L. 209.  >
À Charles Spon,
le 3 décembre 1649

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Monsieur, [a][1]

Le 18e de novembre. J’écrivis à M. Ravaud [2] le 16e de novembre et le même jour, je vous écrivis aussi par la même voie, je ne doute point qu’il ne vous ait rendu ma lettre. Depuis ce jour-là, il est ici mort un intendant des finances nommé M. Charon, [3] à la place duquel on a mis un Lyonnais, mais natif de Bâle, [4] nommé M. Hervart, [5] duquel vous savez plus de nouvelles que moi. [1] J’ai trouvé aujourd’hui un autre Lyonnais (duquel je ne vous saurais dire les qualités si ce n’est qu’il a épousé une belle fille d’ici près, il s’appelle M. Henry, [6] son beau-père est M. Thibaut, [7] avocat au Conseil) curieux de livres et qui m’a dit que l’on imprimait le Sennertus [8] à Venise. Je ne sais s’il en voudrait à MM. Ravaud et Huguetan, [9] mais il m’a dit cette nouvelle avec grande joie et comme s’il y prenait grande part. [2] Il m’a dit aussi que l’on imprimait à Londres la Philosophie d’Épicure avec les animadversions de M. Gassendi [10] (d’autres disent qu’on l’imprime en Hollande aussi) ; [3] que des trois volumes on n’en faisait qu’un, auxquels on ajouterait aussi le volume in‑4ode Vita et moribus Epicuri ; et que l’impression allait en telle diligence qu’il y en aurait ici à vendre à la foire de Saint-Germain. [4][11] Je lui ai aussitôt répliqué que M. Barbier, [12] libraire de Lyon, lequel en a le privilège, ne manquerait pas de les faire saisir (comme a fait M. Meturas [13] < pour > les deux exemplaires de l’Encheiridium anatomicum et pathologicum Riolani imprimé à Leyde [14] in‑8o avec des figures anatomiques, que le libraire Vlacq [15] avait fait ici venir, à ce qu’il dit, pour M. Riolan et pour moi) ; [5] mais il m’a répliqué que les Anglais y donneraient bon ordre ; ce qu’ils auront bien de la peine à si bien faire qu’ils ne soient découverts, principalement s’ils les exposent à la foire où tout se voit. [16] Si ledit M. Barbier est de vos amis ou votre connaissance, je pense qu’il serait bon de l’en avertir. Je le ferais de bon cœur à cause que j’aime et honore fort M. Gassendi, et que ce procédé des Anglais est une fourberie qui va contre le droit des gens et peut-être aussi bien fort contre l’intérêt dudit M. Barbier auquel, si vous le jugez à propos, vous en donnerez avis, et je pense qu’il n’en sera pas marri ; et même, je m’offre le servir de deçà en cette occasion et en toute autre si je le puis faire. L’affaire de M. Hervart n’est pas encore tout à fait conclue, la reine [17] y résiste et dit que sa conscience y répugne à cause de sa religion. [6] On dit que le Mazarin [18] le voudrait installer en cette charge pour le récompenser du grand service qu’il lui rendit durant notre guerre, en ce qu’il fit trouver et fournir presque sur-le-champ la somme de 800 000 livres, qui furent employées à débaucher la plupart des Allemands de l’armée de M. le maréchal de Turenne [19] qui venait pour nous contre le Mazarin ;[1] lequel et tous les autres qui étaient à Saint-Germain [20] eurent si peur dudit maréchal et de son armée que cela les fit penser tout de bon à traiter de la paix avec nous, et c’est ce qui engendra la conférence de Rueil. [7][21] Joint que d’autres très puissantes causes les y obligeaient : 1. qu’ils n’avaient plus d’argent à Saint-Germain et qu’ils ne savaient où en prendre à l’avenir ; 2. qu’ils voyaient une disposition d’une proche rébellion par toute la France, ce qui eût introduit une anarchie et accoutumé les paysans à ne plus payer la taille ; [22] 3. qu’ils voyaient l’Espagnol sur la frontière, qui était tout prêt d’entrer et de venir jusqu’ici. [8] Voilà les principales causes qui ont obligé la reine de traiter de la paix et de se dépouiller de l’envie qu’elle avait de se venger de Paris, pour n’avoir point souffert toutes les coyonneries et les tyrannies de son favori. Nouvelles sont ici arrivées que M. le maréchal de La Meilleraye [23] était réduit à l’extrémité en Poitou (il n’est pas mort), son fils [24] y est couru en poste[9] M. le maréchal de Schomberg [25] est ici fort malade d’une rétention d’urine [26] (il est guéri). [10] M. d’Émery, [27] le surintendant, est encore en danger. Ses accès de quarte [28] durent douze heures quelque remède qu’on lui donne, et est enflé ou bouffi par tout le corps. Tous les siens ont peur d’une hydropisie. [29] Le 21e de novembre, son curé le réconcilia avec sa femme, [11][30][31] avec laquelle il était fort mal il y a longtemps ; et puis le Saint-Sacrement lui fut porté. Le 23e de novembre à 8 heures du soir, Mme de Beauvais, [32] première femme de chambre de la reine, fut disgraciée, et reçut commandement de se retirer de la cour et de s’en aller en sa maison des champs. Cette disgrâce est tant plus remarquable à la cour que cette dame était une de celles qui y avait le plus grand crédit, laquelle couchait dans la chambre de la reine, et qui était la plus grande confidente de sa maîtresse, et du Mazarin aussi. On lui ôta en même temps toutes les clefs qu’elle avait. [12]

