L. 286.  >
À Charles Spon,
le 10 mai 1652

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le 16e d’avril, depuis lequel temps on a toujours ici parlé de la démarche du roi, [2] savoir s’il prend son chemin vers Paris, s’il y entrera, s’il y amènera le Mazarin, [3] s’ils se contenteront de demeurer alentour de Paris, comme l’on a dit, à Saint-Germain. [4] Bref, jusqu’ici personne n’a su ce qu’ils feront, ils ne le savent peut-être pas eux-mêmes. On dit seulement que de Gien [5] le roi doit aller à Auxerre, [6] puis à Joigny, [7] à Sens, [8] à Montereau, [9] à Melun, [10] à Corbeil, [11] puis à Paris ; [1] d’autres soupçonnent qu’il ira à Troyes [12] et delà qu’ils s’en iront à Sedan ; [13] mais cela ne me semble point vraisemblable, ce serait trop s’éloigner du cœur du royaume. Mais en attendant que nous puissions apprendre ce qui sera, je vous dirai qu’après que le Parlement a désiré qu’il se fît une grande et solennelle assemblée de l’Hôtel de Ville afin d’y faire résoudre une députation pour aller faire des remontrances très humbles au roi contre le Mazarin. Cela a été exécuté, toutes les grandes compagnies y ont eu séance et audience, savoir les conseillers de Ville, les députés du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des aides[14] les ecclésiastiques qui ont du fonds, les 16 quarteniers [15] (de chaque quartier huit députés), j’en étais un du mien ; [2] cela allait à plus de 300 députés. Il y a eu trois grandes séances, savoir le vendredi 19e, le samedi 20e et le lundi 22e d’avril dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, depuis deux heures de relevée jusqu’à sept heures du soir, y présidant M. Le Fèvre, prévôt des marchands[16] conseiller aux Requêtes du Palais, et M. le maréchal de L’Hospital, [17] gouverneur de Paris. Enfin, la conclusion a été que très humbles remontrances seraient faites par M. le prévôt des marchands au roi, au nom de sa bonne ville de Paris, par lesquelles il serait prié de revenir au plus tôt à Paris, de donner la paix à son royaume et de chasser de près de sa personne, de ses conseils et de son royaume le cardinal Mazarin. Tout cela ne saurait être que bien s’il pouvait être exécuté, mais la Dame Junon, [3][18][19] qui est auprès du roi, empêchera tout cela afin de se venger de Paris et de conserver son cher Mazarin. Voilà la résolution de cette grande assemblée qui n’a fini qu’aujourd’hui à sept heures du soir. [4]

Ce lundi 22e d’avril. Enfin, le livre de notre collègue M. Germain [20] contre l’antimoine [21] est achevé. [5] J’espère que bientôt je vous en adresserai un petit paquet, duquel vous en choisirez un pour vous et ferez délivrer les autres à leur adresse. Quand vous l’aurez, vous le lirez à votre loisir et m’en manderez, s’il vous plaît, votre sentiment. On achève pareillement un tome d’opuscules de M. Riolan. [22] Peut-être qu’ils partiront tous deux ensemble si ce dernier peut être bientôt achevé. Ce sont divers traités, presque tous de la circulation du sang ; [23] la seconde partie de l’Encheiridium anatomicum et pathologicum n’y sera pas comprise, il la réserve pour un autre volume ; [6] et tant mieux, il l’augmentera de plus en plus. Il désirerait fort que le libraire eût vendu son édition du premier tome afin d’en faire une autre édition et d’y tout mettre ensemble en son propre lieu. C’est ainsi que je le souhaiterais, mais il faut tirer du bonhomme tout ce que l’on pourra dum valet et vivit[7] car il devient bien vieux. Vous trouverez aussi dans ce même paquet un livre latin d’un certain médecin nommé Marquartus Slegelius, [24] médecin de Hambourg, [25] qui a été autrefois écolier de M. Riolan. [8] J’en ai fait venir quatre exemplaires, dont j’ai donné le premier à M. Riolan, le deuxième à M. Moreau, [26] le troisième à vous, et le quatrième sera pour moi. M. Riolan y a répondu, c’est le traité qui est maintenant sur la presse ; et ne restent de tout l’ouvrage plus que trois feuilles à imprimer, à ce que m’en a dit l’auteur même.

