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Ana de Guy Patin :
Patiniana I‑4 (1701)

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Paris, 1701, pages 90‑118 (et dernière) [1]

  • Michel Servet[2] Espagnol, fut primo [1] médecin ; géographe habile, il a travaillé sur Ptolémée. [2][3] Son livre de Trinitate est si rare que je ne l’ai jamais rencontré ni pu avoir : il proposa dans Genève [4] une nouvelle opinion touchant la Trinité, contre laquelle Calvin [5] se banda si fort qu’il lui fit faire son procès à Genève l’an 1553. Ce Calvin était furieux et enragé. Voyez Sleidan, page 749. [3][6] Hic Servetus erat Aragonensis Hispanus. Varia ejus opera annis 1531 et 1532 edita. Vide Spondanum [7] ad an. 1531 num. 6 et ad ann. 1553 num. 14. De ejus doctrina, etc., vide l’Historia del Concilio Tridentino di Pietro Soave ad an. 1554[4][8] M. De Lavau, médecin de Poitiers, [9] a une cinquantaine de lettres écrites à son père par Servet dans le temps qu’il était en Dauphiné. Scaliger [10] dit les avoir vues. Servetus, cum esset annorum 25 summum se orbis Prophætam jactabat. Scripsit libros septem de erroribus Trinitatis, in quibus docuit nullam esse in Deo realem generationem nec personalem distinctionem : non debere homines baptizari nisi 30 ann. Tandem anno 1555 a Calvino ipso igni traditus est. Bellarm. in Chronologia, p. 591[5][11]

  • Guillaume Du Val [12] était un Normand fort bon homme ; c’était un de nos anciens docteurs médecins. Il disait que pour se sauver, il fallait être normand ; et quand on lui demandait pour quelle raison : « C’est, disait-il, parce qu’il faut se dédire de ses péchés. » [6]

  • Les jésuites [13] sont si fins et si rusés que l’évêque de Belley, [14] qui était un esprit incomparable, disait qu’ils étaient logés au cap de Fines-terre, comme étant les plus fins de la terre. [7]

  • M. Naudé[15] qui est revenu d’Italie samedi 10 mars 1642, m’a dit qu’il avait vu Famianus Strada [16] et qu’il l’avait laissé à Rome, Dieu merci, en bonne santé ; qu’il avait appris de lui-même que le second tome était achevé et prêt d’être mis sous la presse, mais que le libraire [17] qui en veut entreprendre l’impression ne lui en offrait que quarante exemplaires, au lieu qu’il en voulait avoir plus de cent, pour en donner à ses amis. Il m’a dit qu’il voulait bien que le duc de Parme [18] fît imprimer son livre à ses dépens, mais cela n’est pas encore arrêté. Toutefois, m’a-t-il dit, comme il y a cinq mois que je suis sorti de Rome, peut-être qu’il est maintenant plus d’à moitié imprimé. [8]
    Gabriel Naudé est né à Paris l’an 1600, le premier de février. Nous avons commencé d’être bons amis l’an 1620. En 1622, nous prenions ensemble des leçons de médecine sous M. Moreau. [19] En 1624, il fit un voyage en Italie, au retour duquel il fit imprimer son Apologie pour les grands personnages faussement soupçonnés de magie[20] puis s’en alla à Rome l’an 1630, sur la fin de l’année, avec le cardinal Bagni, [21] où il a été douze ans. Il revint à Paris en 1642 et fut fait bibliothécaire du cardinal Mazarin. [9][22]
    M. Naudé, mon intime ami, mourut à Abbeville [23] en revenant de Suède le 30 juillet 1653. [24][25] Voyez son éloge funèbre fait par le P. Jacob, [26] carme[27] imprimé à Paris in‑4o, en la même année, chez Cramoisy. [28] Les Considérations politiques sur les coups d’État sont de lui. Elles furent imprimées à Rome en janvier 1639 in‑4o, duquel livre ne furent tirés que douze exemplaires, l’impression n’en ayant été faite que pour faciliter la lecture au cardinal Bagni, son patron pour qui il l’avait composé. Ce livre a été imprimé en Hollande in‑12 l’an 1667, sur la copie de Rome, et M. Naudé y est mis. J’ai appris du P. Jacob qu’il avait fait cette pièce par le commandement de M. d’Émery, [29] intendant des Finances, et non pas par celui du cardinal Bagni, qui était mort. M. Naudé, dans ce livre, dit que la Pucelle d’Orléans [30] ne fut pas brûlée, mais qu’au lieu d’elle, un billot fut jeté dans le feu. J’ai bien ouï dire davantage : que non seulement elle ne fut point brûlée, mais même qu’elle s’en retourna dans son pays, où elle se maria et eut des enfants. [10]