On a ici tout de nouveau imprimé à l’Imprimerie du Louvre [33] les Mémoires de Philippe de Commynes, [34] in‑fo de beau grand papier et fin, avec des notes de Denis Godefroy. [13][35] Le livre est beau mais bien cher, et se vend une pistole en blanc. Un libraire du Palais m’a dit aujourd’hui que l’on a réimprimé à Amsterdam [36] les Mémoires de M. de Sully [37] en deux volumes in‑fo que l’on peut relier tout en un ; et que l’on imprime ici en cachette les Mémoires du défunt P. Joseph, [38] qui était un méchant pendard de capucin [39] qui mourut il y a onze ans, et qui avait servi par plusieurs années de secrétaire au cardinal de Richelieu [40] et qui avait été un des plus violents instruments de sa tyrannie. Si cela se découvre, je pense que le magistrat en fera bientôt arrêter et supprimer l’édition. Celui qui m’a dit ces nouvelles éditions est un libraire du Palais, et par conséquent de foro et genere mendacium ; [14][41] je pense qu’il m’a menti du lieu et que c’est à Rouen que ces livres s’impriment. Nous avons ici un livre nouvellement venu de Hollande in‑4o qui est intitulé Ioannis Dallæi de pœnis et satisfactionibus humanis, libri septem[15] C’est un des ministres de Charenton, [42] nommé M. Daillé, [43] qui en est l’auteur. Ce livre me plaît particulièrement en ce que le saint et sacré feu de purgatoire [44] des moines y est merveilleusement bien agité. C’est un présent que l’on m’a fait en blanc, j’espère d’en faire mon profit quand il sera relié. Je me suis mainte fois rencontré avec des moines [45] qui en disputent bien mal et qui font bien mieux leur profit des bonnes rentes que ce feu, si utilement pour eux inventé, leur a engendrées qu’ils n’en défendent l’existence. Deux jours après que la Mme de Beauvais a été chassée par la reine, elle a pareillement chassé de la cour le marquis de Jarzé [46] qui était en haute intelligence avec ladite Beauvais pour des amourettes de haute gamme, et qui prenaient le train de ruiner le Mazarin bien vite et de l’empêcher de nous faire du mal une autre fois. Mais de malheur, Dieu, qui laisse vivre et fait durer les tyrans longtemps pour la punition des peuples et pour exercer la patience des gens de bien, a permis que le marché qui était déjà bien avancé ait été découvert audit Mazarin par le malheureux babil de cette femme la B., lequel Mazarin a mis ordre pour en empêcher la conséquence, et en a fait pour lui et pour sa conservation ce qu’il devait ; car autrement, il était perdu sans ressource. [16]