Le 22e d’avril, le roi venant de Sens, a couché à Melun, le 23e à Corbeil et le 24e aussi. Après que les deux princes, savoir le duc d’Orléans [27] et le prince de Condé, [28] ont été à l’Hôtel de Ville, à la Chambre des comptes et à la Cour des aides y faire les mêmes protestations qu’ils ont faites au Parlement de mettre les armes bas dès que le Mazarin sera sorti du royaume, aussitôt, dis-je, c’est-à-dire le mardi 23e d’avril, le prince de Condé est parti et est retourné en son armée ; [9] laquelle marche en deçà et qui est entre Montargis [29] et Étampes, [30] où commandent en son absence MM. de Tavannes [31] et Clinchant. [10][32] Il a remmené quant et soi M. de Beaufort, [33] mais M. de Nemours [34] est ici malade de sa blessure qu’il eut le 7e de ce mois à l’enlèvement des quartiers qu’il fit à l’armée du Mazarin, dont néanmoins il guérira. [11]

Les lettres d’Italie parlent de la mort du roi d’Espagne, [35] laquelle apporterait encore un autre changement aux affaires : il n’a qu’une fille qu’il aurait dessein de donner au fils aîné de l’empereur, [36] qui est de sa famille, mais les grands d’Espagne n’en ont point d’envie. [12]

Ce jourd’hui 26e d’avril, jour de la mort de Fernel [37] il y a 94 ans, plusieurs choses sont arrivées à Paris : 1. que les princes sont allés au Parlement où diverses affaires ont été agitées, proposées et approuvées, au moins agréées et remises au lendemain ; 2. l’évêque de Belley, [38] prélat incomparable, est mort âgé de 68 ans au faubourg de Saint-Germain dans l’hôpital des Incurables. [13][39] Il a toute sa vie écrit ou prêché, aussi est-il mort d’une inflammation de poumon. Il a été le fléau des moines [40] et vraiment l’antimoine, [14] mais c’était un honnête homme et rare esprit. Il avait rabattu le caquet des moines, j’ai peur qu’après sa mort ils ne fassent les méchants comme ils ont fait par ci-devant et que, pour leur effronterie et impudence, ils ne nous donnent occasion de le regretter. Quant à moi, je le regretterai toute ma vie et l’honorerai après sa mort comme s’il vivait. Je pourrais à bon droit lui faire le compliment d’Horace [41] à Auguste, [42] Extinctus amaberis idem[15] Il n’y a que neuf mois que Mme de Saint-Bonnet, [43][44] sa mère, mourut à Étampes âgée de 82 ans. [16] 3. Ce même jour est mort un grand partisan nommé Marsillac [45] d’une apoplexie [46] avec deux prises d’antimoine [47] que lui a données un charlatan. [17] 4. Après quelques propositions que le roi et la reine [48] ont faites au roi [49] et à la reine d’Angleterre, [50] qui les sont allés voir à Corbeil pour accorder de la controverse présente, ledit roi et la reine d’Angleterre ont rapporté quelque espérance d’accord au duc d’Orléans, lequel en a rapporté ce matin et en a conféré au Parlement ; et après-dînée, a envoyé à la reine de sa part trois hommes pour conférer avec elle, savoir MM. de Chavigny, [51] le duc de Rohan, [52] gouverneur d’Angers, [53] et Goulas, [54] son secrétaire ; mais à la charge qu’avant tout autre traitement et décision d’aucun article, la reine promettra de faire sortir du royaume le Mazarin, sinon, qu’il n’y a point d’accord. [18] Ces trois Messieurs les députés sont de retour, qui rapportent que la reine ne veut point que le Mazarin s’en aille et ainsi, nous voilà hors d’espérance de paix ; [19] mais en attendant quelque autre secours, il y a force gens d’armes alentour de Paris qui ruinent, pillent, volent et brûlent tout sans aucune pitié. Le Parlement, assemblé le mardi 30e d’avril, a ordonné que le procureur général [55] partirait au plus tôt pour aller à Saint-Germain y demander un sauf-conduit pour les députés des cours souveraines [56] et de l’Hôtel de Ville qui vont y faire des remontrances au roi, pour le prier de revenir en sa bonne ville de Paris et d’envoyer le Mazarin hors du royaume ; [20] ce qu’il ne fera point tandis qu’il sera possédé et gouverné par sa mère, laquelle retient ce ministre étranger trop obstinément auprès d’elle. Le même jour, le duc d’Orléans et le prince de Condé ont mandé au palais d’Orléans le prévôt des marchands et les échevins. [57] Dès qu’ils y furent arrivés, les princes leur reprochèrent que la nuit d’auparavant on avait enlevé force blés de Paris, qu’on avait emmenés à Saint-Germain pour y nourrir nos plus grands ennemis. [21] Le prévôt des marchands s’étant purgé du mieux qu’il put de cette objection, les princes lui parlèrent que Paris était presque assiégé et qu’ils croyaient être besoin de garder les portes, tant pour empêcher que ceux de dehors ne vinssent à Paris en prendre et retirer le meilleur qu’ils y avaient (ils entendaient ceux qui sont à la cour alentour du roi, officiers et autres qui sont du parti mazarin) que pour empêcher aussi ceux du même parti qui sont dans Paris de se sauver et d’emporter leur bien hors d’ici. Le prévôt des marchands ayant promis d’en faire délibérer à l’Hôtel de Ville, en sortit avec les échevins qui furent attaqués par la populace à 50 pas de là, se sauvèrent avec danger, et le carrosse brisé et pillé, les chevaux emmenés et grande émotion par toute la ville. [22]