  • Tous les huguenots [31] de l’Europe s’accorderont quelque jour ensemble et feront une révolte générale nomine Religionis[11] principalement quand ils pourront avoir pour chef quelque prince de bonne Maison, ou quelque conquérant de réputation, tel qu’a été le roi de Suède. [32] Si jamais ces gens-là peuvent gagner le dessus, ils ne nous épargneront pas : ils nous traiteront rudement, et tout autrement que nous ne leur faisons ; il ne nous laisseront pas la liberté de la messe, comme nous leur laissons le prêche. Les huguenots sont dangereux politiques, insolents et impitoyables, comme ils l’ont montré depuis peu en Angleterre, [33] et autrefois en France durant les troubles de Louis de Bourbon, prince de Condé, vers l’an 1562. [12][34][35][36]

  • Æmilius Parisanus [37] est mort à Venise l’an 1643. C’est celui que M. Riolan a si rudement traité en son Anatomie[38] lorsqu’il parle des anatomistes, et où il juge de tous les modernes qui en ont écrit. [13]

  • Celui qui a dit que le faux prophète Mahomet[39] qui vivait il y a plus de mille ans, avait été cardinal de l’Église romaine et que, pour le mécontentement qu’il eut de ne pas avoir été fait pape, il fit cette nouvelle secte de religion qui est aujourd’hui si puissante en Orient, a dit une pure fable, et cela ne fut jamais. J’ai ouï dire que cela est dans Benevenutus, [40] mais je ne l’ai jamais lu ni vu. [14]

  • Robertus Fluddius [41] était un médecin anglais qui était mathématicien, chimiste [42] et libertin, [43] ou tout au moins bien empêché en sa croyance : ceux qui le connaissaient un peu et mal le prenaient pour un athée, [44] mais il ne l’était point. Platon [45] dit que jamais un homme ne mourut athée, mais au moins y a-t-il bien des gens au monde qui vivent en athées et comme s’il n’y avait point de Dieu en la Nature ; [15] de quoi se trouvent plusieurs exemples chez les princes, parmi les grands, les politiques et gens d’État, les hommes de guerre, les partisans et hommes d’argent.

  • Averroès [46] était un grand philosophe péripatéticien, [47] mahométan, mais qui n’avait guère l’esprit chargé des scrupules de cette secte, impertinente et sotte religion. Cet homme était simplement déiste et attaché à la connaissance d’un principe sans autre recherche. Il s’est écrié contre les diverses opinions de l’immortalité de l’âme, [48] et a dit moriatur anima mea morte Philosophorum[16] ne sachant qu’en croire, voyant qu’il n’y trouvait point de raison. Il fut tué d’une roue de charrette qui l’écrasa par hasard dans la rue. Il vivait l’an 1170, environ cent ans avant Albert le Grand. [17][49]

  • M. Bignon[50] avocat général, a dit quelque part que M. Grotius [51] lui avait dit et avoué que, s’il changeait de religion, il voudrait se faire juif ; [52] mais je n’entends point ce discours de M. Grotius : pourquoi croire à Moïse [53] plutôt qu’à Jésus-Christ ? Personne n’a pu trouver rien à redire contre Jésus-Christ ; contre Moïse, il s’en peut trouver, quoique mal à propos. En toute la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, il n’y a rien que de beau et de bon. Les turcs mêmes, qui ne le tiennent pas pour un Dieu, en font état comme d’un grand et saint personnage. [18]

