À Charles Spon, le 19 juin 1657

Note [3]

Guillaume Desprez était en effet, avec Pierre Le Petit et Charles Savreux (v. note [44] des Déboires de Carolus), un des libraires de Port-Royal (v. note [28], lettre 480) et participa à la publication des Provinciales qui, on s’en doute, ne fut pas un jeu d’enfant.

Sainte-Beuve (Port-Royal, livre iii, chapitre vii ; tome ii, page 82) :

« On lit, dans les pièces annexées aux Mémoires de Beaubrun, une note manuscrite curieuse de la main de ce M. de Saint-Gilles, à la date du 18 août 1656 ; elle nous initie aux secrets : “ Depuis environ trois mois en çà, c’est moi qui immédiatement ai fait imprimer par moi-même les quatre dernières Lettres au Provincial, savoir : la 7, 8, 9 et 10e. D’abord il fallait fort se cacher et il y avait du péril ; mais depuis deux mois, tout le monde et les magistrats eux-mêmes prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d’esprit la morale des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et moins de péril ; ce qui n’a pourtant pas empêché que la dépense n’en ait été et n’en soit encore extraordinaire. Mais M. Arnauld s’est avisé d’une chose que j’ai utilement pratiquée : c’est qu’au lieu de donner de ces Lettres à nos libraires Savreux et Desprez pour les vendre et nous en tenir compte, nous en faisons toujours tirer de chacune 12 rames qui font 6 000, dont nous gardons 3 000 que nous donnons, et les autres 3 000 nous les vendons aux deux libraires ci-dessus, à chacun 1 500, pour un sol la pièce ; ils les vendent, eux, 2 s. 6 ds et plus. Par ce moyen nous faisons 50 écus qui nous payent toutes la dépense de l’impression, et plus ; et ainsi nos 3 000 ne nous coûtent rien, et chacun se sauve. ” »

Guillaume Desprez (vers 1629-1708), principal imprimeur de Port-Royal, reçu libraire en 1651, avait ouvert en 1654 deux boutiques, l’une rue Saint-Jacques, face aux Mathurins (v. note [2], lettre 55), à l’enseigne de Saint-Prosper, et l’autre au pied de la tour de Notre-Dame, du côté de l’archevêché, à l’enseigne des Trois vertus. Desprez fut enfin reçu imprimeur en 1706, bien qu’il eût obtenu l’autorisation d’exercer cette activité dès 1686 (Renouard). Il ne disposait donc pas alors de presses, il faisait imprimer les écrits jansénistes par ses collègues Denis Langlois installé sur la Montagne Sainte-Geneviève à Paris, et Dumesnil installé à Rouen, et en assurait le débit, le tout sous la protection de Nicolas Fouquet et de Robert Ballard, syndic des libraires (v. infra note [9]). Le Chancelier Séguier, excédé par ces menées, se décida à sévir (Dictionnaire de Port-Royal, pages 332‑333) :

« un agent du commissaire Camuset se présente le 8 juin 1657 à la boutique de Desprez et lui demande toute une liste de pièces nouvelles, que le libraire s’engage à fournir dès le soir même. À onze heures du soir, la police arrête Desprez ; perquisitionnent chez lui et saisissent ses papiers. Le lendemain, ils s’attaquent à Denis Langlois, qui avouera tout et sera rapidement libéré. Desprez tient bon et il est soutenu par les interventions du curé de Saint-Eustache, Pierre Marlin, et d’autres amis, qui mettent tout en œuvre pour le tirer d’affaire. Ils réussissent à convaincre le lieutenant civil de ne pas le condamner au fouet, mais de lui infliger seulement, par sentence du 12 octobre 1657, un bannissement de cinq ans hors du royaume. Sur sa promesse de ne pas faire appel, semble-t-il, Desprez est libéré. Aussitôt il fait appel au Parlement, dont Fouquet est le procureur général et où Port-Royal compte, entre autres amis, le premier président Bellièvre. Le Parlement annule la sentence du Châtelet contre Desprez. »

Bien plus tard, Desprez imprima la première édition d’un des monuments littéraires français du xviie s. :

Pensées de M. Pascal {a} sur la Religion et sur quelques autres sujets. Qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers. {b}


  1. Blaise Pascal était mort le 19 août 1662 (v. note [1], lettre 433).

  2. Paris, Guillaume Desprez, 1670 de 365 pages, in‑12, achevé d’imprimer le 2 janvier 1670. Aujourd’hui jugée incomplète, infidèle et remaniée, cette édition est précédée d’une longue Préface ; rédigée par ceux de Port-Royal, mais non signée, elle est sous-titrée : « Contenant de quelle manière ces Pensées ont été écrites et recueillies ; ce qui en a fait retarder l’impression ; quel était le dessein de Monsieur Pascal dans cet ouvrage ; de quelle sorte il a passé les dernières années de sa vie. »

    Guy Patin a pu lire ce livre, mais n’en a pas parlé dans ses lettres.



Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 19 juin 1657, note 3.

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(Consulté le 25/05/2024)

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