L. 210.  >
À Charles Spon,
le 24 décembre 1649

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< Monsieur, > [a][1]

Je me souviens qu’autrefois vous m’avez demandé pour M. Huguetan [2] le portrait d’Alstedius [3] que je cherchai par tout Paris alors afin de lui en donner le contentement qu’il en désirait. [1] Je n’en pus avoir aucune nouvelle, soit qu’il ait été fait ou non. J’en vois néanmoins un au frontispice du livre, que je ne crois point être celui d’Alstedius, mais plutôt une imitation de celui de M. Vossius [4] le père, tel qu’il paraît au commencement de sa Rhétorique in‑4o, et m’imagine qu’il n’a point été pris autre part que là. Vous le savez, sum natura philalethes[2]

Environ le 7e de décembre, il est ici mort un grand clabaudeur de controverses contre les ministres de Charenton, [3][5] c’est le P. Véron [6] qui a malheureusement brouillé bien du papier en son temps avec beaucoup de bruit et peu de fruit. [4]

Ceux qui ont des rentes sur l’Hôtel de Ville [7] ont depuis deux mois fait plusieurs assemblées afin d’obliger les payeurs de rentes de leur donner de l’argent. Ces payeurs, qui sont la plupart maltôtiers et partisans, se sont obligés à tant par semaine ; mais faute de se bien acquitter de ce qu’ils ont promis, lesdits rentiers, continuant leur diligence de peur de perdre le tout, ont fait quelques assemblées et ont élu pour leur syndic un nommé M. Joly, [8] conseiller au Châtelet, virum optimum et antiquæ fidei[5] Il est neveu de feu M. Loisel, [9] conseiller de la Grand’Chambre, duquel je vous ai envoyé la vie par ci-devant. Ce pauvre M. Joly, le samedi matin 11e de décembre, étant dans son carrosse, fut rencontré dans la rue des Bernardins par quatre hommes de cheval qui l’arrêtèrent et l’un d’eux en même temps lui tira un coup de pistolet, et en même moment s’enfuirent. Ces pendards pensaient qu’il fût tué et Dieu merci, il n’est blessé qu’à l’épaule. Il s’en vint aussitôt au Parlement se plaindre de cet attentat. Les chambres furent aussitôt assemblées et deux commissaires furent députés pour en informer. Tout Paris a frémi sur cette nouvelle et peu s’en fallut qu’on ne fît de nouvelles barricades. On ne fait point ici de doute que ce coup ne vienne par ordre du Mazarin [10] qui médite encore quelque nouvelle vengeance ; et néanmoins, je trouve qu’il est fort mal conseillé vu qu’étant enfermé dans Paris, il n’y peut être le plus fort. [6] Le lundi 8e de décembre, le roi [11] fut ici confirmé, c’est-à-dire qu’il reçut le sacrement de la confirmation. [7] La reine [12] a mandé au Parlement, le lundi 13e de décembre, qu’elle abhorrait et détestait de tout son cœur l’attentat qui avait été commis sur M. Joly, conseiller au Châtelet, qu’elle le prenait en sa protection et qu’elle désirait que la Cour fît informer contre ceux qui avaient voulu, lorsque ledit M. Joly fut blessé, échauffer le peuple à prendre les armes. Elle a pareillement mandé à Messieurs le prévôt des marchands [13] et échevins [14] qu’ils eussent à donner ordre par tous les colonels de la ville que chacun eût à se tenir en repos et en son devoir, qu’elle maintiendrait tout en paix, mais qu’elle désirait que personne ne tirât par la ville des coups de mousquet la nuit comme on avait fait les deux nuits précédentes.