  • Les législateurs ont été les plus fins de tous les hommes. Si Charron, [54] qui a fait La Sagesse, eût été là, il eût été aussi rusé que pas un. Vous ne trouvez pas quantité de finesse dans Sénèque [55] et dans Plutarque : [56] ces auteurs judicieux cachaient leur secret. Il y en a davantage dans Tite-Live, [57] dans Polybe, [58] dans Lucien : [59] Datur hæc venia antiquitati, dit Tite-Live, ut miscendo humana divinis primordia urbium augustiora faciat[19] Les États se conservent par deux choses bien administrées : pœna et præmio[20]

  • Thomas de Vio Cajetanus[60] qui a commenté la Somme de saint Thomas, [61] était un fin et rusé jacobin[62] Il vivait du temps de Luther. [21][63] Cajetanus enseigna la philosophie publiquement et eut pour auditeur Pomponace, [64] quem veneno suo interfecerat, quique postea multos alios infecit[22]

  • L’Histoire du concile de Trente[65] tant en latin, < en > italien, qu’en français, est un des beaux, des bons et des plus accomplis livres qui soit au monde. Fra Paolo Sarpi le fit à Venise sur les mémoires, qui lui furent donnés par ordre du Sénat, [66] de tous leurs ambassadeurs et députés qui avaient assisté à ce concile. Je ne pense pas qu’il y ait au monde un livre mieux fait et plus parfait. Ceux de Rome ont eu bien du dépit de cette seconde édition, mais ils n’en sont pas les maîtres, ils ne le feront jamais supprimer. Ils ont fait ce qu’ils ont pu pour le faire réfuter par un habile homme, mais ils n’en ont pu trouver qui l’ait voulu entreprendre. [23]

  • François Rabelais était un roger-bontemps, qui ne demandait qu’à boire et à rire : Sibi soli canebat et gaudebat de Papatu vitæ et bonæ valetudinis[24] Il a bien dit en son livre de vilains mots qu’il avait peut-être appris au cabaret ou dans les autres lieux qu’il fréquentait. Il avait été cordelier[67] Il a bien imité quelques Anciens en diverses pensées, comme Aristophane [68] et Lucien ; il en a pris aussi de Merlin Coccaye, [69] du Pogge Florentin [70] et d’Érasme. [25][71]

  • L’abbé Mondin [72] est piémontais : il a été autrefois précepteur en Piémont ; [73] présentement, il a une bonne abbaye et d’autres bons bénéfices, il est même chanoine de Notre-Dame. [74] C’est un homme qui est fin et rusé, qui se connaît à tout, grand mercadent à troquer, acheter, vendre et revendre. Il est attaché au cardinal Mazarin, totusque pendet ab ejus fortuna[26]

  • Bernardinus Telesius [75] était un gentilhomme de Cosence, [76] in Regno Neapolitano[77] C’était un novateur qui a écrit une nouvelle philosophie contre les principes d’Aristote in‑fo, imprimée à Naples. Il était homme d’esprit ; il est mort en Italie depuis peu hoc anno 1649[27]

  • Si j’avais à choisir de toutes les sectes des anciens philosophes, et que je fusse obligé de me déclarer, je prendrais celle d’Aristote qui a fait les péripatéticiens. [78] Ce sont les plus honnêtes gens, qui ont le plus approché de la vérité, et qui ne se sont pas arrêtés à des sottises comme les autres. Ils ne veulent point être trompés et ne croient que ce qu’ils voient. Voyez M. Riolan le père, [79] qui dit souvent : Riolanus est Peripateticus, ea tantum credit quæ videt[28] Ces gens-là ont plus de certitude et de principes que les autres ; ils n’admettent point de diables, de miracles et de sorcelleries ; ils admettent et reconnaissent les richesses comme moyens, tous bons et légitimes, pour parvenir au souverain bien ; ils font profession de savoir tout ce que l’esprit humain peut comprendre naturellement, sans y mêler de révélation ni de miracles, et autres choses extraordinaires et cabalistes qu’on a persuadées au monde, qui s’est laissé coiffer et brider, tant il est sot.

