L. latine 221.  >
À Thomas Bartholin,
le 29 novembre 1662

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[Ms BIU Santé 2007, fo 118 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Thomas Bartholin, à Copenhague.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je dois réponse aux deux vôtres : celle que j’ai reçue par le noble M. Trojelus, avec un relevé des livres que vous m’avez envoyés et que j’avais précédemment reçus, dont je reconnais vous être extrêmement redevable ; et votre dernière écrite de Copenhague le 18e d’octobre. [1] Je répondrai en peu de mots à l’une et à l’autre. Puisque certaines des lettres que je vous ai jadis écrites se liront dans ces Epistolæ que vous faites maintenant imprimer, [2] je crains que les érudits ne les trouvent mauvaises car, sans aucun espoir et sans même penser qu’elles soient jamais publiées, je les ai rédigées dans un style commun et extrêmement familier, avec des mots de tous les jours et sans travailler mon discours, [2] comme il me souvient qu’autrefois Juste Lipse recommandait de faire pour de telles correspondances amicales. [3][3] Ces paroles d’un ancien auteur m’ont toujours énormément plu : Non congrue scribit veritati, qui scribit ex tempore : sero perficitur quod fit serio ; [4] mais comment faire ou dire autrement quand le fait est accompli ? Je bannirai toute pudeur et si on m’y trouve quelque tort, je le rejetterai sur vous et l’attribuerai certainement à votre affection pour moi. Bravo donc, et continuez de nous aimer. Que les autres enragent, que les Zoïle se lamentent, [5][4] moi j’acquiescerai à ce qui est fait et tiendrai pour une part de mon bonheur d’avoir été loué, aimé et agréé par le grand Thomas Bartholin, et je tirerai toujours gloire de l’avoir eu pour ami. Pour agir selon la loi du talion et vous rendre en quelque façon la pareille, je rassemble un paquet d’opuscules et de petits livres médicaux qu’on a ici publiés ; quand il aura grossi et sera complet, je vous le ferai parvenir par M. Wormius le jeune. [6][5] Notre ami Pierre Petit écrit de Luce [Ms BIU Santé 2007, fo 118 vo | LAT | IMG] adversus Isaac Vossium[7][6][7] Je vous enverrai la thèse médicale De secanda ad pubem vesica de l’éminent M. Nicolas Piètre, [8][8][9] homme très remarquable et praticien fort expérimenté qui n’a guère eu d’égal dans les opérations de l’art. C’est grâce à lui que j’ai appris ou ai pu apprendre quantité d’excellentes choses qui sont nécessaires pour bien remédier ; j’honore donc profondément sa mémoire. Je me souviens néanmoins que le très distingué Jean Riolan, professeur royal d’anatomie et neveu maternel de Nicolas Piètre, [10][11] n’a guère approuvé cette thèse, et l’a même condamnée comme peu conforme à la science car elle péchait en maints endroits contre les lois de la véritable anatomie. Vous en déciderez, vous qui connaissez parfaitement cette matière et qu’on tient absolument par toute l’Europe pour un Roscius en l’art anatomique. [12] J’entends néanmoins dire qu’on a tenté quelquefois cette section de la vessie au pubis pour extraire la pierre, [13] mais que, comme elle n’a pas été couronnée de succès, elle n’a pas satisfait aux vœux des malades, ni des médecins ; ce que vérifient ces vers d’Aurélio Augurello, au livre ii de sa Chrysopœa : [14]

Multa tegit involucro Natura, neq. ullis
Fas est scire quidem mortalibus omnia : multa
Admirare modo : necnon venerare : neque illa
Inquires quæ sunt arcanis proxima : namque
In manibus quæ sunt, hæc nos vix scire putandum :
Est procul à nobis adeo præsentia veri
[9]

Dies diem docebit, et tandem Elias veniet qui revelabit, et secretum aperiet[10][15] et il découvrira le secret, à confirmer par l’épreuve répétée de l’expérience. Autrement en effet, quantité de fourberies et de faussetés se répandent en notre art par l’entremise d’ignorants, d’empiriques et de charlatans, qui se jouent du petit peuple insensé. [16][17] Les chimistes, issus de la porcherie de Paracelse, [18][19] mènent la bande de ces imposteurs. Ils n’agissent et ne manigancent que dans le seul souhait de tromper, et de dépouiller honteusement et habilement de leur argent les malades qui souffrent d’une excessive crédulité,

Ut faciant rem, si non rem, quocumque modo rem[11][20]

Quant à ce fameux vaurien de faux abbé Aubry, [21] monstre de Montpellier, c’est le second archimystagogue de la fourberie chimique, derrière Paracelse et Van Helmont, [12][22] qui ont été des agitateurs fort impies et des souffleurs fort impurs. Il est non seulement très ignorant, mais aussi extrêmement rusé, sans être bon à quoi que ce soit. Credite me vobis folium recitare Sibyllæ[13][23] car tout ce que j’ai écrit à son sujet est parfaitement vrai, et je ne vous ai pourtant pas dit tout ce que je sais car je n’ai ni le désir ni le loisir de dépeindre le monceau d’impostures et de fraudes que le plus impudent des bipèdes emploie chaque jour. Ad populum phaleras, etc. Populus vult decipi[14][24] Je suis pourtant affligé qu’on le trompe, parce que je suis chrétien ; il est néanmoins floué par tant de mendiants et de vendeurs de fumée, et bien trop souvent avec l’indulgence de la dive Thémis. [25] Endurons donc avec patience et résignation ce qui ne peut être corrigé, puisque les grands et les magistrats tolèrent ce genre d’hommes, quod in Rep. nostra semper vetabitur et semper retinebitur[15][26]