Je vous dirai que j’ai quelquefois jeté en passant les yeux sur le beau présent que m’ont fait MM. Huguetan et Ravaud [15] des œuvres d’Alstedius ;[1] mais je vous dirai en passant que dans ce bel ouvrage j’ai trouvé bien des fautes, et principalement dans les noms propres. Je n’en reconnais pas la cause, c’est peut-être la copie d’Allemagne ; et quoi que ce soit, il n’y a plus de remède. Je souhaite fort qu’il n’en soit pas de même du Sennertus[8][16] On vend ici au Palais un gros livre in‑4o intitulé les Œuvres de M. de Voiture[9][17] C’était un Parisien, homme d’esprit et de bonnes lettres, qui était officier de M. le duc d’Orléans. [18] Il était fils d’un riche marchand de vin des Halles [19] qui n’avait rien épargné à le faire bien instruire. [10] Je vous dirai librement, si vous me le permettez et je vous en prie si quid mihi credis amico[11][20] que M. Garnier [21] est un pauvre homme en bonne résolution : si l’intérêt des apothicaires [22] l’emporte, j’en suis marri. Je fais si peu de cas de cette sorte de gens qu’ils ne me font ni envie, ni pitié, et ne me résoudrai jamais, Dieu aidant, de tromper un pauvre malade pour les gratifier. Je trouve cela bien étrange qu’ils trouvent dans notre profession d’honnêtes gens si facilement qui, abandonnant leur honneur et leur conscience, veulent entreprendre la défense d’un parti si déploré et si malheureux. Nous les devrions haïr comme la peste en tant qu’ils ont corrompu et tâché de détruire la vraie médecine par leur avarice et leur tyrannie, et en seraient sans doute venus à bout si Dieu n’avait suscité d’honnêtes gens qui se sont fortement et courageusement opposés à leurs mauvais et tyranniques desseins. Pour moi, je ne les aime ni ne les crains. S’ils m’ôtent de la pratique, en récompense il m’en vient d’ailleurs, et ne veux de leur amitié pour quoi que ce soit. S’ils n’avaient hors de Paris et en toute la France non plus de crédit qu’ils ont ici, toute la médecine serait tout autrement en lustre et en honneur qu’elle n’est pas. C’est à propos de cela que j’en écris une assez longue lettre à M. Garnier, [12] qui, dans sa dernière, semble triompher à cause qu’il a trouvé dans le traité de circulatione sanguinis de M. Riolan [23] être fait mention des remèdes cardiaques, [24] d’où il veut conclure par l’autorité de M. Riolan qu’il est permis d’user des confections d’alkermès [25] et d’hyacinthe [26] comme de cardiaques très excellents, contre l’avis et la thèse de M. Guillemeau ; [13][27][28] combien que ledit Riolan ne nomme en aucune façon ces deux confections, non plus qu’il ne les entend ni n’en use jamais. [14] Doles tamen graviter quod tantopere sit immersus, tamque infeliciter versetur in fœda illa heresi sectæ Arabicæ, quæ solis pharmacopolis bipedum nequissimis nititur[15][29][30] J’aime sur toutes choses la candeur, la pureté et la simplicité, tant en mes mains et mes actions qu’en ma profession, que j’honore et que j’aime sur toutes les autres ; mais Dieu me garde d’embrasser les opinions de cette misérable secte, qui est tout à fait indigne d’un honnête homme, et d’entreprendre la défense d’une si misérable cause. Pour vous qui êtes mon bon ami, cui meliore luto finxit præcordia Titan[16][31][32] je vous supplie de lire madite lettre d’un œil charitable et de m’en donner votre bon avis en ami ; à quoi je pense que vous êtes de tant plus obligé que je veux suivre votre jugement et que je me soumets entièrement à votre censure.

Ceux qui traitent ici M. d’Émery [33] de sa fièvre quarte [34] lui ont fait prendre de l’antimoine [35] plusieurs fois et lui avaient promis qu’il serait guéri dans le 10e de décembre ; auquel temps venu, comme on attendait une visible diminution d’icelle, il arriva que ce jour-là l’accès anticipa seulement de neuf heures, ce qui étonna tout le monde et surtout le malade, et les médecins aussi qui lui ont remis ce soulagement après le solstice, duquel le temps est venu. [17][36] Sauf à voir dorénavant l’accomplissement de leur prophétie, je veux croire, pour les obliger et lui aussi, qu’il sera guéri dans le carême prochain, à mesure que la douce saison se rapprochera de nous. Et hanc gratiam debebit vernæ tempestati[18] laquelle y aura plus de crédit que n’y ont de pouvoir les remèdes mystiques des médecins chimiques, empiriques, [37] charlatans [38] suivant la cour, qui font bien voir en cet individu et par cet exemple très singulier que leurs prétendus secrets ne valent pas mieux que notre méthode vulgaire ; mais ils ont bonne raison de faire ainsi à la cour où le monde veut être trompé. C’est en ce pays-là que les borgnes sont rois parmi tant d’aveugles.

Depuis le coup de pistolet tiré sur M. Joly, le Parlement s’est assemblé plusieurs fois, et même les deux princes du sang [39] s’y sont trouvés. [19] On fait des informations de ce fait, par lesquelles M. le marquis de La Boulaye [40] est accusé d’avoir voulu ce même samedi porter le peuple à une sédition. [20] MM. de Beaufort [41] et le coadjuteur [42] y trempent aussi ; mais néanmoins, ils se trouvent auxdites assemblées aussi bien que plusieurs autres. Le mercredi 22e de décembre la Cour ne leva point et furent tous à l’assemblée depuis sept heures du matin jusqu’au soir. [21] On dit que c’est un prétexte des mazarins inventé par le premier président [43] afin d’empêcher que les gens de bien, bons et légitimes frondeurs, ne puissent parler ni faire rien délibérer en faveur de ceux de Bordeaux ; [44] quibus singulis opto robur et constantiam[22] Je vous baise très humblement les mains de tout mon cœur et vous souhaite longue et heureuse vie, en vous requérant de la conservation de vos bonnes grâces et amitié toute l’année prochaine. Et moi, je serai en récompense, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 24e de décembre 1649.

Comme j’étais après à fermer cette lettre, j’apprends avec grande joie que le parlement de Toulouse [45] a donné arrêt d’union avec ceux de Bordeaux, dont je suis ravi. Utinam non sit falsum ! [23] Adieu, Monsieur, etc.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 décembre 1649

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(Consulté le 20.08.2019)