L. 446.  >
À Charles Spon,
le 17 octobre 1656

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Monsieur mon cher ami, [a][1]

Je vous ai envoyé ma dernière le mardi 3e d’octobre par la voie de M. Ravaud [2] qui la voulut mettre dans son paquet. Depuis ce temps-là, je puis vous dire que la princesse de Condé, [3] ne se trouvant par en sûreté dans Rocroi, [4] s’en va faire ses couches à Breda [5] en Hollande. [1] L’on dit ici que la peste [6] est forte à Rome, que le cardinal Sacchetti [7] en est mort et que le cardinal Barberin [8] y est fort malade. [2] Comme nous avons M. de Lionne [9] en Espagne qui y traite la paix, on dit que le roi d’Espagne [10] s’en va nous envoyer ici M. Pigneranda, [11] qui était il y a dix ans à Münster [12] pour la même affaire. Le cardinal de Retz [13] est à Saint-Gall [14] en Suisse, [3] en terre neutre, laquelle ne dépend ni de France, ni d’Espagne.

On dit que le roi de Suède [15] est bien empêché, se trouvant pressé tant par le roi de Pologne [16] que le Moscovite ; [17] et que le roi de Danemark [18] offre à ce dernier grand nombre de vaisseaux contre le roi de Suède, son ennemi. [19]

Ce 5e d’octobre. M. Moreau [20] le bonhomme est fort malade, il a reçu tous ses sacrements. J’ai grande peur pour lui, et même pour M. Guillemeau [21] qui est un peu plus jeune que lui, mais que je trouve néanmoins en pareil danger. Le bon M. Moreau laborat immodica siccitate viscerum et pene marasmode diathesi, cum dolore quodam acerbo ad fauces deglutitionem impediente[4][22] mais j’ai grande et juste appréhension que tout cela ne le mène au terrier. Il est bien vieux, usé, cassé, sec et pene attritis viribus[5] et crois qu’il n’a guère moins que 72 ans. Si Dieu ne nous le conserve, nous y perdrons le plus habile homme de nos Écoles et le meilleur médecin de Paris, quod omen Deus avertat[6][23] Pour M. Guillemeau, laboravit fluxu quodam mesenterico et hæmorrhoidali ; nunc vero quamvis nondum ex priore affectu sibi restitutus, laborat horribili quodam potulentæ materiæ fastidio, et pene abhorret a iusculis ; unde imminet inemendabilis siccitas viscerum[7] Je trouve qu’il amaigrit fort et n’est pas sans fièvre. Celui-ci a beaucoup d’esprit, mais il n’a jamais pris tant de peine d’étudier comme a fait M. Moreau. Il est vieux garçon de 68 ans et 20 000 livres de rente, et quod fortunatum isti putant, uxorem nunquam habuit[8][24] J’ai peur que tous deux ne nous échappent dans le mois présent.

Ce 9e d’octobre. Je les ai vus aujourd’hui tous les deux, ils me semblent extrêmement mal : M. Moreau s’affaiblit fort et diminue de jour en jour ; pour M. Guillemeau, il y a huit jours qu’il n’a entré une goutte d’eau dans son corps, adeo abhorret a potu et ab omni materia potulenta, ut et pene ab omni cibo[9] ne prenant que très peu et presque plus de bouillons ; sicque per iuges vigilias, et eiusmodi αποσιτιαν, quæ in ασιτιαν lethalem degenerabit, imminet marcor viscerium, et marasmus retorridus[10] Le bonhomme M. Moreau a eu un grand frisson qui a duré deux heures et qui néanmoins, n’a été suivi d’aucune fièvre. Omnis rigor aut ab ulcere aut a vasis[11] c’est une marque qu’il y a quelque abcès interne ; [25] j’ai peur que ce ne soit dans le poumon car il a très mauvaise poitrine et totalement ruinée. [26]

M. Ravaud m’a dit aujourd’hui qu’ils ont imprimé chez eux un catalogue de tous les livres du P. Théophile Raynaud, [27] je vous supplie de m’en procurer un afin que par là je connaisse aisément ce qui m’en manque.