  • Le livre de M. de Saumaise fait pour la défense du roi d’Angleterre s’imprime à Leyde, en français et en latin. [80] Cette Apologie pour un roi à qui ses sujets on coupé la tête est un sujet bien chatouilleux, et qui ne plaira pas à tout le monde. Les Anglais, qui sont les plus méchants, les plus cruels et les plus perfides, prétendent être appuyés du droit, de la religion et des lois de la politique, mais Religio non fert parricidas, Ecclesia nescit sanguinem[29] La politique la plus affinée ne va point jusque là que de punir les rois comme les autres malfaiteurs, par la main du bourreau. Le grand-père de ce roi [81] fut étranglé par les puritains d’Écosse ; sa grand-mère Marie Stuart [82] eut la tête coupée en Angleterre, l’an 1587, par le commandement de la reine Élisabeth. [83] Un Jacques, roi d’Écosse, [84][85] duquel ils sont descendus de père en fils, fut tué à la chasse par ses sujets qui lui voulaient du mal, et le haïssaient jusqu’à son nez parce qu’il était camus. C’était à ce propos et de ce roi d’Écosse même que Joseph Scaliger disait en raillant et montrant son nez : Nasus est honestamentum faciei[30] Moi qui hais naturellement les Anglais, je ne pense qu’avec horreur à cette Nation. Hoc mihi sunt inter homines Angli, quod sunt inter Brutas animantes lupi[31][86]

  • Le meilleur livre qu’ait fait Cardan [87] est celui de Sapientia ; et après, c’est celui de Utilitate ex adversis capienda. Cardan faisait de beaux ouvrages quand il voulait tout de bon travailler et employer tout son esprit. Interdum quoque deliravit et minusquam puer sapere visus est[32]

  • Aloysius Novarinus [88] est mort en Italie depuis peu ; et en France, M. Vaugelas, [89] M. Aubert, [90] du Collège de Laon, [91] et le Père Dan, [92] ministre ou supérieur des Mathurins de Fontainebleau. [33][93] La mort enfin attrape tout le monde. [94]

  • Juliana Morella [95] était de Barcelone. Elle vit encore religieuse à Avignon. [96] Son père [97] était à Lyon, environ l’an 1609, qui avait quant et soi cette fille belle et gentille, âgée de quinze ans. Elle allait disputer avec son habit de cordelière et son grand chapeau au collège des jésuites. Le père était hors de son pays pour un meurtre qu’il avait commis. Il faisait étudier sa fille à dessein d’en faire un présent à la reine d’Espagne [98] et d’obtenir par ce moyen son abolition. Juliana Morella Barcinonensis Virgo 12 ætatis anno Christi vero 1606, Latine Græce et Hebraice utcumque perita Lugduni Gallorum Theses tum Logicas tum Morales a se tuendas in ædibus paternis proposuit, quas vidimus Margaritæ Austriæ Hispaniarum Regina inscriptas ex Biblioth. Andreæ Schotti p. 343[34][99]

  • Capistranus[100] cordelier, était un grand prédicateur. Il était, avec Jean Hunyadi en Hongrie, [101] < celui > qui faisait gagner des batailles et exhortait les chrétiens à faire des croisades. Multa de eo leguntur in Annalibus Minorum[35][102][103]

  • Mathieu de Mourgues, sieur de Saint-Germain, [104] est auteur du libelle intitulé Bons avis sur plusieurs mauvais avis. C’est une défense du cardinal Mazarin ; [105] quelqu’un y a fait une réponse pour M. le Prince. [106] Toutes les deux pièces ne valent rien. Je crois que l’auteur de la réponse est M. Le Laboureur. [36][107][108]

