À André Falconet, le 25 juin 1670, note 13.
Note [13]

« Qui n’ose pas professer la pauvreté a peu tiré profit de la philosophie. » Comme Guy Patin, quantité de critiques ont blâmé Sénèque le Jeune pour le contraste entre son immense fortune et la rigueur stoïque de sa philosophie ; à commencer par Tacite (Annales, livre xiii, chapitre xlii) :

Nec Suillius questu aut exprobratione abstinebat, præter ferociam animi extrema senecta liber et Senecam increpans infensum amicis Claudii, sub quo iustissimum exilium pertulisset. Simul studiis inertibus et iuuenum imperitiæ suetum livere iis, qui vividam et incorruptam eloquentiam tuendis civibus exercerent. Se quæstorem Germanici, illum domus eius adulterum fuisse. An gravius æstimandum sponte litigatoris præmium honestæ operæ adsequi quam corrumpere cubicula principum feminarum ? Qua sapientia, quibus philosophorum præceptis intra quadriennium regiæ amicitiæ ter milies sestertium parauisset ? Romæ testamenta et orbos velut indagine eius capi, Italiam et provincias immenso fœnore hauriri : at sibi labore quæsitam et modicam pecuniam esse. Crimen, periculum, omnia potius toleraturum, quam veterem ac domi partam dignationem subitæ felicitati submitteret.

[De tempérament violent et suffisamment âgé pour être libre de ses propos, Suillius {a} ne ménageait ni plaintes ni reproches. Il blâmait Sénèque pour en avoir voulu aux amis de Claude, {b} à cause de l’exil auquel cet empereur l’avait très légitimement condamné. Il le disait habitué aux études insipides et à l’aise face à l’inexpérience des jeunes gens, mais jaloux de ceux qui consacraient leur vigoureuse en intègre éloquence à la défense des citoyens. Quand Suillius avait été le défenseur de Germanicus, Sénèque avait été le corrupteur de sa maison. {c} Était-ce donc pire crime de percevoir la récompense d’un travail honorable, que de souiller la couche des princesses ? Quelle sagesse, quels préceptes des philosophes, avaient appris à Sénèque l’art d’entasser, en quatre ans de faveur, trois cents millions de sesterces ? À Rome, il capturait, comme en ses filets, testaments et vieillards sans héritiers ; les immenses profits de ses usures épuisaient l’Italie et les provinces. Pour lui, le labeur acharné n’était source que d’argent mendié et méprisable ; accusation, danger, il tolérait tout, préférant délaisser l’ancien renom qu’il s’était acquis chez nous pour s’enrichir rapidement].


  1. Publius Suillius Rufus était un redoutable orateur romain, que Tacite qualifiait de corrompu.

  2. Empereur romain (v. note [64], lettre 215), prédécesseur et père adoptif de Néron, dont Sénèque a été le précepteur.

  3. V. note [4], lettre 1001, pour Germanicus, époux d’Agrippine l’Aînée et grand-père de Néron.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 25 juin 1670, note 13.

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(Consulté le 20/05/2024)

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