L. 627.  >
À André Falconet,
le 6 août 1660

Monsieur, [a][1]

Le jour de l’entrée du roi [2] n’est point encore arrêté. Il y a ici bien des provinciaux qui s’ennuient et même qui veulent s’en retourner faute d’argent, Paris est un grand coupeur de bourses. J’ai rencontré ce matin M. Gras [3] sur le pont Notre-Dame. [4] Il m’a dit qu’il me viendra voir et m’entretenir en ami, je ne sais ce qu’il me veut dire car c’est mystère que tout son fait, et lui-même est tout mystère. Je ne sais pas comment étaient faits les anciens prophètes de la Loi, mais il me semble qu’il a la mine d’un rabbin ou de quelque juif de la première trempe. [5] Dès ce temps-là, il n’y avait point de faux prophètes comme Paris en est plein aujourd’hui : nous avons des scribes et des pharisiens[6] des saducéens [7] de la nouvelle Loi, [1] des fripons, des filous, même en matière de religion ; on ne vit jamais plus de dévotion et de moinerie, et jamais si peu de charité. [8] Ce siècle ne me plaît point, disait Juste Lipse, étant si fertile en religion et si stérile en piété[2][9] Tous ces gens-là se servent du nom de Dieu pour faire leurs affaires et tromper le monde. La religion est un grand manteau qui met bien des fourbes à couvert. Si le cardinal Mazarin [10] va aux eaux de Bourbon, [11] on dit que le roi et la reine [12] iront aussi prendre l’air de ce côté-là et qu’ils iront jusqu’à Moulins. [13] Dieu donne à ces deux derniers joie et contentement, et à nous paix et pain. Vale.

De Paris, ce 6e d’août 1660.


a.

Du Four (édition princeps, 1683), no lxxxviii (pages 283‑284) ; Bulderen, no cxciii (tome ii, pages 91‑92).

1.
Saducéen est une « altération araméenne de l’hébreu zadukim, les fils de Zadok, ancêtre de la maison pontificale qui eut les fonctions de grand prêtre après le retour de l’exil » (Littré DLF). Pour Trévoux :

« Les saducéens croyaient que l’âme mourait avec le corps, ne reconnaissant rien d’immortel dans l’homme. Il est aussi marqué dans les évangélistes que les saducéens niaient la résurrection des corps. Et ainsi, ils ne reconnaissaient point d’autre félicité que celle dont on jouissait en cette vie, croyant que tout ce que l’on disait de l’autre monde avait été inventé par les pharisiens ; c’est pourquoi ils niaient aussi la providence de Dieu, attribuant toutes choses au libre arbitre, en quoi ils combattaient la doctrine des pharisiens qui admettaient une espèce de destin ou fatalité dans toutes nos actions. » {a}


  1. V. notes [14], lettre 83, pour les pharisiens, et [50], lettre 101, pour les deux interprétations de la grâce divine qui ont déchiré le monde chrétien.

Guy Patin laissait écumer une fois de plus sa haine du clergé soumis à Rome, moines et jésuites, qu’il accusait de dévoyer la véridique et sincère religion chrétienne.

2.

Sentence de Juste Lipse (nécessairement traduite du latin) dont je n’ai pas trouvé la source.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 6 août 1660

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(Consulté le 27/02/2024)

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