  • Quand M. de Saumaise partit de Suède, la reine, [109] à son départ, lui fit tous les honneurs possibles, avec de grands présents, à lui et à sa femme. [110] Elle lui constitua quatre mille livres de rente sa vie durant et lui donna un carrosse à six chevaux avec des gens, qui le ramenèrent en Hollande et qui le défrayèrent par tous les chemins. [37] Je fus ravi de joie quand je vis que cette reine faisait tant d’honneur au mérite et à l’érudition du plus savant homme qui fut pour lors au monde.

  • Stephanus Rodericus [111] était un savant médecin et bon philosophe, il était portugais et a très bien écrit. [38]

  • La plupart des hommes mentent par faiblesse, par ignorance ou par intérêt. Les plus grands hommes font souvent accroire, et c’est par cette voie que l’on voit tant de mensonges dans leurs écrits.

    Magni sæpe viri mendacia magna loquuntur[39][112]

  • Je ne crois rien de toute l’astrologie judiciaire, [113] ni de tout ce qu’on en dit. Sunt figmenta et nugamenta ad decipiendos Principes[40] Presque tous les princes se repaissent de toutes ces folies, tandis qu’ils trompent et maltraitent leurs sujets, etc. Voyez tout ce qui se prédit et ce qui arrive, c’est ordinairement le contraire. Le cardinal Mazarin a fait emprisonner M. le Prince ; [41] son horoscope l’avertissait de la prison, pourquoi ne s’en est-il point gardé ? Ces astrologues prédisent merveilles quand le cas est arrivé. Les médecins expérimentés prédisent mieux en un jour que ces menteurs ne font en toute leur vie. Les laboureurs même y réussissent mieux.

  • On imprime en Angleterre une Bible grecque nommée Biblia Theclæ[114][115] Cette Thècle [116] vivait du temps du premier concile de Nicée. [117] Elle aimait les chrétiens. Sa Bible est un peu différente de la Vulgate [118] en quelques leçons et pour quelques versions[42]

  • Le P. Sirmond[119] jésuite, est mort à Paris, dans le Collège de Clermont, [120] le samedi 7e d’octobre 1651, âgé de 92 ans. Il a beaucoup écrit, et toujours bien. Il était le plus poli et le plus bel esprit de son Ordre. [43]

  • J’ai connu le duc de Guise [121] qui fit l’équipée de Naples. Il était petit-fils de celui qui fut tué à Blois ; [122] il était né, si je ne me trompe, en 1614. C’était un seigneur qui avait bien du mérite, mais qui, d’ailleurs, était un franc charlatan en fait de belles actions ; et je sais de bonne part qu’il gâta tout à Naples pour aller à un rendez-vous qu’il avait donné à une dame qui le vendit aux Espagnols. Après un coup comme celui-là, il ne devait plus tant faire le forfante. Il mourut l’an 1664, le 2 juin. [44]

  • Dehénaut[123] qui a fait le sonnet sur l’Avorton de Mademoiselle ***, [124][125] est fils d’un boulanger de la rue Saint-Honoré. [126] Il eut d’abord une commission en Forêts, mais il revint à Paris par débauche ; et là, il n’a jamais fait d’autre vie : [127] il voit souvent deux hommes qui ne sont pas plus chargés d’articles de foi que lui, ce sont Chapelle [128] et Molière ; [129] ce dernier est un comédien d’importance qui a une jolie femme, [130] qui est fille de la Béjart, [131] autre comédienne. [45]