Ce 1erde décembre. Tout ce que dessus sont les chétives nouvelles de deçà. Maintenant je m’en vais commencer à faire réponse à la vôtre dernière que j’ai reçue ce matin, 1er jour de décembre, et laquelle, sans vous flatter (nec putes tibi verba dari), [17] m’a donné une joie et une consolation extraordinaire. Est-ce tout de bon que vous me dites que vous gardez mes lettres très chèrement ? [47] Je n’ai jamais eu cette opinion qu’elles pussent mériter cet honneur ; mais d’une autre part, prenez garde qu’elles ne vous fassent tort, ou à moi aussi, pour la liberté avec laquelle je vous écris quelquefois de nos affaires publiques, si mieux n’aimez tout d’un coup en faire un sacrifice à Vulcain, [48] que Catulle, [49] in pari casu[18] a de bonne grâce nommé Tardipedem Deum ; [19] tout au pis aller et quoi que vous en fassiez, j’y consens. Quand M. Du Rietz [50] passa par ici, il m’envoya une lettre qu’il avait pour moi de M. Sorbière, [20][51] en attendant qu’il me viendrait voir. Celui qui me l’apporta céans de sa part était un écolier en médecine de ma connaissance [52] qui me confessa que M. Du Rietz lui avait défendu de m’enseigner sa maison ; [21] et de fait, si je l’eusse su, comme j’étais bien informé de ses qualités et bonnes conditions, je n’eusse pas manqué de le visiter. Quelques jours après, on me rapporta qu’il était parti pour Languedoc, qu’il me baisait les mains et que notre entrevue serait à son retour. Dieu lui en fasse la grâce comme d’une chose que je souhaite fort. J’apprends ici de bonne part que la reine de Suède [53] a envoyé son tableau à M. de Saumaise [54] et qu’outre ce présent, elle l’a invité d’aller la voir en Suède ; à quoi il a répondu sur-le-champ qu’il faisait pour lui, qui était maigre, trop froid en Suède et trop chaud en Angleterre, sur la peur qu’il aurait d’être pris sur mer par les Anglais contre lesquels il écrit une défense pour leur roi. [22][55] Il est depuis un mois au lit affligé de la goutte. [56] J’honore de tant plus la reine de Suède, qui aime les lettres et les lettrés. Si elle continue, je ne doute point qu’enfin, et dans la postérité, elle ne fasse autant parler de soi et qu’elle ne devienne par cette bonne inclination autant illustre que le feu roi son père [57] l’a été par ses armes, par ses hardies entreprises et ses grandes victoires. [23]

Le blé ramende ici tant soit peu, mais on promet qu’il continuera de ramender ; et combien que la cherté en soit grande, on se console de ce qu’on espère qui arrivera. Je vous remercie du petit billet que j’ai trouvé dans votre lettre ; mais d’autant qu’il n’est point de votre écriture, je vous prie de me mander qui l’a écrit. Au reste, j’accepte l’offre de ladite Bible pour douze livres. [24][58] Je vous supplie que M. Ravaud m’en mette une belle et bien choisie, en blanc, dans la première balle qu’il enverra à Paris, afin qu’elle me soit rendue franc de port ici par celui qui recevra sa balle ; et moi, je donnerai ordre de le faire payer de delà pour ledit livre et pour le port. Je le prie aussi d’y ajouter un compendium des œuvres de Diana [59] qu’il m’a promis lorsqu’il fut ici il y a un an passé ; [25] et en attendant, je vous prie d’être envers lui ma caution de ladite somme ; mais qu’il se souvienne du libraire à qui il l’adressera, de peur qu’il ne nous en arrive autant qu’au Perdulcis [60] de M. Carteron, [61] duquel je n’ai jamais ouï parler depuis et que je pense dorénavant être perdu puisque personne de deçà ne m’en donne des nouvelles. [26] M. d’Émery est toujours malade. On ne dit pas encore qu’il soit hors de danger, combien qu’il ait déjà pris bien des remèdes, et entre autres du sirop de roses pâles [62] qui le fait aller à la selle 40 fois par jour : c’est de l’antimoine [63] qu’on y mêle. Votre M. Hervart n’est point encore intendant des finances ; et je doute s’il le sera, vu que la reine a dit qu’elle était retenue de ce faire par sa diversité de religion. Le grand service qu’il a rendu fut durant notre guerre, en ce qu’il fit promptement et prestement trouver les deniers nécessaires pour débaucher les principaux officiers de l’armée du maréchal de Turenne, lequel venait en deçà pour nous contre le Mazarin ; [7] en quoi il a fait grand bien au Mazarin et tort à nous, voire même à toute la France. Pour moi, je ne tiens ce M. Hervart digne d’aucune récompense pour ce service rendu au Mazarin qui est aussi naturellement le plus ingrat de tous les hommes ; mais quand il le sera, je dirai de lui ce vers de Juvénal : [64]

