange, Roselyne Rey, Marino Buscaglia et d'autres sans doute. Il était évident, au moins pour moi, que la chose ne pouvait être viable que si elle permettait de dépasser les clivages parisiens. Nous nous sommes donc tournés vers Christian Bange, qui a accepté, très généreusement, de piloter cette affaire et de mettre à la fois son immense savoir et sa scrupuleuse honnêteté au service d'une communauté qui n'était pas sa communauté principale ou d'origine. Christian Bange a donc été le Président fondateur de notre société. Il a conduit l'Assemblée Générale fondatrice qui a eu lieu à la Sorbonne dans l'amphithéâtre Gaston Bachelard il y a dix ans. Le premier Congrès de la Société a eu lieu quelque temps après, peut-être un an après, à la Faculté de Médecine de Strasbourg, dans la belle salle des Actes qui contient des collections d'histoire de la médecine. L'une des dispositions qui devaient de toute évidence être prises dans les statuts, était d'alterner les Présidences entre responsables français et non-français. C'est bien ce qui a été fait, et cela est un facteur important et même crucial de la vie d'une société comme la nôtre. La société a eu, a, quatre Présidents successifs : Christian Bange, de Lyon, Marino Buscaglia, de Genève, Charles Galperin, qui n'est pas seulement parisien mais tout autant lillois, et Lille est une cité qui doit être également mentionnée dans cette histoire, et aujourd'hui Michel Meulders, de l'Université de Louvain-la-Neuve qui est une merveilleuse et harmonieuse synthèse de la Belgique. Ma tâche est donc de les remercier. Une sorte de géographie mentale assez cohérente se dégage, fort curieusement, de l'appartenance de nos Présidents successifs : Lyon-Genève, Lille-Louvain, ce sont les deux extrémités de la Lotharingie. Au milieu de la Lotharingie, Strasbourg. La stabilité culturelle de nos sociétés sur la longue durée est un phénomène très remarquable.

Cher Christian, cela fait plus de vingt ans que nous nous connaissons et que nous nous retrouvons régulièrement. Vous représentez, véritablement, la quintessence de la qualité lyonnaise. Votre savoir est littéralement prodigieux. Vous connaissez avec une égale profondeur les Pères de l'Eglise, vous possédez l'intégralité de la collection des Sources chrétiennes, et les labyrinthes de la biochimie et de la physiologie. Vous avez été l'élève de Marcel Florkin à Liège, lui-même grand amateur et professionnel de l'histoire des sciences, puisqu'on lui doit une monumentale histoire de la biochimie. Vous représentez, au milieu d'évolutions qui n'ont pas toujours été favorables, mais qui aujourd'hui le redeviennent un peu plus, la physiologie, science reine, générale et comparée, intégrative autant que matérielle, naturellement liée à la biochimie. Vous enseignez dans la ville de Claude Bernard, dans l'Université Claude Bernard, où physiologie et médecine ont noué une alliance jalonnée par des noms illustres et où l'esprit physiologique est plus vivant que jamais. Rien ne vous échappe de cette histoire glorieuse, mais votre curiosité ne s'arrête pas là. Vous avez d'autres passions, d'abord celle de la botanique. La recherche de telle rare variété de fougère dans tel site escarpé de la montagne espagnole ne vous effraie nullement. Vous connaissez sur le bout des doigts, cela va sans dire, la flore du Lubéron, si particulière. Si nous vous lançons sur ces sujets, nous n'en sortirons pas. De tels sujets ne sont pas seulement pittoresques. Leur importance pour la théorie de l'évolution est apparemment considérable. J'ai d'ailleurs remarqué, à cet égard, que vous êtes un esprit indépendant, avec une certaine sympathie pour les causes difficiles ou presque perdues. Vous aimez l'argumentation et connaissez très bien le droit, je crois l'une de vos inclinations. En tant que Président de la Société Linnéenne de Lyon, vous avez un agenda chargé et de grands projets internationaux entre les différentes sociétés linnéennes en cours de réalisation. Vous avez une autre passion, tout aussi officielle, et cela est fort heureux pour notre communauté, c'est celle de l'histoire des sciences. J'ai mentionné Marcel Florkin. Mais votre goût pour l'histoire des sciences ne doit peut-être pas tout à son exemple. Comme physiologiste, vous savez que l'important est l'interface entre les organismes et les instruments qui les explorent, en ne donnant d'ailleurs chaque fois qu'une image particulière de leur fonctionnement. Vous êtes un grand amateur d'instruments scientifiques, nous en avons aujourd'hui un bel exemple dans le programme du Congrès et dans l'exposition qui l'accompagne.

