Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 2 manuscrit
Note [11]

Ce sont quatre célèbres références au Christ et au christianisme, tirées d’éminents auteurs païens de l’Antiquité latine.

  1. Tacite, « livre xv des Annales, vers le milieu » (chapitre xliv), après l’incendie de Rome qu’on accusait Néron d’avoir provoqué :

    Sed non ope humana, non largitionibus principis aut deum placamentis decedebat infamia, quin iussum incendium crederetur. Ergo abolendo rumori Nero subdidit reos et quæsitissimis pœnis adfecit, quos per flagitia invisos vulgus Chrestianos appellabat. auctor nominis eius Christus Tibero imperitante per procuratorem Pontium Pilatum supplicio adfectus erat ; repressaque in præsens exitiablilis superstitio rursum erumpebat, non modo per Iudæam, originem eius mali, sed per Urbem etiam, quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque. Igitur primum correpti qui fatebantur, deinde indicio eorum multitudo ingens haud proinde in crimine incendii quam odio humani generis convicti sunt. Et pereuntibus addita ludibria, ut ferarum tergis contecti laniatu canum interirent aut crucibus adfixi aut flammandi atque, ubi defecisset dies, in usum nocturni luminis urerentur. Hortos suos ei spectaculo Nero obtulerat, et circense ludicrum edebat, habitu aurigæ permixtus plebi vel curriculo insistens. Unde quamquam adversus sontes et novissima exempla meritos miseratio oriebatur, tamquam non utilitate publica, sed in sævitiam unius absumerentur.

    [Aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient pourtant taire le cri public qui accusait Néron d’avoir ordonné l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d’autres mouraient sur des croix ; ou bien on les enduisait de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle et donnait en même temps des jeux au cirque où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s’ouvraient à la compassion, en pensant que ce n’était pas au bien public, mais à la cruauté d’un seul, qu’ils étaient immolés].

  2. Suétone, « dans la Vie de Claude, chapitre xxv : “ Il chassa de Rome ceux qui semaient continuellement le trouble sur l’instigation du Christ. ” » Claude a régné dix ans après la mort de Jésus, il ne s’agissait donc pas de son instigation, mais de celle de ses zélateurs.

  3. Suétone « dans la Vie de Néron » (chapitre xvi) :

    Afflicti suppliciis Christiani, genus hominum superstitionis novæ ac maleficæ.

    [Les chrétiens, espèce d’hommes adonnée à une superstition nouvelle et malfaisante].

  4. Pline le Jeune, Lettres, livre x, épître xcvii, à l’empereur Trajan (98-117, v. note [2], lettre 199) :

  5. Cognitionibus de Christianis interfui numquam : ideo nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quæri. Nec mediocriter hæsitavi, sitne aliquod discrimen ætatum, an quamlibet teneri nihil a robustioribus differant ; detur pænitentiæ venia, an ei, qui omnino Christianus fuit, desisse non prosit ; nomen ipsum, si flagitiis careat, an flagitia cohærentia nomini puniantur. Interim, in iis qui ad me tamquam Christiani deferebantur, hunc sum secutus modum : interrogavi ipsos an essent Christiani ; confitentes iterum ac tertio interrogavi supplicium minatus ; perseverantes duci iussi. Neque enim dubitabam, qualecumque esset quod faterentur, pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere puniri. Fuerunt alii similis amentiæ, quos, quia cives Romani erant, adnotavi in Urbem remittendos.