Le même M. Ravaud m’a parlé d’un dessein qu’il a d’imprimer in‑fo toutes les œuvres de Heurnius, [28] que j’ai céans en deux volumes in‑4o ; [12] il a envie d’avoir ma copie, je la lui donnerai s’il la veut afin que ce bon livre devienne commun et que j’y puisse contribuer quelque chose. Il a aussi un autre dessein sur Cardan [29] en ramassant toutes ses œuvres ; cela fera bien quatre volumes in‑fo, ou quelque chose davantage. [13]

Il y avait ici un tel désordre sur les habits des jeunes gens et des courtisans en ce qu’ils appellent desgalants, qui sont des passements [30] sur les côtés des chausses, [14] que le roi [31] même l’a trouvé fort indécent et les a défendus. J’ai ici ouï parler des œuvres d’un certain ministre de Languedoc nommé Ravanel [32] que l’on réimprime, de nouveau augmentées, en deux ou trois tomes à Genève, pour le présent. Obligez-moi de me mander qui est cet auteur, ubi vivat [15] et quel cas vous faites de ses livres. Il me semble que l’on m’a dit que c’est un ministre d’Uzès.

Ce samedi 14e d’octobre. On dit ici que le prince de Conti [33] est fort malade. Le roi et le Mazarin [34] l’ont été visiter tous deux à part. Lundi prochain doit partir d’ici un chirurgien nommé des Forges [35] pour aller en Hollande y accoucher la princesse de Condé. On parle ici de grosse querelle entre Messieurs de l’Assemblée du Clergé [36] et les ministres de Charenton, [37] pour des harangues et des écrits publiés de part et d’autre ; on dit que les huguenots [38] ont trouvé quelque crédit à la cour, plus que les évêques ne voudraient et que c’est une marque du crédit de Cromwell. [39] Le roi de Suède continue d’être mal et voudrait n’avoir jamais rien entrepris de pareil, mais plutôt être dans son pays de froid et de neige, en repos. Il y a ici une grosse querelle entre Messieurs de la Chambre des comptes et le Parlement touchant le Domaine du roi, [40] ces deux cours souveraines ont cassé les arrêts l’une de l’autre.

Le Mazarin a dit qu’il sait de bonne part que le cardinal de Retz a passé au Saint-Esprit, [41] et delà en Auvergne ; et néanmoins on ne le croit point si mal avisé de se mettre en tel hasard, on dit qu’il est près de Besançon [42] en la Franche-Comté. [43]

Le prince de Conti, conseillé par son confesseur, a envoyé vers le roi un gentilhomme le prier de lui ôter les régiments qu’il a, n’étant pas raisonnable qu’il en ait en son nom ; et a prié le Mazarin de reprendre ou de retenir la somme de 40 000 écus qu’il s’était retenue lorsqu’il s’est marié et qu’il a quitté ses bénéfices. Cela n’est-il pas beau, qu’un prince se mette en état d’amendement avant que de mourir ? Cet ancien poète n’a-t-il pas eu raison de dire Tunc numina nobis Mors instans maiora facit ? [16][44]

Ce dimanche 15e d’octobre. Notre pauvre ami M. Moreau est extrêmement malade. Depuis deux jours, il est fort empiré et diminué, j’ai grande peur qu’il n’aille plus guère loin. Le public y perd un bon médecin et notre Faculté un habile homme, et nous deux un bon ami.

