À André Falconet, le 4 octobre 1650
Note [4]

La réédition de la Methodus medendi… de Francisco Valles (Vallesius, v. note [23], lettre 242) était intitulée Methodus medendi Francisci Vallesii, Covarrubiani, Philippi Secundi Hisp. Regis, Medici primi, In quatuor libros divisa, quorum : i. continet victum ægrotantium ; ii. rationem curandi per indicationes simplices ; iii. per compositas, et cum aliquid eorum, quæ indicare possunt nos latet ; iv. occasiones curandi et abstiniendi a curationibus. Cum indice duplici, uno capitum, altero rerum copiosissimo [Méthode pour remédier de Francisco Valles, natif de Covarrubias (province de Burgos), premier médecin de Philippe ii, roi d’Espagne, divisée en quatre livres, contenant : i. l’alimentation des malades ; ii. la manière de guérir par les préparations simples et iii, par les préparations composées, avec quelque chose de ceux qui peuvent révéler ce qui nous est inconnu ; iv. les circonstances où il faut recourir aux traitements et s’en abstenir. Avec deux tables, l’une des chapitres, et l’autre, très riche, des matières] (Paris, Jérémie Bouillerot, 1651, in‑12o ; la première édition était de Venise, 1589).

L’épître de neuf pages est intitulée Eruditissimo, clarissimo, et omnium elegantium literarum, cognitione illustrissimo viro, D.D. Guidoni Patino, Bellovaco, Doctori Medico Parsiensi, S.P.D. [Profondes salutations adressées au très savant et brillant M. Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris, très illustre pour sa connaissance de toutes les plus belles-lettres]. Outre ce qu’expliquait ici Patin à André Falconet (emprunt et restitution du livre), on y trouve une charge virulente contre les médecins chimistes, qui ne pouvait que lui plaire :

vere enim Thesaurus est, utpote qui singula bene medendi præcepta exacte et abunde contineat, sine ullo fuco, impostura et veneno, quod hodie faciunt tam multi nebulones, ignari et ignavi tenebriones, misellique ciniflones, quos irritata et humanæ genti irata genuit Natura, ex fornacibus, ne dicam ex hara et inquinatissimo stabulo perditissimi impostoris publicique tortoris, Cacophrasti Paracelsi, cruce laqueoque dum miseram vitam olim traheret, hodie vero infamia perpetua dignissimi,

Cuius ad exitium non debuit una parari
Simia, non serpens unus, non culeus unus :

Cuius sectarij in hoc unum intendere videntur, ut suo funesto illaudandoque Laudano, mortifero Mercurio, diabolicoque suo Stibio ad inferos usque, cum profligatissimis suis exhibitoribus relegando, alijsque suis eiusdem farinæ venenatissimis mercibus, miserrimis et durissimis hisce temporibus, ne dicam in hac omnium sæculorum fæce, obvios quosque varijs morbis laborantes, tum phtisicos et cachecticos, tum acute febricitantes, ut et ipsas puerperas, pessimo rei publicæ fato, misere necent atque iugulent, nimia profecto et plane vituperanda sacræ Themidis indulgentia : quas quidem horrendas strages et repetita homicidia cum adeo frequenter vident homines cordati et sapientes, nihil aliud possunt quam exclament cum Propheta, adversus antimonialem illam et monstrosam Chymistarum carnificiam : Usquequo Domine clamabo, et non exaudies ? Vociferabor ad Te cim patiens, et non salvabis ? Quare ostendisti mihi iniquitatem et laborem, videre prædam et iniustitiam contra me ? Propter hoc lacerata est lex, et non pervenit usque ad finem iudicium ? quia impius prevalet adversus iustum, etc. Sed hæc obiter dicta sint adversus maleferiatum hominum genus, Chymistas intelligo, væsanos et satanicos decoctores, qui sui antimonij vim deleteriam probaturi, civium nostrorum periculis discunt, et experimenta per mortes agunt etiam magnatum et illustrissimorum virorum.

[< Ce livre > est de fait un trésor, car il recense en abondance et avec exactitude tous les principes à suivre pour bien remédier, sans aucune des tromperies et des impostures, ni aucun des poisons que façonnent aujourd’hui tant de vauriens, ignorants et paresseux compagnons des ténèbres, et misérables souffleurs. La Nature, irritée et indisposée contre le genre humain, les a fait naître des fourneaux, pour ne pas dire de la porcherie et de l’étable parfaitement ignoble de Cacophraste Paracelse, {a} le plus dépravé des imposteurs, bourreau public parfaitement digne et de la croix, et de la corde, tandis qu’il traînait jadis sa vie misérable, et de l’infamie perpétuelle aujourd’hui qu’il est mort.

« Il a mérité qu’on préparât pour sa perte plus d’un singe, plus d’un serpent et plus d’un sac de cuir » {b}