    Mox ipso tractatu, ut fieri solet, diffundente se crimine plures species inciderunt. Propositus est libellus sine auctore multorum nomina continens. Qui negabant esse se Christianos aut fuisse, cum præeunte me deos appellarent et imagini tuæ, quam propter hoc iusseram cum simulacris numinum afferri, ture ac vino supplicarent, præterea male dicerent Christo, quorum nihil cogi posse dicuntur qui sunt re vera Christiani, dimittendos putavi. Alii ab indice nominati esse se Christianos dixerunt et mox negaverunt ; fuisse quidem sed desisse, quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non nemo etiam ante viginti. Hi quoque omnes et imaginem tuam deorumque simulacra venerati sunt et Christo male dixerunt. Affirmabant autem hanc fuisse summam vel culpæ suæ vel erroris, quod essent soliti stato die ante lucem convenire, carmenque Christo quasi deo dicere secum invicem seque sacramento non in scelus aliquod obstringere, sed ne furta ne latrocinia ne adulteria committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati abnegarent. Quibus peractis morem sibi discedendi fuisse rursusque coeundi ad capiendum cibum, promiscuum tamen et innoxium ; quod ipsum facere desisse post edictum meum, quo secundum mandata tua hetærias esse vetueram. Quo magis necessarium credidi ex duabus ancillis, quæ ministræ dicebantur, quid esset veri, et per tormenta quærere. Nihil aliud inveni quam superstitionem pravam et immodicam.

    Ideo dilata cognitione ad consulendum te decucurri. Visa est enim mihi res digna consultatione, maxime propter periclitantium numerum. Multi enim omnis ætatis, omnis ordinis, utriusque sexus etiam vocantur in periculum et vocabuntur. Neque civitates tantum, sed vicos etiam atque agros superstitionis istius contagio pervagata est ; quæ videtur sisti et corrigi posse. Certe satis constat prope iam desolata templa cœpisse celebrari, et sacra sollemnia diu intermissa repeti passimque venire victimas, cuius adhuc rarissimus emptor inveniebatur. Ex quo facile est opinari, quæ turba hominum emendari possit, si sit pænitentiæ locus.

    [N’ayant jamais assisté aux enquêtes sur les chrétiens, {a} j’ignore sur quoi et en quelle mesure s’applique la décision de sévir ou d’instruire. Je n’ai pas été sans hésiter : faut-il établir une distinction suivant l’âge, ou agir de la même façon pour les enfants et pour les plus âgés ? pardonner à celui qui, ayant été profondément chrétien, ne voit pas d’utilité à cesser de l’être ? punir le seul fait d’être chrétien, sans même avoir fauté, ou les délits attachés à cette religion ? En attendant de le savoir, voici toutefois la règle que j’ai suivie à l’égard de ceux que l’on a déférés pour christianisme à mon tribunal : je leur ai demandé s’ils étaient chrétiens ; quand ils l’ont avoué, j’ai répété ma question une deuxième et une troisième fois, et les ai menacés du supplice ; quand ils ont persisté, je les y ai envoyés, ne doutant pas que, quelle que fût leur foi, je devais certainement châtier leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. J’en ai ménagé d’autres, entêtés de la même folie, en ordonnant de les renvoyer à Rome, car ils étaient citoyens romains.

    Ce délit s’étant répandu de lui-même, comme c’est ordinaire, il se présenta bientôt sous plusieurs formes. Ainsi fit-on circuler un libelle anonyme contenant les noms de nombreux individus : tous niaient être ou avoir été chrétiens ; mais j’ai pensé devoir les laisser aller parce que, sur mon ordre, ils invoquaient nos dieux et se prosternaient devant ton portrait, leur offrant à l’envi statuettes, encens et vin, et parce qu’ils médisaient même du Christ, à quoi, dit-on, on ne peut forcer aucun de ceux qui sont véritablement chrétiens. D’autres, après s’être déclarés tels, l’ont bientôt nié : ils l’avaient certes été, mais s’étaient dédits ; certains depuis trois ans, d’autres depuis plus longtemps, voire jusqu’à une vingtaine d’années ; et tous ceux-là ont pareillement vénéré ton effigie et celles de nos dieux, et médit du Christ. Ils affirmaient que toute leur faute ou erreur avait tenu à leur coutume de se réunir certain jour convenu, avant le lever du soleil, pour réciter ensemble un hymne au Christ, comme à un dieu, et pour prononcer un serment les engageant, non pas à fomenter quelque forfait, mais à ne commettre ni vol, ni brigandage, ni adultère, à ne pas faillir dans leur foi et à ne pas refuser de rendre ce qu’on leur avait prêté. Cela fait, ils levaient la séance et se retrouvaient pour un repas composé de mets ordinaires et légers. Après l’édit interdisant ces réunions, que j’ai prononcé selon le mandat que tu m’as confié, ils ont abandonné leurs pratiques. J’ai en outre cru nécessaire de démêler le vrai du faux en soumettant à la question {b} deux esclaves qui se disaient leurs servantes, et elles ne m’ont rien révélé d’autre que déviance religieuse, vicieuse et immodérée.