  • J’ai ouï dire à un homme, qui le savait de MM. Pithou, [132] que Bodin [133] avait un démon ou esprit familier, comme Socrate, [134] qui le dissuadait de faire ce qui ne lui convenait pas, nunquam ad horrandum sed tantum ad prohibendum[46] Le président Fauchet [135] fut un des premiers qui s’en aperçut car, proposant un jour à Bodin d’aller en quelque endroit, aussitôt un escabeau se remua ; et Bodin dit : « C’est mon bon ange qui me fait connaître par là qu’il n’y fait pas bon pour moi. » Dans plusieurs autres occasions, quand on lui conseillait d’entreprendre quelque chose, si il entendait remuer quelqu’un de ses meubles, il disait : « Je n’en ferai rien, mon génie ne me le conseille pas. » [47]

  • M. Cujas [136] était un jurisconsulte comparable aux plus habiles de l’Antiquité. Il s’enveloppa dans sa propre vertu car, au reste, il fut très malheureux. Il perdit cinq ou six cents écus d’appointements, un procès terrible à l’occasion de Sœur Augustine, [48] < et eut > une fille qui se prostitua. [137]

    Ingenio haud poterat tam magnum æquere parentem
    Filia quod potuit corpore fecit opus
    [49]

    J’ai appris que quand les écoliers de ce grand homme allaient badiner avec sa fille, ils appelaient cela « commenter les œuvres de Cujas ». [50] Il disait qu’il n’avait jamais lu de livre où il n’eût appris quelque chose, excepté Arnobe [138] sur les Psaumes[51][139]

  • Ranconnet [140] était si mal dans ses affaires qu’il servait de correcteur à Robert et Charles Estienne. [141][142] Le Dictionnaire de ce dernier est entièrement de lui. Le président Brisson [143] s’est aussi fait honneur des Formules qui sont de Ranconnet. Ce pauvre homme vit mourir sa fille sur un fumier, exécuter son fils, sa femme écrasée par la foudre, et lui en prison [52][144] pour avoir exalté une action de saint Martin [145] à l’égard des priscillianistes. [53][146][147]

  • Au-dessus de la porte du cabinet de Manuce[148] il y avait cette inscription :

    Quisquis es rogat te Aldus Manutius, ut si quid est quod se velis, per paucis agas, deinde abeas, nisi tanquam Hercules defesso Atlanti veneris suppositurus humeros, semper enim erit quod tu agas et quotquot huc attulerint pedes[54]

    Son commentaire sur les Épîtres de Cicéron [149] est fort bon, mais il est de Parrhasius. [55][150]

  • L’Eunapius Rhetor [151] de l’Histoire des Huns [152] est un manuscrit fort rare. Muret [153] l’avait pourtant vu dans la Bibliothèque du Vatican ; [154] et l’ayant demandé au cardinal Sirlet [155] pour le faire copier, ce bibliothécaire lui répondit que le pape l’avait défendu, et que c’était un livre impio e scelerato[56]

  • Le P. … ayant su que dans le monastère de Corbie [156] il y avait un Pélage entier, [157] que Paschase Radbert [158] y avait mis ; il s’y transporta et demanda au prieur, qui était pour lors Dom Philippe Des Vignes, [159] permission de voir la bibliothèque. Le prieur l’y accompagna très volontiers, et le P. … ayant demandé de l’encre pour copier quelques lignes d’un manuscrit, ce père sortit pour en aller chercher ; et pendant ce temps-là, mon homme prit les œuvres de Pélage et < y > substitua un autre manuscrit de nulle valeur, qu’il avait apporté exprès. Le vol ayant été reconnu peu de temps après, on suivit l’homme en question jusqu’à Amiens, mais il était trop tard. [57]

  • Les gens de lettres sont ordinairement de bonnes gens, sans ambition : heureusement pour eux ! car ils ne pourraient jamais suivre les moyens de la contenter. Ils ne sont propres qu’à faire des livres et des enfants, comme l’incomparable Grotius le disait du grand Vossius, [160] en écrivant qu’il était douteux scriberetne accuratius, an gigneret felicius[58] Ce qu’il a de certain, c’est qu’il faisait l’un et l’autre.

Fin du Patiniana I

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