Ille crucem pretium sceleris tulit, hic diadema[27]

Sic vivitur, ainsi va le monde. Plût à Dieu que le P. Théophile Raynaud [65] nous fît voir son livre de iusta confixione librorum[28] Si vous en avez quelque commodité, faites-lui en écrire quelque mot et l’invitez à mettre ce livre en lumière. Je crois qu’il pourrait servir à plusieurs sortes de gens en bien des façons. Les deux portraits de MM. de Saumaise et de Grotius, [66] avec celui du feu père Cousinot, [67] sont partis pour Lyon dans le paquet que je vous ai adressé et qui vous doit être rendu franc de port par un libraire de Lyon nommé M. Devenet ; [68] dans lequel vous trouverez pour vous Philiberti Guyberti Medicus officiosus, qui est le Médecin charitable [69] en latin ; mais à propos, je m’arrête, il me semble que par ci-devant je vous ai mandé le contenu du paquet. [29] Le reste est pour M. Volckamer, [70] quæ quidem singula bonæ tuæ fidei commendo[30] M. Meturas ne fait point de difficulté de croire que c’est sa faute propre toute pure d’avoir mal collationné le livre de M. Riolan. [5] Je renvoie le cahier qui manque à M. Volckamer. Ne me remerciez point de ce que je vous envoie, tout cela est trop peu de chose. Depuis que notre paquet est parti, j’ai ici deux autres livres pour vous qui serviront de commencement à quelque autre paquet pour le mois prochain. Pour l’épître du Sennertus, puisque MM. Huguetan et Ravaud me veulent faire cet honneur, et vous aussi, je le veux pareillement bien. Vous y mettrez tout ce qu’il vous plaira, mais à la charge que vous vous y mettrez vous-même, afin que la postérité sache que j’ai eu un ami de votre trempe et de votre mérite, quod in magna fælicitatis meæ parte duco[31] Pour le décorum des personnes qui m’adresseront cette épître, ne vous y arrêtez pas si fort, mettez et dites hardiment. Si cela ne sert fort pour le présent, au moins cela sera bon pour l’avenir. J’ai des enfants qui pourront quelque jour en avoir d’autres, et qui seront bien aises de voir là-dedans quelque chose de bon de leur aïeul. [32] Je puis dire de bon cœur avec Martial, [71] Si post fata venit gloria, non propero[33] et je sais bien que toute cette réputation du monde après notre mort n’est qu’une fumée ; [72] et néanmoins, je me console de ce que je suis en très bonne part, en deux fois diverses, dans les registres de notre École, dont la première est de l’an 1642 quand je plaidai et gagnai ma cause contre le Gazetier[73] par-devant 17 maîtres des requêtes, aux Requêtes de l’Hôtel ; [74][75] la seconde est de l’an 1647 contre les apothicaires, [76] au parquet devant Messieurs les Gens du roi ; [34][77] outre que j’y suis marqué comme celui qui y a passé par toutes les charges de l’École, hormis du doyenné, [78] auquel j’ai déjà été nommé trois diverses fois, mais je suis toujours demeuré au fond du chapeau [79] (sortes in urnam mittuntur, sed temperantur a Domino) ; [35] peut-être que Dieu n’a pas voulu que j’eusse tant de peine que donne cette charge, qui est très pénible et laborieuse. Par provision, vous y pouvez parler de livres, de bibliothèque, de malades, de bonne méthode, de bonnes inclinations à bien faire en tout, à servir le public, de n’être ni charlatan, ni chimiste [80] et d’avoir plusieurs bons amis, tant en France qu’aux pays étrangers ; sed frustra sum[36] vous savez mieux que moi ce qu’il faut dire. Nous avons le livre de Diis Germanis[37][81] < et > les œuvres de Helmontius [82] qui était un enragé. M. Riolan [83] l’a connu à Bruxelles : [38][84] les jésuites le voulaient faire brûler pour magie, la feu reine mère [85] le sauva parce qu’il lui prédisait l’avenir, étant induite à cela par un certain Florentin nommé Fabbroni, [86] qu’elle avait près de soi, qui la repaissait de ces vanités astrologiques ; [87] et se trouve que ce Fabbroni était gagné par le cardinal de Richelieu [88] pour perdre cette pauvre princesse, ce qu’ils firent à la fin. [39] Pour les deux Italiens, je les ai vus tous deux. [40] Pour la penderie, [89] elle ne va ici guère fort, je pense que le bourreau y mourra de faim à la fin, tandis que le pain est si cher. [90] Vous diriez que les juges n’oseraient plus condamner personne de peur que le peuple n’empêche l’exécution. On fit pourtant ici la semaine passée une dissection à nos Écoles d’un voleur de grand chemin. [91] Et plût à Dieu que ce fût le dernier, tant des grands et petits que des champs et de la ville.