    Après avoir mené toute cette enquête, j’ai décidé de prendre ton conseil car cette affaire me semble digne de réflexion, notamment en raison du nombre des adeptes : le péril menace et menacera quantité d’hommes et de femmes, de tous âges et toutes conditions ; en outre, cette superstition ne se limite pas aux cités, elle se répand aussi dans les faubourgs et dans les campagnes. Elle paraît néanmoins pouvoir être contenue et réformée : on constate déjà que le les temples, naguère presque abandonnés, recommencent à être fréquentés ; que de nouveau, on y célèbre des cérémonies sacrées, longtemps interrompues, en sacrifiant des animaux qui ne trouvaient plus que très rarement acheteur. Tout cela autorise volontiers à penser qu’on pourra remédier à ce tapage en donnant sa chance au repentir des gens]. {c}

    Suit la réponse de Trajan à Pline (lettre xcviii) :

    Actum quem debuisti, mi Secunde, in excutiendis causis eorum, qui Christiani ad te delati fuerant, secutus es. Neque enim in universum aliquid, quod quasi certam formam habeat, constitui potest. Conquirendi non sunt ; si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ita tamen ut, qui negaverit se Christianum esse idque re ipsa manifestum fecerit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspectus in præteritum, veniam ex pænitentia impetret. Sine auctore vero propositi libelli nullo crimine locum habere debent. Nam et pessimi exempli nec nostri sæculi est.

    [Tu as fait ton devoir, mon cher Pline, {d} en poursuivant avec obstination les procès de ceux qu’on t’a dénoncés comme chrétiens, mais il est impossible de fixer une règle générale et garantie. Il ne faut pas les pourchasser : s’ils sont dénoncés avec de bonnes preuves, il faut les punir ; néanmoins, si l’un d’eux a nié être chrétien et l’a démontré clairement, c’est-à-dire en se prosternant devant nos dieux, alors sa faute lui sera pardonnée, mais il demeurera suspect. Les dénonciations anonymes ne méritent pas de punition, bien que ce soient de fort détestables exemples, contraires aux mœurs de notre temps]. {e}


    1. Pline était alors légat impérial en Bithynie et Pont (berge orientale du Bosphore), et doté de pouvoirs consulaires.

      Sa première phrase surprend car la suite de sa lettre va le montrer parfaitement au fait des questions chrétiennes et de leur instruction judiciaire.

    2. V. seconde notule {d}, note [2] du Borboniana 10 manuscrit.

    3. La valeur historique de cette lettre et sa portée religieuse sont indéniables. En dépit du soin que j’y ai mis, ma traduction pourra être jugée fautive ou partisane. Pour une image moins complaisante de Pline, on lira celle qu’un anonyme a donnée au début du xviiie s. (Les Lettres de Pline le Jeune. Nouvelle édition, revue et corrigée, Paris, Compagnie des libraires, 1721, in‑12, tome troisième, pages 316‑322) ; sa dernière phrase en donne une idée : « De là, on peut juger quelle quantité de gens peuvent être ramenés de leur égarement si l’on fait grâce au repentir. »

    4. Trajan appelait Pline par son nom de famille, [Caius Plinius Cæcilius] Secundus.

    5. Cette réponse de Trajan, dont nul n’a mis l’authenticité en doute, est l’unique témoin de la sentence officiellement préconisée à l’encontre des chrétiens au début du iie s.

Les quatre « passages » rappelés par le Borboniana attestent assurément que les chrétiens ont été fort malmenés par les premiers empereurs romains. En disant que « les juifs ne sauraient rien répondre à ces passages-là », Nicolas Bourbon les accusait sans doute de nier la nature divine du Christ et la piété de ses adeptes, prouvée par les persécutions qu’ils ont endurées.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 2 manuscrit. Note 11

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(Consulté le 01.12.2022)

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