À Charles Spon, le 8 mars 1644
Note [50]

La question protestante et le jansénisme furent en France les deux plus grandes affaires religieuses du xviie s. L’Augustinus de Jansenius (Louvain 1640, et Paris, 1641, v. note [7], lettre 96) avait été l’œuvre fondatrice du jansénisme : la première édition parisienne, en 1641, déclencha la querelle dont le principal épisode ne s’acheva qu’avec la destruction du monastère de Port-Royal des Champs en 1710, sur ordre de Louis xiv.

Sainte-Beuve (Port-Royal, livre ii, chapitre x ; tome i, pages 576‑578) :

« Le combat s’était engagé dès le premier jour à Louvain ; {a} il éclata publiquement à Paris par les trois sermons que M. Habert, théologal de Notre-Dame et docteur jusque-là estimé, prononça en pleine chaire de la cathédrale, le premier et le dernier dimanche de l’Avent de 1642, et le jour de la Septuagésime de 1643 : ce furent trois coups de canon d’alarme.

[…] Le résumé de toute cette dénonciation dont aussitôt une foule de chaires se firent les échos, c’est que Jansenius (je demande pardon du gros mot qui sent la chaudière) n’était qu’un Calvin rebouilli. M. de Saint-Cyran irrité, et libre enfin, lançait Arnauld {b} à la défense ; les jeunes bacheliers de Sorbonne et de Navarre allaient prendre rang et faire renfort. Bref, jamais ouvrage ne trouva en naissant plus de patrons, et aussi plus de persécuteurs tout éveillés que ce gros volume orphelin, {c} dont la fortune est demeurée si singulière.

[…] Nul livre de ce calibre ne se trouva si fameux en restant si peu lu. Il est vrai que les Provinciales, {d} qui se jouaient devant, en furent à la fois l’illustration et la dispense. »


  1. Édition princeps de l’Augustinus en 1640.

  2. Antoine ii Arnauld.

  3. Et posthume.

  4. V. note [23], lettre 446.

Au delà de son profond attachement au gallicanisme (dont Petrus Aurelius s’était fait le champion, v. note [9], lettre 108), le jansénisme doit son essence théologique à sa conception de la grâce divine, ainsi définie par Furetière : « état d’innocence, opposé au péché mortel ; Adam fut créé en état de grâce, il perdit la grâce par sa désobéissance ; on ne peut entrer en paradis si on ne meurt en grâce, dans la grâce de Dieu. » L’âpre débat dogmatique portait sur le point crucial de la manière de l’obtenir.

Selon les Cinq Propositions tirées de l’Augustinus (v. note [16], lettre 321), la grâce est particulière, c’est un pur don de Dieu, elle pénètre l’âme des humains de manière irrésistible, mais peut être retirée à tout moment, même aux saints (reniement de saint Pierre) ; absolument gratuite, elle n’est conférée qu’à ceux que Dieu a élus, selon des critères impénétrables pour les mortels ; Jésus-Christ n’est donc pas mort pour la rémission de tous les humains. À cette prédestination, conçue d’après saint Augustin (v. note [5], lettre 91), s’opposait le libre arbitre lancé par Pelage (au iveve s., v. notes [7], lettre 96, et [57] du Patiniana I‑4) et repris par le jésuite Luis Molina (v. note [10], lettre 263), puis répandu dans toute la chrétienté par la Compagnie de Jésus : Dieu propose sa grâce, alors dite suffisante, à tous les humains ; c’est un appel discret que chacun est libre d’accepter ou de refuser (grâce suffisante devenant respectivement efficace ou inefficace). Au conflit théologique et doctrinal entre augustiniens et molinistes sur la grâce, qui rapprochait les jansénistes des protestants, s’ajoutaient d’autres frictions : politiques (gallicanisme contre ultramontanisme), morales (rigorisme contre tolérance) et sociales (instruction des enfants, v. note [28], lettre 97).

L’Augustinus mit le feu à la mèche ; puis, écrit en français et dans un tout autre style, la fréquente Communion (v. supra note [47]) provoqua l’explosion. Rome hésita longtemps avant de condamner les thèses augustiniennes les plus strictes (en 1653 et 1656), pour préférer le libre arbitre des jésuites à la prédestination, que les jansénistes partageaient hardiment avec les calvinistes. Sous l’influence de l’abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Hauranne, intime ami de Jansenius, les religieuses de Port-Royal avaient adhéré au jansénisme et leurs deux maisons (v. note [55], lettre 229) devinrent le foyer d’où il rayonna avec éclat, mais dans la tourmente. Malgré tout le talent des amis de Port-Royal, en tête desquels brillèrent Blaise Pascal et Antoine ii Arnauld, la grâce universelle des jésuites l’emporta sur la grâce particulière des jansénistes et des réformés. Patin, dans sa correspondance, n’a fait mystère ni de ses sympathies pour ces deux derniers partis, ni de son hostilité contre le premier ; ses raisons, à ce qu’on peut en lire, étaient bien moins théologiques que politiques.

V. note [10], lettre 667 pour le virulent assaut jésuite du P. Théophile Raynaud, en 1661, contre les « prédestinatiens » (partisans de la prédestination), qui donne un éclairage, certes partisan mais original et fort éloquent, sur leur histoire et leur combat fratricide au sein de la chrétienté.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 mars 1644. Note 50

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(Consulté le 18.08.2022)

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