Je ne sais si on se résoudra de garder les portes de la ville, combien que la chose semble devoir être, mais il y a ici tant de mazarins de tous côtés que les bonnes résolutions sont aussitôt combattues et renversées. Les gens d’esprit sont fort en peine de l’état auquel nous sommes. Le roi, la reine et le Mazarin sont à Saint-Germain, qui est le lieu qu’ils ont fort désiré et auquel il était bien aisé d’empêcher qu’ils n’abordassent si les princes, qui étaient les plus forts, eussent voulu l’empêcher comme ils devaient et le pouvaient faire. [23] Ils l’ont permis, ayant été leurrés, à ce que l’on croit, d’une fausse apparence de paix que la reine d’Angleterre leur avait fait espérer. D’autres disent que les deux princes ont voulu faire leur paix à part en se défiant l’un de l’autre et que maintenant ils en sont déchus ; et que notre coadjuteur, qui est le nouveau cardinal de Retz [58] (que le duc d’Orléans porte), a tout gâté par la haine qu’il porte au prince de Condé, a quo ter fuit deceptus[24] et par une très particulière intelligence qu’il a avec le Mazarin. Tant y a que nous sommes très mal, à la veille de voir Paris encore un coup assiégé et nous voir réduits à la défensive. Il est vrai que nos deux princes ont une armée, laquelle serait encore la plus forte si elle était bien mise en besogne. Je ne sais ce qui en arrivera, mais les peuples sont bien malheureux d’avoir de si mauvais gouverneurs. Faut-il qu’au détriment public, une femme ait le crédit de supporter un malheureux faquin tel qu’est ce Mazarin, duquel seul proviennent tant de maux ? Enfin, ce n’est point d’aujourd’hui que les pauvres peuples sont tourmentés dans le règne d’un enfant, d’une demi-femme et d’un étranger, et que le dire du poète [59] a été justifié : Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi[25] Depuis que le roi est à Saint-Germain, on dit que le procureur général du parlement de Rouen [60] y est venu saluer Sa Majesté et l’assurer qu’il serait le très bien venu à Rouen s’il lui plaisait y venir sans troupes et sans le Mazarin, afin que la province n’en fût point ruinée. [26] On dit que le roi pourra, au sortir de Saint-Germain, s’en aller à Compiègne [61] en Picardie pour faire passer les troupes sur la frontière, et ce dès aussitôt que l’Archiduc Léopold [62] y remuera. Les Espagnols ont fait assiéger Gravelines, [63] mais on dit qu’ils ne la prendront pas, d’autant que M. d’Estrades, [64] gouverneur de Dunkerque, [65] y a envoyé du secours par mer. [27] Et voilà ce que je sais pour le présent du misérable état de nos affaires. Cette maladie aurait besoin d’un bon médecin, extremis morbis extrema remedia[28][66] Si les charlatans [67] qui sont à la cour et qui savent tant de secrets pouvaient donner au Mazarin une bonne prise d’antimoine, de cette préparation particulière dont il n’y a qu’eux qui en ont le secret, il me semble qu’ils obligeraient bien la France ; mais plutôt, de peur d’y manquer, au lieu d’antimoine qui ne tue pas toujours infailliblement, dix bons grains d’opium [68] n’empêcheraient-ils pas bien ce rouge tyran de bander davantage à l’avenir ? [29] Pline [69] a dit quelque part que la Nature avait produit des venins afin que l’on pût se défaire des tyrans, quand on ne pourrait en venir à bout autrement. [30] Hélas, qu’une bonne dose nous viendrait à propos et qu’elle nous servirait bien ! mais nous ne serons pas [si] heureux, nec tam bene nobiscum agetur[31][70]