Un de nos libraires, hominum genus mendacissimum et prope mendicum[41][92] aussi bien que les chimistes, m’a dit qu’on imprimait à Lyon Opera omnia Varandæi [93] in‑4o. Je fais grand état de l’auteur, mais cet ouvrage ne réussira pas si la copie n’a été revue et bien corrigée, vu qu’il y avait bien des grosses fautes en divers endroits, et surtout en son traité de morbis mulierum et dans ses formules[42] Comme j’écrivais ce dernier mot de formules, voilà qu’on me rend une lettre qu’un de mes amis m’a envoyée de Hollande, dans laquelle j’apprends que l’on imprime à Leyde un Valère-Maxime [94] cum omnium notis[43] Gronovii Notas in Lucium et Marcum Annæos Senecas[44][95] un autre livre, Diatriba de lithiasi, fait par un médecin anglais, nommé Gualterus Carleton, [45][96] et la Vérité de la religion Chrétienne de M. Duplessis-Mornay [97] in‑4o de cicéro avec des additions. [46] Le livre de M. de Saumaise est intitulé Defensio regia[22] il est in‑fo de gros romain, il y en a 90 feuilles de faites ; le cahier est à deux feuilles. [47] Ledit sieur de S.< aumaise > est au lit de la goutte, comme je vous ai dit par ci-devant. J’apprends par la même lettre que M. Walæus [98] est mort à Leyde sans avoir été regretté, d’autant que M. Spanheim, [99] qui était de delà fort aimé, mourut quasi inopinato et insperato[48] d’un remède que ledit Walæus lui donna lui-même, qu’on appelle en ce pays-là de l’antimoine ; [100] ce sont les mots de l’écrivain. Je hais tant plus ce diabolique remède qui, outre tant d’autres, a encore tué ce pauvre M. Spanheim à l’âge de 48 ans. Il aurait encore pu vivre 20 ans entiers si potuisset carere isto malo medico[49] et en ce cas-là, il nous eût encore donné quelques bons livres. Et ainsi le médecin n’est pas à plaindre qui s’est tué lui-même de ce remède dont il en a tué ce bon et savant M. Spanheim que je regretterai toujours.

Le Mazarin a fait donner ordre d’envoyer et faire marcher environ 6 000 hommes vers Bordeaux [101] pour aider M. d’Épernon, [102] dont les uns prennent le chemin de Chartres [103] et du pays du Maine ; les autres vont de Champagne en Bourgogne par le plus long chemin, afin de manger toujours le paysan en chemin. On croit ici que jamais la moitié entière de toutes ces troupes n’arrivera à Bordeaux, et qu’ils se défileront et dissiperont en chemin, ou que les paysans les assommeront ; joint que l’on croit qu’il faut bien d’autres forces que tout cela pour donner la loi aux Bordelais qui sont aujourd’hui de beaucoup les plus forts. On ne laisse point de traiter de leur paix en attendant. Un maître des requêtes m’a dit ce matin qu’on leur avait accordé tout ce qu’ils demandaient, ôté l’article de M. d’Épernon que l’on veut qu’il leur reste pour gouverneur et eux n’en veulent point absolument. [50] Deux hommes ont été aujourd’hui, 2d de décembre, pendus et étranglés pour fausse monnaie [104] tout à l’entrée de la rue Saint-Denis, [105] vis-à-vis le grand Châtelet. [106]

