À Charles Spon, le 6 décembre 1644
Note [35]

« malheur dont les dieux nous préservent ».

Ce que Guy Patin n’allait pas vouloir écrire ici, par crainte de la censure postale, se trouve sans doute dans le portrait que Tallemant des Réaux nous a laissé de François Vautier (Historiettes, tome i, pages 243‑244) :

« Je mettrai ici ce que j’ai appris de Vautier. Un cordelier, nommé le P. Crochard, qui suivait partout M. de La Rocheguyon, l’avait pour domestique, comme un pauvre garçon. Mme de Guercheville le fit médecin du commun chez la reine mère {a} à 300 livres de gages. Or, quand elle {b} fut à Angoulême et que de Lorme {c} l’eût quittée à Aigre, {d} aux enseignes qu’il disait en son style qu’elle lui avait dit des paroles plus aigres que le lieu où elles avaient été dites, elle eut besoin d’un médecin. Il ne se trouva que Vautier que quelqu’un, qui en avait été bien traité, lui loua fort. Il la guérit d’un érysipèle et ensuite, il réussit si bien dans son esprit qu’il était mieux avec elle que personne : d’où vient la grande haine du cardinal contre lui. C’était un grand homme bien fait, mais qui avait de grosses épaules. Il faisait fort l’entendu. Il était d’Arles ; sa mère gagnait sa vie à filer et on disait qu’il ne l’assistait point. Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu’il feignait d’avoir de se réconcilier avec la reine mère encore une fois, {e} envoya quérir Vitré, {f} aujourd’hui imprimeur du Clergé, homme de bon sens et qui faisait profession d’amitié avec Vautier, et lui dit qu’il le priait de porter les paroles de part et d’autre. Vitré lui dit qu’il le priait de l’en dispenser ; que souvent on sacrifiait de petits compagnons pour apaiser les puissances. “ Non, reprit le cardinal, ne craignez rien. — Puisque vous voulez donc, dit Vitré, que j’aie cet honneur, ne me donnez point à deviner ; dites-moi les choses sincèrement. — Allez dire à Vautier cela et cela ”, ajouta le cardinal. {g} Il y eut bien des allées et des venues. Enfin, la chose en vint à ce point que le cardinal fit dire à Vautier par Vitré qu’il fallait faire une entrevue chez Vitré même, et que, de peur de trop d’éclat, le P. Joseph irait au lieu de lui. Vautier répondit : “ C’est un piège ; après, le cardinal ne manquera pas d’avertir la reine mère de cette conférence et de lui dire que j’ai commerce avec lui ou avec ses gens. Je ne saurais, ajouta-t-il, empêcher la reine mère d’aller à Compiègne. ” Or, le cardinal ne demandait pas mieux que la reine fît la sottise d’aller à Compiègne, quoiqu’il fît semblant du contraire, qu’il eût offert toutes choses à Vautier et qu’il eût résolu d’aller jusqu’au chapeau de cardinal ; car la reine mère voulait régner, et ne se contentait pas de donner charges et bénéfices, et d’avoir autant d’argent qu’elle en voulait. La princesse de Conti, et par elle toute la Maison de Guise et M. de Bellegarde, la portaient sans cesse à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne ; {h} on l’y arrête et on ordonne à Vautier de retourner à Paris. En chemin, {i} on le prend et on le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitré qu’il était fort content de son entreprise ; qu’il n’avait qu’à voir son ami tant qu’il voudrait. Vitré répondit : “ Je m’en garderai bien, c’est un homme qui a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du prince, je le servirai assez sans le visiter. ” Le cardinal lui manda qu’il y allât librement, qu’il n’y avait rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vautier lui dit : “ Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin du roi. ” Cela est arrivé, mais non pas comme il l’entendait, car il croyait que ce serait du feu roi {j} et ç’a été d’un roi qui n’était pas encore au monde. {k} Nous l’avons vu, riche de 20 000 écus de rente, vivre comme un gredin et prendre de l’argent des malades qu’il voyait. À la fin il en eut honte et n’en prit plus. »

Adam (ibid. note 3, page 916) :

« Nous avons deux témoignages sur le personnage que Vautier joua à la Bastille. Bassompierre écrit dans son Journal : “ J’eus plusieurs déplaisirs domestiques dans la Bastille, tant causés par un maraud de médecin nommé Vautier que par une cabale qui se fit contre moi par son introduction. ” Il appelle Vautier un homme qui s’était poussé à la cour ea parte qua fiunt homines et qua pollebat. {l} Un autre prisonnier de la Bastille, La Porte, {m} écrit de son côté : “ M. Vautier, médecin de la reine mère Marie de Médicis, qui a été ensuite premier médecin du roi, avait été mis à la Bastille dans le temps que sa maîtresse fut arrêtée à Compiègne parce qu’il fut soupçonné de lui avoir donné des conseils qui ne plaisaient pas à la cour. Il supportait sa prison avec beaucoup de chagrin, quoique pour le charmer il fît venir Pierre Eigonne, grand mathématicien, qui lui enseignait l’astronomie. Cependant, se promenant sur la terrasse, on lui entendait dire dans son ennui ces paroles de David : Usquequo, Domine, usquequo ? ” {n} » {o}


  1. Marie de Médicis;

  2. La reine mère, en 1620.

  3. Charles de Lorme, médecin de Marie de Médicis.

  4. En Charente, à 32 kilomètres au nord-ouest d’Angoulême.

  5. Après la Journée des Dupes, le 11 novembre 1630, v. note [10], lettre 391.

  6. Antoine Vitré, libraire parisien.

  7. Richelieu, qui voulait que la reine mère allât rejoindre son fils (Gaston d’Orléans) à Compiègne, pour pouvoir l’y faire arrêter à son aise.

  8. Près de Senlis.

  9. Le 17 février 1631.

  10. Louis xiii.

  11. Louis xiv, né en septembre 1638.

  12. « par cette partie d’où les hommes proviennent, et d’où il tirait beaucoup de puissance. »

  13. Dans ses Mémoires.

  14. « Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand ? » (Isaïe, v. note [7], lettre latine 94, et Habaquq, v. notule {f}, note [4], lettre 245).

  15. Note d’Antoine Adam.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 décembre 1644. Note 35

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(Consulté le 15.09.2019)

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