J'ai aussi l'impression que l'histoire, à savoir la longue durée, vous passionne pour elle-même, et la longue durée nous amène à la philosophie. Lorsque vous m'avez demandé, il y a plus de vingt ans, de collaborer à des enseignements d'histoire des sciences en DEUG série B au campus de La Doua de l'Université Claude Bernard, je vous ai demandé la permission d'assister à vos propres cours. Je me souviens de leçons où vous avez parlé de Thalès tout autant que d'Aristote. Les étudiants, jeunes scientifiques, dans un vaste amphithéâtre bien rempli, étaient très attentifs. Il faut le faire, et ce n'est certes pas si simple. Cela me ramène à la cité lyonnaise, à l'alliance si réussie de la grande culture, de l'innovation scientifique et technologique, du capital financier et de l'industrie qui a toujours été une caractéristique remarquable de cette ville. Lyon est indubitablement une capitale, une sorte de deuxième capitale pour notre pays, une ville qui est pour les autres un exemple à suivre. La richesse, de toute sorte mais d'abord culturelle, n'effraie pas les lyonnais. Elle fait partie de leur savoir-vivre, et ils savent en faire bon usage. Vous en faites aujourd'hui un usage remarquable, en fondant dans votre résidence beaujolaise une bibliothèque dont il est aisé d'imaginer quel chef d'œuvre de soin et de patience elle représente. Je dois vous dire très simplement, cher Christian, que j'éprouve, de temps à autre, une nostalgie lyonnaise, tout comme il m'arrive d'éprouver une nostalgie strasbourgeoise. Devant certaines difficultés, il m'arrive de me dire qu'après tout, pourquoi ne pas revenir à Lyon, pour collaborer avec des collègues infiniment sérieux et respectés, aider à un mouvement qui semble maintenant bien lancé, à Lyon et dans la Région Rhône-Alpes en collaboration avec les universités grenobloises et en particulier avec l'ami Jacques Lambert, et aussi avec des projets de coopérations interfacultaires, entre Faculté de Philosophie, Faculté de Médecine, INSERM et sans doute scientifiques de l'Université Claude Bernard. Ce sont là les fruits à long terme de l'initiative prise par Alfred Kastler il y a vingt ans et qui a rencontré, à Lyon, après de longs efforts, un terrain favorable. Cher Christian, vous êtes un constructeur, patient, persévérant, méthodique, et votre modestie bien connue ne fait qu'ajouter au respect qui vous entoure. Mais personne ne pourrait vous imaginer sans Renée, elle aussi la quintessence des qualités lyonnaises. Vous vous ressemblez et vous complétez admirablement. Vous êtes un couple de scientifiques exemplaire. Tous deux physiologistes, je dirai grands universitaires, vous êtes extrêmement attentifs aux étudiants, au respect qui leur est dû, à leur formation, autant que possible destinée à en faire des acteurs de la vie économique et pas seulement ou nécessairement scientifique. Vous avez le souci des jeunes, et n'avez eu aucune difficulté à créer, tous les deux, des enseignements destinés à faciliter leur intégration professionnelle. Là encore, ce n'est pas si simple, et vous avez réussi. De vos deux fils, l'un est un scientifique, normalien, physicien et astrophysicien, l'autre, Raphaël, est historien, spécialisé en histoire des sciences. Il apporte une collaboration extrêmement précieuse aux projets de Pietro Corsi au Centre d'histoire des sciences et des techniques de La Villette à Paris. Notre communauté vous est donc doublement redevable, pour votre action et vos travaux dans le domaine de l'histoire des sciences, et maintenant pour nous avoir également donné, si j'ose dire, avec Renée, Raphaël. Merci, de tout cœur! A l'occasion du dixième anniversaire de notre société dont vous avez été le Président fondateur, cet hommage doit vous être rendu, et j'ajoute rendu à vous trois.