Je vous supplie très humblement de dire à M. Garnier [107] que j’ai reçu ses deux lettres, l’une par la poste et l’autre des mains mêmes de M. Vedan, apothicaire de Lyon [108] qui est un honnête homme, et que je lui promets de le servir aux deux procès qu’il a à la Cour, vu qu’à l’un et à l’autre j’ai plusieurs amis. [51] Mais je le prie de m’excuser si je ne lui écris, vu qu’outre le peu de loisir que j’ai, je n’ai que cela à lui mander pour le présent. Quand il y aura autre chose digne de lui être mandé, je lui en écrirai exprès. Et puisque je suis en train de vous prier, faites-moi pareillement la grâce d’assurer le noble et généreux M. Gras [109] de mon très humble service ; et lui dites, s’il vous plaît, que je le prie de croire que je ne l’ai point du tout oublié, qu’au contraire je pense à lui tous les jours pour le moins une fois, et à vous plus de six fois tout au moins. Si l’occasion se présente, je vous prie aussi de faire mes très humbles recommandations à M. Falconet, [110] afin qu’il ne croie point que je l’aie oublié. À la première occasion que j’aurai, je leur écrirai.

M. Mauger [111] est ici de retour de sa cavalcade, savoir de Lyon et de Bretagne, Poitou et La Rochelle. [112] Il m’avait déjà écrit tout le bon accueil que vous lui aviez fait, mais il m’en a tant raconté d’autres à son retour que je suis tout confus de toutes les courtoisies que vous lui avez faites, et je vous en remercie de tout mon cœur. Je vous envoie un mot écrit de sa main par lequel je crois qu’il vous remercie. J’écris aussi un mot à M. Ravaud, tant pour l’épître du Sennertus[32] que pour le remercier du beau présent qu’il m’a fait des œuvres d’Alstedius [113] en quatre volumes in‑fo[52] et lui envoie pareillement un mot dudit sieur Mauger. Mon fils aîné [114] répondra jeudi prochain, Dieu aidant, de sa troisième thèse. [53][115] Je vous en envoie une épreuve en attendant que vous en trouviez nombre d’autres exemplaires dans le premier paquet que je vous enverrai au plus tôt.

Enfin, comme nous voilà dans le dernier mois de l’an 1649 et qu’il y a grande apparence que je ne vous écrirai plus que l’an prochain, faute de matière, je prie Dieu qu’il vous conserve, ce mois qui reste et toute l’année qui approche, vous et toute votre famille et tout ce qui vous appartient, en bonne santé. Je vous demande aussi très instamment le bien et l’honneur de la continuation de vos bonnes grâces, qui me sont si utiles et si salutaires, à la charge que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 3e de décembre 1649.

Je vous prie très humblement d’une faveur de me vouloir faire chercher dans Lyon, chez les libraires qui ont des livres étrangers ou qui servent les jésuites, le suivant : Iulii Nigronii Regulæ communes Societatis Iesu, commentariis asceticis illustratæ, in‑4o[54][116] Il a été autrefois imprimé à Milan, deux fois, et une fois à Cologne. [117] Il ne m’importe lequel ; néanmoins celui de Cologne est le meilleur de tous ; en blanc ou relié, il ne m’importe. Ce livre n’est pas bon et n’est ici rare que pour avoir été négligé. Je le souhaite néanmoins pour le mettre avec les autres traités du même auteur ; joint que si je l’avais présentement, il me servirait par quelque chose. Vous m’obligerez de me l’acheter si vous le trouvez, je vous en rendrai le prix tel qu’il vous aura coûté, et m’obligerez bien fort. [55]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 3 décembre 1649

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(Consulté le 20.08.2019)