[Ms BIU Santé 2007, fo 119 ro | LAT | IMG]

Necesse est hæreses esse, ut probentur boni et periti[16][27]

Je pense qu’on n’a fait aucune addition à la nouvelle édition de l’Œconomia Hippocratis d’Anuce Foës ; je loue toutefois ces imprimeurs de Genève parce qu’ils prennent la peine de republier son Hippocrate et son Œconomia[17][28][29] quand d’autres, parfaitement ineptes, s’abandonnent au seul espoir de gagner de l’argent, rafraîchissent et rénovent des livres de la pire composition et dont la lecture est condamnable, pour le plus grand tort de ceux qui ont du goût pour notre art. Tels sont les livres de Paracelse, Van Helmont, Glauberus, [30] Quercetanus, [31] et de semblables imposteurs dont les fumées, sous prétexte de médecine rénovée et éclairée, Dieu m’en garde, ont substitué les fraudes et les mensonges sans limite à notre art, qui est saint et sacré, le fantôme à la beauté, les ténèbres à la lumière, les impostures à la vérité, et les ont imposés à nos étudiants et au monde savant. Je songerai plus tard à alimenter les Centuriæ que vous avez en tête de compléter ; pour cela j’ai pourtant besoin d’avoir un peu plus de loisir. Quand donc verrons-nous vos Epistolæ medicales ? [18] Je me réjouis que vous approuviez ma narration et l’histoire de l’affection dysentérique qui afflige votre noble compatriote, M. Flescher. [32][33] Par la remarquable bienveillance de Dieu, il a été heureusement délivré d’une si atroce maladie, grâce à la saignée souvent répétée, [34] à la diète réfrigérante, [35] manu medica Phœbique potentibus herbis[19][36][37] c’est-à-dire par la purgation douce, [38] avec moelle de gousse d’Égypte, [20][39] un peu de séné, [40] un peu de rhubarbe ou de confection universelle, avec sirop de chicorée mêlé de rhubarbe, [41][42][43] que Jean Duret, fils de Louis, très grand homme et très docte descendant d’un docte père, appelait finement, à son habitude, rheubarbarum castratum[21][44][45] De cette narration que vous avez précédemment reçue de moi, sur l’affection dudit M. Flescher, vous pouvez, si vous voulez, faire une observation à insérer dans les Historiæ rariores que vous publierez un jour. [18] Cette maladie dysentérique a chez nous été clairement épidémique cette année : on peut en rapporter la cause à l’abondance des fruits de saison, qui a été très grande dans toute la France, des mois de mai à novembre. Dieu fasse qu’enfin, grâce à vous et par vos soins, nous ayons par bonheur le Celse de l’excellent M. Johan Rhode, [46][47] ainsi que son Végèce ; [48] pour ces épuisants travaux, je prie Dieu, qui est très bon et très grand, de vous accorder le loisir et les forces requises. [22] Récemment nous est arrivé L’Homme de Descartes, dont je n’ai rien à faire ; [49] c’est qu’en effet je n’ai pas assez de temps de reste pour examiner tant de nouveautés, pour ne pas dire de frivolités, par lesquelles, jour après jour, tant d’hommes qui, étant soit oisifs et de mauvaises mœurs, soit experts en la sotte et inepte avidité des innovations, égratignent inutilement, malheureusement et misérablement la doctrine des Anciens. Ces novateurs extravagants s’épuisent à s’inventer des monstres qu’ensuite ils terrassent ; mais ces entreprises n’ont encore produit aucun fruit et la vénérable Antiquité tient encore fermement debout, au grand regret de tant de gens malveillants. [23] Je préfère savoir et comprendre les Aphorismes d’Hippocrate, son Pronostic et ses Coaques, tout comme les livres de Galien de Usu partium, de Locis affectis, et divinam ejusdem Methodum[24][50][51] qui s’attaque avec bonheur à presque toutes les maladies et les terrasse souvent, plutôt que de maîtriser tous les secrets et les souveraines opérations manuelles de Paracelse, de Van Helmont et autres novateurs, vauriens, vendeurs de fumée, chimistes, etc. Je salue Messieurs vos frères, [52] ainsi que M. Simon Pauli, [53] qui a jadis été l’élève de notre Riolan, et nos autres amis ; mais vous, très distingué Monsieur, vivez, portez-vous bien et continuez de nous aimer.

De Paris, le 29e de novembre 1662.

Votre Guy Patin de tout cœur.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Thomas Bartholin, le 29 novembre 1662

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(Consulté le 16.10.2019)