Ce 3e de mai. On ne parle ici que du duc de Lorraine [71] [que] l’on dit être en chemin et être suivi d’une armée de 7 000 hommes. N[ul ne sait] pour qui il vient ni de quel parti il se rangera. [32] Le roi et la reine [sont toujours] à Saint-Germain-en-Laye. Elle a fait sortir de Corbeil quelques garnisons q[ue la ville lui a] laissées ; et même aujourd’hui sont arrivés à Paris quelques bateaux d[e blé venus] de Rouen, ce qui fait dire qu’elle n’est plus si fort en colère contre [Paris, comme l’on] disait. Elle a pareillement donné jour aux députés du Parlement [et de la Chambre] des comptes pour être ouïs à Saint-Germain, lundi prochain, 6e de mai, [et ceux de la] Cour des aides et l’Hôtel de Ville le lendemain, mardi 7e. On n’en atte[nd pour]tant ni n’en espère-t-on que quelque réponse ambiguë, tout étant suspect de [la] part de cette femme qui est si fort outrée et irritée par son cher Mazarin. [33]

Demain sera ici de retour Mademoiselle, [72] fille aînée de M. le duc d’Orléans, qui a demeuré dans Orléans [73] depuis que le roi, au sortir de Blois, [74] n’y put entrer s’il ne renvoyait le Mazarin, qui est celui qui porte le malheur partout. [34] Il n’y a ici rien de certain, quoi que l’on en dise, des princes ou du duc de Lorraine : soit qu’ils n’aient du tout point fait d’accord en secret avec la reine comme quelques-uns soupçonnent ; soit qu’il soit fait, dont on ne peut rien découvrir ni conjecturer autre chose sinon qu’ils souffrent leurs deux armées vivre ici alentour à discrétion, qui ravagent tout ; en quoi l’on reconnaît que Paris est menacé de ne rien gagner à ces désordres de princes. Et ainsi voilà la guerre de Troie renouvelée, laquelle au dire d’Horace,

Stultorum regum et populorum continet æstus ; [35]

ou bien l’autre :

Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi.