Je souhaite également associer, peut-être un peu plus brièvement, vos successeurs à cet hommage. Marino Buscaglia, cher Marino, je ne sais plus dans quelle circonstance nous nous sommes rencontrés, mais j'ai été immédiatement frappé par ta personnalité si vivante, aiguë, chaleureuse et parfaitement authentique. Tu es un vrai chercheur, un biologiste extrêmement distingué, tu as travaillé au Muséum à Paris, puis avec Etienne Baulieu à Bicêtre, ainsi qu'avec Roger Guillemin aux États-Unis. Tu as pu développer à Genève des enseignements d'histoire des sciences, en collaboration avec Jean-Claude Pont, à la Faculté des sciences. Tu étais tout désigné pour devenir le premier non-français à assurer la Présidence de la Société, et tu l'as fait avec un dévouement et même un héroïsme exemplaires dans des conditions qui, pour toi-même, étaient loin d'être favorables. L'ami Charles Galperin t'a succédé. Cher Charles, nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans le séminaire que François Dagognet dirigeait périodiquement, en venant de Lyon, à la rue du Four, sous l'oeil vigilant de Georges Canguilhem. J'ai appris ainsi que tu travaillais sur la biologie moléculaire, je travaillais sur la biochimie, nos champs étaient donc proches. Ta personnalité est littéralement universelle, entre les religions, les cultures, les lettres et les sciences, les grands Instituts (tu es une sorte de pastorien honoraire). Il était là encore évident que tu devais prendre en charge, un jour ou l'autre, la Société. Tu l'as fait avec ta diplomatie habituelle. Enfin Michel Meulders. Cher Michel, nous nous sommes rencontrés à Strasbourg, rapprochés par Pierre Karli, tu es alsacien par Marie-Thérèse, grande dame du droit en Europe. Je ne vais pas faire ton éloge, cela prendrait beaucoup de temps, mais parmi tes nombreux titres, travaux, et très hautes fonctions, tu as un titre supplémentaire, qui est la sagesse et le rayonnement singuliers que donne, indubitablement, une appréciation de l'existence humaine puisée aux sources les plus profondes de la réflexion. Notre Société doit donc se sentir particulièrement honorée du fait que tu aies accepté une Présidence de plus, une charge de plus, s'ajoutant à tes occupations. Ta stature propre, et ton intérêt profond pour l'histoire des sciences te désignaient naturellement pour cette charge. Tu nous a donné un Helmholtz qui est une totale réussite, car tu as l'art de susciter chez ton lecteur une furieuse envie de lire et de relire ce grand berlinois très austère, dont tu proposes une image véritablement humanisée.

Parmi ceux qui ont également joué un rôle dans le développement de notre Société, Patrick Triadou, rencontré grâce à notre ami Philippe Meyer, c'est-à-dire, in fine à Monsieur Jean Bernard qui lui aussi a joué ainsi, indirectement, un rôle. Patrick, tu es un ancien de l'Institut Pasteur, tu es à la fois un hématologiste et un sinologue également distingués, tu es maintenant un politique avisé du système hospitalier. Je me souviens des réunions du conseil d'administration de la Société que tu as hébergé dans la salle de réunion du Département d'Hématologie à la Faculté de Médecine Necker, Département dirigé par Georges Flandrin, grand spécialiste, comme toi, des leucémies et de leurs classifications. Là encore, il y a un cercle qui s'établit, des leucémies à l'histoire des sciences et qui, grâce à toi, va jusqu'à la Chine. Jean-Paul Gaudillière a été le premier secrétaire de notre société, je souhaite mentionner également son nom d'une manière reconnaissante. J'ai moi-même assuré le secrétariat pendant quelques années, Armelle a assuré la trésorerie et les relations avec l'imprimeur lillois. Mais je souhaite surtout me tourner maintenant vers nos successeurs, Jean-Claude Dupont et Stéphane Tirard, qui jouent un rôle crucial dans le fonctionnement de la Société. Jean-Claude, je n'ai pas gardé de souvenir précis de notre première rencontre, mais un souvenir très précis de ta soutenance de thèse à Lille, sous la direction de Gérard Simon, et de Charles Galperin, thèse à laquelle participait également Jean Lecomte, distingué biochimiste liégeois. Tu as pu entrer dans le système de l'enseignement et de la recherche en histoire des sciences, ta productivité et ta solidité sont absolument impressionnantes, la suite devrait normalement venir d'une façon ou d'une autre. Nous te devons, d'ores et déjà, énormément. Stéphane, j'ai été personnellement moins mêlé à ta propre histoire, bien qu'il y ait des points communs entre nous, par exemple Gabriel Gohau, fidèle du séminaire de Georges Canguilhem à la rue du Four, mais nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises, également en Espagne d'ailleurs, car nous y avons fréquenté les mêmes endroits, et je crois savoir que tu as de ce côté-là des affinités que je partage entièrement. Ton équilibre, ta sagesse personnelle, ta solidité, ta distinction venue peut-être en partie de l'Espagne, te désignent toi aussi évidemment pour des charges plus importantes. Les institutions ont besoin d'hommes, sans quoi elles dépérissent. Il faut te remercier pour la parfaite organisation du Congrès dans ce lieu véritablement magnifique.