On voit ceux de sa secte ne s’appliquer qu’à prescrire son funeste et méprisable laudanum, son mercure mortifère et son diabolique antimoine pour envoyer les gens en enfer. En ces temps extrêmement durs et misérables, pour ne pas dire en cette lie de tous les siècles, avec leurs pourvoyeurs {c} très corrompus et leurs marchandises empoisonnées de même farine, ils tuent et égorgent tous les malades qui leur tombent sous la main, phtisiques comme cachectiques, {d} atteints de fièvre aiguë comme pourprée,à l’immense détriment de l’intérêt public, et avec l’indulgence véritablement et tout à fait blâmable de la sainte Thémis. {e} Quand les hommes sages et prudents voient se commettre sans relâche ces horrifiants massacres et cette chaîne d’homicides, ils ne peuvent que s’exclamer, à la manière du Prophète, à l’encontre de cette boucherie antimoniale et monstrueuse des chimistes : « Jusques à quand, Seigneur, appellerai-je au secours sans que Tu m’écoutes ? Torturé par la violence, crierai-je vers Toi sans que Tu me délivres ? Pourquoi m’exposes-Tu à l’iniquité et au tourment de voir contre moi l’injustice et la rapine ? Si la loi est réduite en lambeaux et si le jugement n’atteint pas son but, c’est que l’impie l’emporte contre le juste, etc. » {f} Mais puissent ces paroles être prononcées contre ce genre d’hommes à l’esprit dérangé, j’entends les chimistes, dilapidateurs furieux et fanatiques qui, pour éprouver la puissance délétère de leur antimoine, l’étudient sur nos concitoyens et provoquent même, en expérimentant, la mort de grands seigneurs et d’hommes illustres].

Après un hommage appuyé aux médecins zélateurs d’Hippocrate et de Galien, en citant nommément les trois éminences de la Faculté de Paris (Jean Fernel, Jacques Houllier et Louis Duret) et Caspar Hofmann, vient ce court mais emphatique éloge final :

Sed super hæc omnia, hancce generalem medendi Methodum, a singulis rei medicæ peritissimis probatissimam, Tibi vero ut sæpius audivisse memini laudatissimam, publici iuris facio, Tibique tanquam Herculi monstrorum domitori fortissimo, ac strenuissimo malorum depulsori, adversus virulentos Zoïlorum morsus consecro atque inscribo. Quod quidem consilium meum si Tibi gratum esse iltellexero (quod certe facies, idque cum multo candore, si generosam tuam indolem bene novi, præstantissime Patine,) aliud non de alieno penu, verum de meo, privatisque vigilijs et elucubrationibus, donarium in posterum, si vitam et otium Deus concesserit, nempe adversus Chymicorum pravas artes, technas, offucias et imposturas duplicem tractatum habebis.

Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at Tu
Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto.

Interea vero, vive et vale, sapientissime Patine, meque veterem clientem tuum agnosce, et amare desine.

Parisijs 9. Octob. 1650.

Tuus ex animo et officio plusquam
suus, I.S.A. D.M
.

[Mais bien plus que tout cela, je remets au jugement du public cette Méthode générale pour remédier, qu’ont pleinement approuvée tous ceux qui ont une grande pratique de la médecine, et que je me rappelle vous avoir souvent entendu louer sans réserve. Je vous la dédie, comme au plus vigoureux Hercule, dompteur de monstres, et au plus diligent pourfendeur des maux, et la bénis contre les morsures venimeuses des Zoïle. {g} Si je perçois certes que mon intention vous est agréable (ainsi, très éminent Patin, que vous le direz en toute franchise si je connais bien votre noble caractère), je donnerai un autre livre en le tirant non pas du garde-manger d’un autre, mais du mien propre, fruit de mes veilles et de mes élucubrations. {h} Pourvu que Dieu m’accorde vie et loisir, vous aurez un double traité adversus Chymicorum pravas artes, technas, offucias et imposturas. {i}

« Jusqu’à présent nous t’avons fait de marbre, c’est tout ce que nous avons pu ; mais si nos brebis sont bien fécondes, je te couvrirai d’or. » {j}

En attendant, vivez et portez-vous bien, très avisé Patin, et tenez-moi pour votre fidèle protégé, sans jamais cesser de m’aimer.

De Paris, le 9e d’octobre 1650.

Vôtre de tout mon cœur, et avec plus que les obligations que je vous dois,
I.S.A. D.M.]


  1. V. note [4], lettre latine 94, pour cette manière bien particulière qu’avait Guy Patin d’écorcher le prénom de Théophraste Paracelse.

  2. Juvénal, v. note [50], lettre 286, avec remplacement de supplicio [pour supplice] par ad exitium [pour sa perte].

  3. Les apothicaires.

  4. Patients ayant atteint les tout derniers stades de leur maladie incurable, généralement une tuberculose ou un cancer (v. note [3], lettre 66).

  5. La Justice (v. note [13], lettre 1011).

  6. Livres prophétiques de l’Ancien Testament, Habaquq 1:2‑4 (v. note [7], lettre latine 94).

  7. Détracteurs envieux, v. note [5], lettre latine 221.

  8. Veilles consacrées à l’étude.

  9. « contre les vicieux artifices, les fourberies et les tromperies des chimistes ».

  10. Virgile, v. note [3], lettre 8.

Rien dans la suite de ce livre ni dans notre édition tout entière ne m’a aidé à identifier « I.S.A., docteur en médecine », par-delà ce qu’en disait Patin dans la suite de sa lettre à Falconet ; mais absolument tout dans l’épître dédicatoire – style, vocabulaire, bons mots, citations, références médicales – porte à croire que Patin lui-même s’est dissimulé derrière ce sigle énigmatique (ce qui ferait alors de lui le probable éditeur de l’ouvrage). Il semble même avouer sa facétie en écrivant quelques lignes plus bas : « Il est agréable de jouer avec son ami et même quelquefois de badiner. »

V. notes :

  • [5], lettre 243, pour les deux grandes thèses de Guy Patin ;

  • [3], lettre 90, et [6], lettre 143, pour ses deux procès, contre Théophraste Renaudot (14 août 1642), et contre les apothicaires (15 mars 1647) ;

  • [35], lettre 209, pour ses nominations infructueuses aux élections décanales des 8 novembre 1642, 5 novembre 1644 et 7 novembre 1648.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 octobre 1650. Note 4

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(Consulté le 13.07.2020)

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