Ce 5e de mai. Hier mourut ici un de nos compagnons nommé M. Gamare, [75] jeune homme âgé de 30 ans, d’une inflammation de poumon ; c’est dommage, il était bon et sage, et fort savant. [36]

Mademoiselle, fille du duc d’Orléans, arriva hier en fort belle compagnie, et beaucoup de cavaliers. On dit ici que c’est le prince de Condé qui l’a fait revenir afin qu’elle lui aide à gagner sur l’esprit du duc d’Orléans, son père, qu’il chasse de son Conseil notre coadjuteur, qui est le nouveau cardinal de Retz, homme intrigant et cabalant, mais de grand esprit et ennemi juré de M. le prince de Condé. Voilà que nouvelles nous arrivent de Saint-Germain qu’hier après-dîner les deux armées se battirent entre Étampes et Châtres, [76] que le maréchal de Turenne [77] y a perdu cinq régiments d’infanterie et que du côté des princes, il y en a 800 de tués et beaucoup de prisonniers. [37] Je voudrais que le dernier soldat fût dans le ventre du Mazarin. Ces premières nouvelles de défaites sont ordinairement fausses, et en disent souvent beaucoup plus qu’il n’y en a. Le Grand Conseil a reçu ordre de se retirer à Beauvais, [78] cela fait croire que le roi ira à Compiègne bientôt, ou en quelque autre lieu de Picardie ; mais il y a apparence que ce sera plutôt là qu’ailleurs. La reine voudrait bien aller à Rouen, mais les Normands ne veulent ni troupes, ni Mazarin. Ils sont fort incommodés à Saint-Germain et en quelque part qu’ils aillent, ils y porteront ou y trouveront leur incommodité aussi bien que leur mauvaise conscience, tant est grand et sensible le malheur de ce parti.

J’apprends de M. Huguetan l’avocat [79] que M. Ravaud [80] imprime le troisième tome de Vittorio Siri, [81] dont je suis fort réjoui. Je vous prie de me mander s’il est fort avancé, dans quel temps nous le pourrons avoir et en quelle année de nos affaires de France lesdites relations finiront. [38] Mon avocat [82] a depuis peu appris l’italien ; si ce livre peut venir bientôt, il achèvera de s’y confirmer par cette lecture d’un temps qu’il a vu. [39] En récompense, je vous dirai que l’on imprime de deçà en deux volumes in‑fo toutes les œuvres de M. de La Mothe Le Vayer, [83] en y ajoutant quelques traités manuscrits qu’il a vers soi ; comme aussi une Histoire ecclésiastique en deux tomes in‑fo faite par M. Godeau, [84] évêque de Grasse en Provence. [40] On commence aussi une nouvelle traduction de Quinte-Curce [85] faite par feu M. de Vaugelas [86] in‑4o[41] et après icelle, on mettra sur la presse une nouvelle traduction du Lucien [87] faite par M. Perrot d’Ablancourt [88] qui a par ci-devant traduit le Tacite, [89] l’Arrien, [90] et les Commentaires de César. [42][91] De ceteris mire frigent Typographi nostrates ; [43] néanmoins, j’apprends que le même Godeau fait imprimer une vie de saint Augustin [92] en français. [44]

Nous ne savons ici quel dessein ont les princes, ils ne font ni la paix, ni la guerre ; les deux armées ne sont point loin l’une de l’autre. Le duc d’Orléans est au lit de la goutte, [93] pour laquelle il a été saigné et purgé. Le Parlement assemblé a invité les deux princes de venir demain à la Grand’Chambre. Le prince de Condé a mis garnison dans Saint-Cloud [94] et au pont de Neuilly, [45][95] où il fait faire des fortifications et y va les visiter toutes les nuits.