M. le maréchal de Turenne [45] est avec l’armée du roi alentour de Rocroi, il s’en va y faire bâtir un fort à Maubert-Fontaine [46] pour empêcher les courses et les pilleries de la garnison de Rocroi. [17]

Cromwell est si puissant dans Londres qu’il a bien osé entreprendre de chasser de l’assemblée du Parlement 56 députés qui lui déplaisaient. [18][47]

Il y a ici un libraire flamand, nommé Léonard [48] qui vient de Hollande et qui a apporté quelques exemplaires du livre nouveau du titre suivant : Io. Ant. Vander Linden, Doct. et Prof. Med., etc. Selecta Medica, et ad ea Exercitationes Bataviæ, in‑4o, Amstellodami, 1656, apud Lud. et Dan. Elzevierios[49] Ce livre est de cent feuilles ou environ ; [19] il le veut vendre 6 livres 10 sols en blanc, mais je ne l’ai point acheté car j’en attends un du présent de l’auteur qui viendra tôt ou tard et que je crois être en chemin.

Il y a ici un jésuite qui a conçu un nouveau dessein touchant la géographie, il s’appelle le P. Laurent Lebrun, [50][51] il nous veut donner une Géographie universelle in‑fo. Chaque partie du monde fera un petit tome : l’Asie est tout fraîchement achevée, toute sa copie est prête ; on s’en va imprimer les autres parties. [20] Il y aura là-dedans quantité de relations loyolitiques de ces pères qui errent par le monde, mais je pense qu’il y aura bien aussi des menteries.

La querelle des jansénistes [52] continue, voire plutôt elle augmente tous les jours. Les curés de Rouen se remuent et ont écrit aux curés de Paris afin qu’ils s’adjoignent à eux contre les jésuites [53] et leur prétendue théologie morale ; ce que ceux-ci font très volontiers. Les syndics des curés de Paris, au nom de ceux de Rouen et de toute la France, se sont adressés à Messieurs les prélats, à l’Assemblée du Clergé, pour avoir justice contre les jésuites et leur théologie morale, afin de la faire censurer par lesdits prélats, et en Sorbonne [54] pareillement. L’affaire est bien engrenée dans l’Assemblée du Clergé ; [21] ils s’en vont envoyer une lettre circulaire par toute la France à tous les curés, à ce qu’ils aient à envoyer chacun une procuration afin d’agir contre ces passefins et nouveaux théologiens qui sont ici fort méprisés à cause du livre des cas de conscience du P. Escobar, [22][55][56] et des lettres que les jansénistes du Port-Royal [57] ont écrites contre eux. [23][58] Néanmoins, le P. Annat, [59] confesseur du roi, les maintient heureusement encore à la cour, sans quoi l’on dit qu’ils deviendraient pis que cordeliers[24][60]

Je vous prie de faire mes recommandations à Messieurs nos bons amis MM. Gras, Garnier et Falconet, et à M. Huguetan l’avocat et à Monsieur son frère le libraire.

On parle ici d’un nouveau jubilé [61] que l’on publiera à la Toussaint afin qu’un chacun prie Dieu pour la paix de la chrétienté et entre autres, pour celle des Espagnols avec nous et pour celle du roi de Pologne avec le roi de Suède ; mais tel parle de la paix qui n’en veut point et qui serait bien marri qu’elle fût faite. [25]