Les Congrès maintenant. Nous avons eu de la chance, ils ont toujours eu lieu dans des sites remarquables : Strasbourg (Faculté de Médecine), Lyon (je me (je me souviens d'une soirée mémorable que Michel Delsol et son épouse, avec leur générosité habituelle, avaient organisée chez eux quai Gailleton à l'occasion de ce congrès), Genève (Faculté des sciences, quai Ernest Ansermet, grâce à l'activité de Marino Buscaglia), Montpellier (congrès organisé par Annie Petit au cours de journées cristallines d'un mois de mars languedocien, et je me souviens d'un déjeuner avec François Duchesneau, venu de Montréal, sur une esplanade montpelliéraine ensoleillée), Lille bien sûr, centre intellectuel et scientifique où des choses très remarquables se sont passées et continuent d'agir, Louvain (à l'occasion d'une journée scientifique très réussie, organisée par Bernard Feltz, sur la plasticité nerveuse, thème d'une très grande actualité scientifique), et sans doute d'autres lieux (je n'ai malheureusement pu assister à tous les Congrès). Aujourd'hui à Nantes, nous découvrons le patrimoine scientifique remarquable du Muséum d'histoire naturelle. Si j'ai bien compris, il y a un projet de Congrès à Milan, grâce à l'hospitalité de Maria-Teresa Monti. Nous sommes devenus, véritablement, européens.

Je souhaiterais, pour finir, tirer une leçon philosophique générale de cette histoire dont j'ai donné, inévitablement, une version trop subjective et unilatérale, et je vous prie de m'excuser de ce travers gênant. Si j'ai voulu retracer cette aventure en le faisant d'un point de vue peut-être excessivement personnel, et qu'il faudrait sans doute immédiatement compléter par d'autres témoignages d'autres acteurs, c'est en vue de montrer quelque chose de particulier, à savoir l'importance durable des rencontres, toujours à l'origine plus ou moins aléatoires, dans la vie et la société humaines, et la valeur créatrice des décisions, des mouvements individuels. Rien de plus important que de transformer l'amitié en création. La création collective ne peut pas se concevoir sans l'amitié, et, à son tour, la création collective est indispensable pour entretenir l'amitié. Que la Shesvie soit devenue un espace d'amitié et de création, cela est en soi une réussite remarquable. J'ajouterai que les mouvements individuels ne font en réalité que traduire, du moins je le crois, des mouvements de fond de nos sociétés. Je dirai donc aux jeunes, allez-y, n'ayez pas peur, selon une parole célèbre de l'actuel titulaire du Saint-Siège romain. C'est vous qui êtes les porteurs du renouveau, et le devoir le plus sacré des seniors que nous sommes devenus les uns et les autres est de nous mettre à votre service et non l'inverse. Pour finir, j'aurai une pensée pour Georges Canguilhem, il aurait cent ans en juin 2004, c'est à lui que beaucoup d'entre nous doivent l'inflexion de leurs destinées.

Claude Debru

 

 
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