Les députés des cours souveraines ont été admis par le roi à faire leurs remontrances à Saint-Germain. Ils ont été librement et favorablement ouïs et ont eu pour réponse que dans quelques jours le roi leur fera savoir sa volonté par la déclaration qu’il leur enverra. Le prévôt des marchands harangua aussi pour l’Hôtel de Ville, accompagné et suivi de plusieurs députés, qui parla très hardiment contre le Mazarin et le nomma plusieurs fois comme un homme que l’on priait d’éloigner du royaume sans espérance d’aucun retour, en tant qu’il était la cause de la ruine et de tous les désordres du royaume. La réponse fut que le roi reviendrait dans Paris quand il n’y aurait plus de factieux et de troupes ennemies sur le chemin, qui l’empêchent d’y venir (il entend le pont de Neuilly et Saint-Cloud), etc. [46] Mais tous ensemble furent bénignement reçus et renvoyés avec bonne espérance d’un traité. [47] Un conseiller m’a dit aujourd’hui qu’il tient la paix faite à un article près, qu’il faut concilier et accorder : que le Mazarin sortira du royaume avec commission d’aller traiter la paix générale avec les Espagnols afin qu’il puisse être plus agréable en France alors qu’il y reviendra, y rapportant la paix ; que toutes les apparences externes sont à la paix ; que l’on dresse à Saint-Germain une déclaration de la part du roi, en laquelle le Mazarin sera fort excusé et justifié, qui sera envoyée au Parlement, laquelle pourra être vérifiée moyennant quelques modifications que l’on y apportera selon le style du Palais et de la chicane moderne ; laquelle relave et blanchit ceux qui sont plus noirs que l’encre et la suie même. Une des difficultés qui restent encore, c’est que le prince de Condé veut être aussi un des plénipotentiaires et aller au lieu qui sera accordé pour traiter la paix d’Espagne ; mais la reine réservant ce lieu pour une retraite à son cher marmouset, [48][96] ne veut point que ce prince y aille ; de peur que ces deux hommes s’y rencontrant tous deux, l’un ne soit plus fort que l’autre et n’y fût assommé le vilain qu’il est, summo suo merito[49] Néron [97] ne mérita jamais mieux d’être condamné du Sénat que ce monstre siciliot a mérité d’être écorché pour les cruautés et les maux qu’il a commis en France : Cuius ad exitium non debuit una parari simia, non serpens unus, non culeus unus[50][98] Je prie Dieu qu’il lui arrive ce qu’il mérite. Notre histoire en ce cas-là ne manquera pas d’un bel exemple pour la punition d’un grand voleur de nos finances, d’un très méchant fourbe, d’un très infidèle ministre, bref d’un vrai et parfait tyran qui mériterait d’être étouffé, comme un enragé d’avarice et d’ambition. Les troupes du roi sont ici alentour, conduites par le maréchal de Turenne, qui font d’horribles [dé]gâts devers Palaiseau. [51][99] On dit que c’est pour faire trouver la paix meilleure, que l’on attend la semaine q[ui vient], sic apud nos misere vivitur[52] Heureux pays où de tels animaux ne se rencontrent[, non plus] que des moines et des loups qui sont tous animantia rapacissima et ex latro[nibus] […] ! [53] Je vous baise les mains de toute mon affection et suis[, Monsieur,] votre très humble et très obéissant serviteur. Agnoscis manum et mentem[54]

[De Paris, ce v]endredi 10e de mai. [55]