Ce 17e d’octobre. Enfin, je viens de recevoir votre très agréable dernière, de laquelle je reçois tout le contentement possible puisqu’elle m’apprend que vous êtes en bonne santé. Le bonhomme M. Moreau subsiste toujours, mais il me fait peur, d’autant qu’il ne peut avaler, pas même de l’eau ni du bouillon ; c’est ce qui me fait croire qu’il n’ira plus guère loin. Son mal me fait pitié et sa mort me laisse un regret que je ne vous puis exprimer. Il faut bien du temps pour faire un si habile homme, cela ne se jette pas en moule. [26] Pour M. Guillemeau, il est un peu mieux, mais néanmoins toujours en danger ; il prend bien des bouillons de six en six heures, mais il est dans une extrême mélancolie, [62] laquelle augmente tous les jours ; et ne boit point du tout, il y a 15 jours qu’il n’a bu goutte, ni d’eau, ni de vin ; ideoque puto eum tandem interiturum ex febre marasmode ac intemperie sicca viscerum[27] Je n’ai vu la reine de Suède qu’en passant sur le Pont Notre-Dame, comme les autres. [63] Elle a été ici trop peu de temps ; si elle y eût été plus longtemps, je l’aurais entretenue. Bourdelot a été auprès d’elle tant qu’elle a été ici. Je ne sais ce qu’est devenu le bon M. Aurelius Severinus [64] médecin de Naples, [28][65] j’en écrirai à M. Musnier. On dit ici qu’il y a une paix arrêtée entre les rois de Suède et de Pologne, c’est le cardinal Mazarin qui l’a dit le premier et qui est auteur du bruit. La harangue de l’archevêque de Sens [66] a été imprimée chez Vitré, [67] j’irai tout exprès et en prendrai deux dont je vous en enverrai une ; j’ai ouï parler d’une réponse de quelque ministre. [29][68] J’espère que vous trouverez beau le livre de M. Ogier. [30][69] Des lettres du Port-Royal, j’en ai 13 pour vous et autant pour M. Gras, auquel je vous prie de faire mes recommandations ; la 14e viendra bientôt. Jamais feu M. de Saumaise [70] n’a fait imprimer son Aromatum homonyma[31] je vous prie de vous en tenir pour certain. Vous avez laissé sur votre table le catalogue que dites m’envoyer des œuvres du P. Théophile Raynaud car je ne le trouve pas dans votre lettre. Je vous baise très humblement les mains tant pour moi que pour mes deux fils qui partirent hier au matin pour aller voir leur mère qui est à notre maison des champs à Cormeilles, [71] où elle a fait de bonnes vendanges [72][73] car nous avons eu 15 muids de vin cette année. Je les attends pour souper, ils devraient être arrivés ; et s’ils ne viennent dans un quart d’heure, je me mettrai à table et y boirai à votre santé, à Mlle Spon, à M. Gras et à M. Falconet. Et en attendant qu’ils viennent, je vous donnerai un divertissement d’un fait tout nouvellement arrivé à Mantes : [74] c’est qu’un cordelier de ladite ville, [75] qui se nomme le P. Cornu, [76] étant devenu amoureux de la femme du lieutenant général de ladite ville, lui envoya des petits présents, des bouquets et des lettres ; [77][78] la dame en avertit son mari qui lui fit écrire une lettre pour l’attirer en sa maison ; le cordelier ne manqua pas de se rendre à l’assignation ; mais comme il pensait aller plus avant, le mari assisté de six de ses amis prirent le cordelier, le lièrent et lui donnèrent tant le fouet que le pauvre diable de moine n’en pouvait plus ; puis fut scandaleusement remené et renvoyé en son couvent, en plein jour, avec toute sorte d’outrage. On dit que les cordeliers en veulent avoir la raison, plaider contre ce lieutenant général, et que ce n’est pas à lui à faire telle justice, principalement à un religieux. Vous savez combien vaut en ce monde, parmi les sots et les trop crédules, ce spécieux nom de religion ; mais en attendant que l’affaire se jugera, je vous donne avis que les cordeliers n’osent plus paraître dans Mantes et qu’on a délibéré de ne leur plus donner l’aumône. Si tout le monde en faisait de même partout, adieu la besace que feu M. de Belley [79] appelait une arquebuse à miettes. [32][80] Je vous prie de faire part de ce conte, qui est très vrai, à M. Gras ; je voudrais bien être là pour vous voir rire tous deux de ce frère frappart de cordelier, mais ne le contez pas à Mlle Spon, de peur de scandaliser en son esprit ces bons frati dont elle peut avoir bonne opinion. [33] Vale carum caput, et me ama.

Totum ex animo tuum[34] G.P.

De Paris, ce mardi 17e d’octobre 1656.

Mes enfants ne viennent point, je ne les attends plus, je m’en vais boire à votre santé, et de nos amis de ci-dessus. Faites part du conte du cordelier à M. Falconet.

On dit que M. de Lionne est ici de retour d’Espagne et qu’il n’y a ni paix, ni trêve. Vale[35]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 octobre 1656

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(Consulté le 16.10.2019)