Monsieur,

Depuis ma grande lettre écrite, je vous dirai que M. Caze [100] vient de sortir de céans avec M. Huguetan, [101] auxquels j’ai promis de vous présenter leurs recommandations. M. Garnier [102] m’a écrit de sa guérison, je vous prie de lui témoigner que j’en suis bien réjoui. Je vois bien par ce qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire que la saignée [103] lui a servi de julep cordial. [104] Vous m’obligerez pareillement de faire mes recommandations à MM. Gras et Falconet. Mais à propos, M. Rigaud [105] le libraire de Lyon, ne pense-t-il pas tout de bon à s’acquitter de sa promesse et à faire imprimer nos trois manuscrits de feu M. Hofmann ? [56][106] Je vous prie de lui en dire un mot afin que je puisse savoir quand il commencera. On dit ici que les troupes du roi sont approchées de Saint-Cloud où il y a des gens du prince que l’on veut en chasser de force. [57] Quelques troupes, au nombre d’environ 2 000, tant de cavalerie que d’infanterie, sont allées avec deux canons vers Beaumont, [107] assiéger un château nommé L’Isle-Adam, [108] qui est à trois lieues au-dessus de Pontoise, [109] sur la rivière d’Oise ; le lieu appartient au prince de Condé. [58] Et nonobstant tous ces remuements, on dit qu’il y a un accord fait, combien que le ravage et le pillage soient très grands par la campagne, et nous promet-on la paix devant la Pentecôte ; mais je ne l’ose croire, je ne sais où est le cœur et l’esprit des princes que de souffrir tant de malheurs. Pour la reine, je n’en parle point ; cette femme est enragée et tellement affublée de son marmouset que si on lui faisait voir la Justice, la Raison ou la Vérité, elle ne les reconnaîtrait point, quelque belles que soient ces vertus.

Un maître des comptes de mes bons amis me vient d’assurer que l’accord de M. le Prince est fait, mais que cela se tient caché, pour cause ; et que l’on parle de faire une conférence dans quelques jours pour tout accorder. [59]

Tout est rompu, la reine a dit que tout ce que l’on lui proposait était extravagant, qu’elle ne voulait point d’accord si on ne chassait les princes de Paris. Le Parlement assemblé en présence du prince de Condé a ordonné que tout à l’heure Messieurs les Gens du roi partiraient pour aller à Saint-Germain [110] demander au roi, etc., et que demain matin ils en rapporteraient à la Cour, laquelle sera pour cet effet assemblée. Les boutiques sont ici fermées, on bat le tambour partout, les prisonniers de la Conciergerie [111] se sont sauvés, les chaînes sont tendues par les rues ; si bien que nous voilà derechef assiégés et dans la guerre pour ce marmouset de Sicile. [60] Comme le comte d’Harcourt [112] faisait passer de la cavalerie sur un pont près de Bordeaux, le pont a enfoncé, il y en a eu 200 de noyés. Il y a des Anglais abordés près de Calais. [113] Le duc Charles vient, qui serait arrivé si le coadjuteur ne lui eût mandé qu’il ne vînt point et que la paix était faite. Le duc d’Orléans [114] lui a envoyé au-devant MM. le comte de Fiesque [115] et de Langeron. [61][116] Le duc d’Orléans est au lit malade de dépit contre le Mazarin qu’il ne veut ni ne peut souffrir. On soupçonne quelque trahison ou intelligence secrète du prince de Condé avec le Mazarin. Mme la duchesse d’Aiguillon, [117] nièce du cardinal de Richelieu, qui était une autre bonne chenille, [62] est allée à Saint-Germain, soupçonnée d’avoir fait cet accord.

Je vous prie de dire à MM. Huguetan [118] et Ravaud [119] que comme le Rabelais [120] est fort rare, ce livre serait bon à réimprimer en le faisant in‑12o ou in‑8o, de belle lettre, sur de beau papier et bien correct, et qu’il serait de fort bonne vente. Il ne s’en trouve point à acheter et tous le cherchent. Voici un vrai temps à le lire pour se désennuyer du Mazarin, et des calamités que nous souffrons pour ce faquin et pour l’obstination de la reine. Tout est ici en bruit et en armes avec détestation de ceux qui sont cause de notre malheur. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

François du Pré[63]

De Paris, ce vendredi 10e de mai 1652, à sept heures du soir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 10 mai 1652

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(Consulté le 16.09.2019)